LITTÉRATUREDu texte à l'œuvre

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Dans la Préface de Cromwell (1827), Victor Hugo distinguait trois âges de l'humanité et donc de la littérature : le lyrique, celui des temps premiers où l'homme était encore lié à Dieu, l'épique, celui de la division et des guerres, enfin le dramatique marqué par l'interrogation sur l'être et le devenir humains. Il proclamait la mort de la littérature des âges passés pour faire place à celle de l'âge dramatique. Pour lui, la littérature, comme le grain, meurt, ou plutôt mue, pour mieux revivre. En ce début du xxie siècle, en France, nombre d'articles et d'ouvrages s'inquiètent de La Fin de la littérature (William Marx, 2006). Devant ces chroniques d'une mort annoncée, le temps serait-il venu d'en écrire une nécrologie ? Mais au même moment des ouvrages de fiction atteignent le tirage faramineux de 25 millions d'exemplaires et des amateurs font la queue quarante-huit heures à l'avance devant les librairies qui en débitent les dernières livraisons. Ne pourrait-on pas aussi bien dire que la littérature ne s'est jamais mieux portée ? Il est vrai qu'il s'agit dans ce second cas de « littérature de jeunesse » et que ceux qui annoncent l'agonie littéraire parlent, eux, de la littérature canonique. S'imposent ainsi d'emblée deux constats : ce que l'on appelle littérature est un objet multiple ; cet objet est variable et incertain. Si l'on veut essayer d'en prendre une vue synthétique, c'est cette instabilité qu'il faut d'abord considérer.

Variations historiques

L'emprise des situations orales

Dans l'Antiquité grecque, l'art verbal est dominé par des pratiques orales et des usages en situation : ainsi le théâtre associé aux fêtes civiques, la poésie de Pindare aux Jeux, celle d'Anacréon aux réunions de sociabilité ; la poésie homérique elle-même prenait place dans de tels cadres. Dans tous ces cas, il s'agit de glorifier l'instant présent (la fête, le banquet, la réunion) en l'inscrivant dans une perspective plus large (l'histoire de la cité, le rapport aux dieux, les fondements des liens d'amitié). Le texte se trouve ainsi ancré dans un événement dont il participe. Le lien du texte à sa situation de profération est évidemment encore plus manifeste du côté de l'éloquence. De sorte que, poétique ou rhétorique, le littéraire grec est d'abord un discours en situation : les émotions qu'il éveille, les plaisirs qu'il procure ressortissent aux émotions et aux plaisirs engagés dans les actions où il prend place. Ce trait n'est d'ailleurs pas spécifique à l'Occident. Les griots africains sont eux aussi des célébrants qui participent à des rituels de sociabilité. L'inscription des textes dans des rites apparaît ainsi, sur de très longues durées, comme un fait majeur dans la plupart des cultures.

Pour ce qui concerne l'espace européen, l'Antiquité latine, grande imitatrice des Grecs, a conservé pour l'essentiel les mêmes usages du littéraire. S'y dessine cependant une tendance nouvelle, notable quoique minoritaire. Dans l'enseignement, qui privilégiait l'imitation des grecs, les usages philologiques ont induit une fréquentation des textes anciens perçus comme des modèles d'écriture : le plaisir réside alors dans la relation au texte et non plus dans la situation festive d'origine. Florence Dupont a montré comment ce déplacement avait contribué à « l'invention de la littérature », au sens moderne que nous lui donnons. Dans l'art dramatique, au côté des pièces (ludi) vouées au spectaculaire, apparaît ainsi une production destinée à la lecture, comme celle de Sénèque : il s'agit alors de partager une compétence propre à des gens instruits. Mais les pratiques fondées sur l'oralité restent essentielles.

Elles ont persisté durant le Moyen Âge. Le cadre des rituels où s'inscrivent les textes y a cependant évolué sous l'emprise des religions du Livre, christianisme puis islam, qui se répandent alors. La vénération des textes sacrés a modifié les hiérarchies des savoirs et des discours en donnant à l'écrit biblique ou coranique une primauté théorique absolue. Comme l'ordre religieux s'ingérait dans toutes les dimensions de la vie, tant privée que politique et culturelle et que le clergé avait l'apanage du livre et du savoir, la production littéraire s'est trouvée très fortement tributaire des usages religieux.

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  • : agrégé de l'Université, docteur ès lettres, professeur à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle et à l'université d'Oxford

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Pour citer l’article

Alain VIALA, « LITTÉRATURE - Du texte à l'œuvre », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/litterature-du-texte-a-l-oeuvre/