LUCRÈCE (env. 98-55 av. J.-C.)

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L'esprit des Latins n'est guère, par nature, porté sur la pure spéculation philosophique ou scientifique. Cicéron est un habile propagateur des idées grecques et un juriste, Sénèque un moraliste ; et quand on parle de la littérature scientifique à Rome, il s'agit soit de traités techniques comme ceux de Caton le Censeur, de Varron, de Columelle pour l'agriculture, de Vitruve sur l'architecture, de Celse pour la médecine, de Pomponius Mela pour la géographie, de Frontin sur l'arpentage et le service des eaux, soit de compilations, plus ou moins méthodiques, dont la plus connue est celle de Pline l'Ancien, l'Histoire naturelle, soit d'œuvres où l'érudition scientifique ou pseudo-scientifique, voire la fiction, s'allie tant bien que mal à la poésie, comme dans Manilius et dans Lucain. Tout cela témoigne, certes, dès le temps cicéronien, d'une réelle curiosité et d'un goût marqué pour les recherches, mais il n'y a qu'une œuvre où se trouvent justement et fortement composés l'esprit du savant, la pénétration du philosophe et l'inspiration du poète, c'est celle de Lucrèce, qui a marqué dans l'histoire de Rome l'avènement éclatant de la pensée latine.

Lucrèce

Photographie : Lucrèce

Buste de Lucrèce (Titus Lucretius Carus, 95-55 av. J.-C.). Ce poète et philosophe romain, auteur du De natura rerum, estimait que la religion, la morale et la politique doivent s'ordonner en fonction de la recherche des plaisirs. 

Crédits : Spencer Arnold/ Hulton Archive/ Getty Images

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Lucrèce dans son temps et dans les lettres latines

Auteur d'un poème en six chants, De rerum natura (Sur la nature), inspiré par la physique d'Épicure, et dont Cicéron écrivait à son frère Quintus qu'il « témoignait à la fois de beaucoup de génie et de beaucoup d'art », Titus Lucretius Carus demeure pour nous, dans sa vie, à peu près inconnu. Une tradition notée par saint Jérôme en fait la victime d'un philtre d'amour : devenu à demi-fou, écrivant son poème dans des moments de répit mental, il se serait suicidé, pour finir, un peu après la quarantaine. Pure légende ? Sans doute, mais pourquoi demeure-t-elle le seul élément de sa biographie qui ait été conservé ? Personne, sauf Cicéron, et de façon presque allusive, ne mentionne Lucrèce de son vivant, à une époque où, cependant, la culture hellénique, la philosophie surtout, était toute-puissante à Rome. Plus tard, Horace et Virgile oscilleront, devant l'œuvre magistrale, entre la tentation et la crainte, mais observeront le même mutisme quant à la personnalité de son auteur. Ne pourrait-on pas voir là quelque dessein secret, formé bien avant saint Jérôme, de ne laisser du poète que cette image vengeresse d'un esprit fort payant cruellement ses audaces et s'infligeant à lui-même, dans un accès de démence, le châtiment réservé aux impies ? Malheur, dit la société, à celui qui est seul ! Une interdiction tacite prononcée contre l'ouvrage de Lucrèce serait, à tout prendre, explicable. L'examen de l'époque peut apporter quelque lumière. Le poème De la nature est un appel constant et passionné à l'avènement de la lumière. Or, entre les années 100 et 50, la Rome de Lucrèce s'enténèbre chaque jour davantage. Au sortir d'une terrible crise sociale, après l'abdication de Sylla, la République continue de se débattre dans l'incohérence politique. Les vieilles institutions chancellent ; le Sénat se déchire en coteries impuissantes ; les magistrats sont corrompus : « Une ville à vendre, dit Jugurtha, et toute prête à périr si elle trouve preneur. » Pareille atonie, un avilissement croissant de la conscience nationale, l'instabilité du pouvoir favorisent, avec la persistance d'une lutte de classes exploitée à plaisir par des hommes de main comme Clodius ou Catilina, les menées ambitieuses de tous ceux que travaille le désir du pouvoir personnel, et, dans l'armée, les chances de pronunciamientos. La discorde civile se mue en guerre nationale, et pousse ses perfidies jusque dans les défenses de l'Empire. Que l'on ajoute à l'anarchie politique une crise aiguë de l'économie, la piraterie toute-puissante sur les côtes, le banditisme à l'intérieur, la menace permanente d'un krach financier dont la phase finale marquera la fin de la République, et l'on pourra juger du climat dans lequel achève de se désagréger l'âme romaine. En même temps, Rome, pour comble de misère, semble avoir perdu jusqu'à la notion de ses mythes et de ses dieux. Cette religion « qui a vaincu le monde », selon le dit de Cicér [...]

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Pour citer l’article

Barthélemy A. TALADOIRE, « LUCRÈCE (env. 98-55 av. J.-C.) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 09 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/lucrece/