INTERDIT

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Dans toute société, dans toute culture, on peut repérer de très nombreux interdits portant sur des domaines fort divers. Ce sont notamment les interdits juridiques, moraux, sociaux, sanitaires, linguistiques ou rituels. À ce niveau très général, les interdits ne sont le plus souvent, dans chacun de ces domaines, que l'envers de règles positives dont ils ne peuvent être séparés de manière à constituer une classe de faits autonome. Il existe pourtant, de façon massive dans certaines cultures, de façon diffuse dans les autres, des interdits d'un type particulier qui, dans la mesure où ils semblent à la fois dénués de supports décelables et gros de paradoxes, ont fait l'objet de nombreuses discussions depuis les débuts de l'anthropologie et posent, aujourd'hui encore, des problèmes d'interprétation.

S'il s'agit, en effet, d'une institution, elle ne s'incarne positivement que dans des énoncés et elle s'exprime négativement par le souci d'éviter certains gestes, qui sont souvent fort anodins par ailleurs et qui n'entraînent pas nécessairement une réaction du corps social. S'il s'agit d'une morale, elle ne recouvre aucun des contenus que ce mot évoque pour nous. S'il s'agit, comme on l'a souvent dit, de rites négatifs, ceux-ci ne se déroulent que dans l'esprit des sujets et de façon implicite. On se trouve donc là devant une expression minimale du symbolisme culturel, expression qui, par son dépouillement même, devrait nous permettre de mieux saisir les ressemblances et les différences profondes entre celui-ci et le symbolisme individuel où jouent aussi d'innombrables réticences et évitements idiosyncrasiques. On s'est surtout préoccupé de situer et de classer les effets institutionnels de l'interdit en les renvoyant aux résonances affectives que soulèvent certaines notions centrales sur le plan social ou religieux (le sacré, l'impur, le pouvoir, le clan, l'inceste, etc.) et en oubliant que ce phénomène évanescent ne peut relever de la culture (comme c'est le cas) qu'en se fondant d'abord sur un jeu mental défini par celle-ci. Dans la mesure où beaucoup de ces interdits semblent se soutenir d'eux-mêmes, ne se réfèrent pas à quelque entité ou force qui interdirait et sanctionnerait, ne se confinent pas dans la sphère du religieux, ce jeu ne peut être réduit qu'abusivement à celui de la croyance.

Pour la psychanalyse, l'interdit pose la question de la jouissance et de son rapport à la loi. La loi, ici, par-delà les règles et les institutions d'une culture, doit être en dernier ressort entendue comme celle du langage, à laquelle la psychanalyse montre que le sujet est soumis. « La jouissance est interdite à qui parle comme tel, ou encore elle ne peut être dite qu'entre les lignes pour quiconque est sujet de la Loi, puisque la Loi se fonde de cette interdiction même » (Lacan, Écrits, p. 821). Mais la dire interdite n'est pas la dire hors d'accès. L'interdit est au contraire pour le sujet dans son rapport à la jouissance le point d'appui qui lui permet de ne pas perdre la parole. Par là s'explique la valeur, tantôt positive et tantôt négative, qu'on accorde au sentiment de transgression comme indice de la loi, comme indication de son effet de jouissance. Rester interdit : immobilisé, muet. Être interdit de séjour, de signature. L'interdit marque les points d'équilibre où tendent, comme effets de discours, les mouvements du désir : ici, la parole, la patrie, le nom propre. L'interdit cerne le désirable ; il lui donne sa consistance. La transgression, tentative paradoxale ou surprise désespérée, recherche l'axe du désirable, ce lieu premier de la jouissance que sécrète, dans le corps, dans la société, l'existence du langage. Mais à l'approcher, sur quel abîme ouvre-t-elle, sur quel silence ? L'idée même de transgression implique l'affirmation : il y a de la loi, affirmation dont la légitimité recule comme un horizon jusqu'au sacrifice que toute société exige de ses membres et symbolise, par une violence toujours répétée, dans la victime émissaire. À ce titre, la transgression témoigne de l'instabilité de tout système d'interdits.

