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INTERDIT

Dans toute société, dans toute culture, on peut repérer de très nombreux interdits portant sur des domaines fort divers. Ce sont notamment les interdits juridiques, moraux, sociaux, sanitaires, linguistiques ou rituels. À ce niveau très général, les interdits ne sont le plus souvent, dans chacun de ces domaines, que l'envers de règles positives dont ils ne peuvent être séparés de manière à constituer une classe de faits autonome. Il existe pourtant, de façon massive dans certaines cultures, de façon diffuse dans les autres, des interdits d'un type particulier qui, dans la mesure où ils semblent à la fois dénués de supports décelables et gros de paradoxes, ont fait l'objet de nombreuses discussions depuis les débuts de l'anthropologie et posent, aujourd'hui encore, des problèmes d'interprétation.

S'il s'agit, en effet, d'une institution, elle ne s'incarne positivement que dans des énoncés et elle s'exprime négativement par le souci d'éviter certains gestes, qui sont souvent fort anodins par ailleurs et qui n'entraînent pas nécessairement une réaction du corps social. S'il s'agit d'une morale, elle ne recouvre aucun des contenus que ce mot évoque pour nous. S'il s'agit, comme on l'a souvent dit, de rites négatifs, ceux-ci ne se déroulent que dans l'esprit des sujets et de façon implicite. On se trouve donc là devant une expression minimale du symbolisme culturel, expression qui, par son dépouillement même, devrait nous permettre de mieux saisir les ressemblances et les différences profondes entre celui-ci et le symbolisme individuel où jouent aussi d'innombrables réticences et évitements idiosyncrasiques. On s'est surtout préoccupé de situer et de classer les effets institutionnels de l'interdit en les renvoyant aux résonances affectives que soulèvent certaines notions centrales sur le plan social ou religieux (le sacré, l'impur, le pouvoir, le clan, l'inceste, etc.) et en oubliant que ce phénomène évanescent ne peut relever de la culture (comme c'est le cas) qu'en se fondant d'abord sur un jeu mental défini par celle-ci. Dans la mesure où beaucoup de ces interdits semblent se soutenir d'eux-mêmes, ne se réfèrent pas à quelque entité ou force qui interdirait et sanctionnerait, ne se confinent pas dans la sphère du religieux, ce jeu ne peut être réduit qu'abusivement à celui de la croyance.

— Pierre SMITH

Pour la psychanalyse, l'interdit pose la question de la jouissance et de son rapport à la loi. La loi, ici, par-delà les règles et les institutions d'une culture, doit être en dernier ressort entendue comme celle du langage, à laquelle la psychanalyse montre que le sujet est soumis. « La jouissance est interdite à qui parle comme tel, ou encore elle ne peut être dite qu'entre les lignes pour quiconque est sujet de la Loi, puisque la Loi se fonde de cette interdiction même » (Lacan, Écrits, p. 821). Mais la dire interdite n'est pas la dire hors d'accès. L'interdit est au contraire pour le sujet dans son rapport à la jouissance le point d'appui qui lui permet de ne pas perdre la parole. Par là s'explique la valeur, tantôt positive et tantôt négative, qu'on accorde au sentiment de transgression comme indice de la loi, comme indication de son effet de jouissance. Rester interdit : immobilisé, muet. Être interdit de séjour, de signature. L'interdit marque les points d'équilibre où tendent, comme effets de discours, les mouvements du désir : ici, la parole, la patrie, le nom propre. L'interdit cerne le désirable ; il lui donne sa consistance. La transgression, tentative paradoxale ou surprise désespérée, recherche l'axe du désirable, ce lieu premier de la jouissance que sécrète, dans le corps, dans la société, l'existence du langage. Mais à l'approcher, sur quel abîme ouvre-t-elle, sur[...]

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Écrit par

  • : philosophe, psychanalyste, ancien élève de l'École normale supérieure
  • : chargé de recherche au C.N.R.S.

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Média

Are'are de l'île de Malaita : six tabous du requin

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Autres références

  • JUSTICE (notions de base)

    • Écrit par Philippe GRANAROLO
    • 3 431 mots
    ...(1897-1962) formule à ce propos dans son ouvrage L’Érotisme (1957) un argument difficilement contestable : « La transgression organisée forme avec l’interdit un ensemble qui définit la vie sociale. La fréquence – et la régularité – des transgressions n’infirme pas elle-même la fermeté intangible de...

Voir aussi