Approche anthropologique

L'interdit comme institution

Ces interdits, dont on trouve partout des exemples, tendent, dans certaines aires culturelles où ils prolifèrent, à être identifiés, malgré la grande diversité des contenus qui y sont impliqués, par le moyen d'une même notion, et à se présenter ainsi comme les produits spécifiques d'une véritable institution. Une de leurs illustrations les plus classiques est le tabou polynésien. Des îles Hawaii à la Nouvelle-Zélande, en effet, et des îles Marquises aux îles Salomon, toutes les sociétés polynésiennes et une partie des sociétés mélanésiennes utilisent le même terme (prononcé, selon les cas, tabu, tapu, kapu, tambu, tafu, etc.) pour justifier laconiquement d'innombrables coutumes d'évitements dits rituels.

Are'are de l'île de Malaita : six tabous du requin

Dessin : Are'are de l'île de Malaita : six tabous du requin

Équivalences pour les six tabous du requin chez les ‘Are’are de l'île de Malaita en Mélanésie 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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Si l'institution polynésienne est restée le plus souvent citée, elle est loin, cependant, de constituer un cas unique. Les différents peuples de Madagascar se réfèrent tous au terme fady pour désigner et justifier, eux aussi, d'innombrables interdits plus ou moins insolites, portant sur tous les domaines de leur expérience. Et les nombreux peuples bantous, qui occupent, au centre et au sud, le tiers du continent africain, ont en commun, malgré la grande diversité de leurs cultures, une notion de même type qu'ils désignent, dans les différentes langues, par des termes étymologiquement apparentés (imi-ziro, me-giro, bi-jila, man-gili, osi-dila, tila, huila, etc.). On pourrait entrevoir des courants historiques reliant entre elles ces grandes aires culturelles : des Polynésiens aux Malais, des Malais aux Malgaches et des Malgaches aux Bantous. Mais on trouve des faits semblables ailleurs (Mongols, Sémites...) et sans doute partout, même s'ils ne sont pas toujours aussi systématiquement développés et rassemblés sous une même notion ou conçus comme les produits d'un même dispositif. Si le terme « tabou » fut adopté avec tant d'empressement par nos langues, c'est qu'il semblait bien répondre à une déficience, intuitivement ressentie, de nos lexiques. Nous ne disposons, en effet, d'aucun autre terme pour désigner seulement des interdi [...]

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Écrit par :

  • : philosophe, psychanalyste, ancien élève de l'École normale supérieure
  • : chargé de recherche au C.N.R.S.

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JUSTICE (notions de base)

  • Écrit par 
  • Philippe GRANAROLO
  •  • 3 426 mots

Dans le chapitre « Dire le Juste »  : […] Quelle que soit l’origine de notre notion du Juste, et aussi hypothétique que soit l’idée d’une origine transcendante de cette idée, les hommes n’ont jamais vécu en parfait accord les uns avec les autres. Toutes les sociétés, à des degrés divers, ont été conflictuelles et ont vu leurs membres s’affronter sur de multiples sujets. Sauf à accepter qu’ils règlent leurs conflits par la violence, et à […] Lire la suite

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28 juin 2021 France. Interdiction définitive de la chasse à la glu.

interdit définitivement la pratique de la chasse à la glu.  […] Lire la suite

15-24 juin 2021 Hongrie. Adoption d'une loi controversée assimilant homosexualité et pédophilie.

interdit « la mise à disposition aux enfants de moins de dix-huit ans des contenus qui montrent ou encouragent la sexualité en elle-même, le changement de genre ou l’homosexualité ». Cette mesure, qui s’applique aux médias, à l’édition et à la publicité, a été introduite par des élus du FiDeSz, au pouvoir, dans un texte destiné à lutter contre la pédophilie […] Lire la suite

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1er-29 mai 2021 Belgique. Suite du déconfinement et rassemblements interdits.

interdit donne lieu à de violents affrontements. Le 3, le collectif L’Abîme, organisateur de l’événement, appelle à l’organisation d’une « Boum 3 » le 29, invoquant « l’état psychologique des jeunes en manque de contacts sociaux » et des « risques de contamination quasi inexistants à l’extérieur ». Le 8, le couvre-feu prend fin et les terrasses des […] Lire la suite

Pour citer l’article

Claude RABANT, Pierre SMITH, « INTERDIT », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/interdit/