INSTINCT

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Les activités vides et le jeu

Le modèle que l'on vient de décrire permet de mieux comprendre deux phénomènes fondamentaux, qui plaident apparemment l'un et l'autre en faveur de l'existence d'une énergie potentielle d'origine endogène : les activités vides et les activités de déplacement. Le principe de base de la méthode de quantification double revient, en gros, à admettre qu'à l'intérieur de certaines limites, la réaction normale est une constante dont les deux facteurs sont l'intensité de la motivation et l'intensité de la stimulation spécifique. Si l'on envisage uniquement le cas d'une énergie de motivation très élevée, on peut admettre, selon la même formule, que la composante stimulatoire peut éventuellement se réduire à zéro. C'est effectivement ce que l'on observe dans les activités vides qui se présentent comme des « explosions » instinctives en l'absence de tout stimulus extérieur.

Lorenz cite à ce propos (1937) l'exemple d'un étourneau captif qui manifestait toute la séquence des activités de prédation, bien qu'aucun insecte ne fût présent dans son champ sensoriel ; tous les mouvements typiques, depuis le guet jusqu'à la déglutition, étaient exécutés exactement comme si l'oiseau avait véritablement manipulé une proie. De nombreux exemples du même phénomène ont été donnés par d'autres auteurs. Toutefois, Bierens de Haan (1937) et après lui Armstrong (1950) ont justement fait remarquer qu'il n'est légitime d'admettre l'existence d'activités vides que si l'on est sûr qu'aucun stimulus n'est agissant au moment où elles se produisent. L'explosion instinctive correspond sans nul doute à un abaissement notable du seuil des réactions, mais cet abaissement est-il tel qu'aucun déclencheur ne soit plus nécessaire ? D'autre part, il n'est jamais possible, comme le note Armstrong, d'établir l'absence totale d'une stimulation extérieure. Commentant les observations de Lorenz sur l'étourneau captif, Bierens de Haan se demandait si l'oiseau n'avait pas simplement réagi aux mouvements de particules de poussière en suspension dans l'air. Pour ces raisons, Armstrong a proposé de substituer au concept initial d'activité vide (Leerlaufreaktion) celui d'activité de débordement (overflow activity).

Le caractère apparemment « gratuit » des activités de débordement semble les apparenter aux activités ludiques, qui sont fréquentes chez beaucoup d'animaux, et dont l'existence est établie avec certitude chez les Mammifères. L'ancien ouvrage de Groos (1895), qui en fournit une infinité d'exemples, estimait déjà que l'explication du jeu par excès d'énergie était unilatérale et qu'elle négligeait certaines influences importantes, notamment celle de l'imitation. Dans une brève mise au point, Lorenz (1956) a comparé les caractères différentiels du jeu et des activités de débordement. Contrairement à ces dernières, remarque-t-il, le jeu est dénué de toute composante émotive d'urgence : un poulain qui exécute au cours du jeu des mouvements de fuite peut s'interrompre brusquement et se mettre à brouter calmement, tandis que la fuite réelle observée au cours d'une décharge explosive continue à marquer ses effets pendant une période prolongée, l'animal restant fortement sensibilisé à tout stimulus aversif. De plus, le seuil de l'activité ludique semble être plus élevé que celui de l'activité de débordement caractérisée, et l'exercice même du jeu ne semble pas, dans beaucoup de cas, contribuer à son abaissement. Lorenz pense que le seuil aurait même tendance à s'élever encore, car on peut, en jouant avec un chat ou un chien qui manifeste à ce moment des mouvements de combat caractérisés, le manipuler d'une manière assez brutale, sans jamais être attaqué sérieusement. Le même auteur remarque que, si l'on désigne par « jeu » les mouvements instinctifs exécutés en l'absence de configurations déclenchantes normales et sans abaissement du seuil, on peut étendre ce concept aux oiseaux : les canards qui s'ébrouent au cours de leur bain quotidien exécutent des mouvements de fuite identiques à ceux que détermine la présence d'un oiseau de proie, mais, dans ce cas encore, les « fuites » peuvent cesser brusquement et faire place à une activité toute différente. Lorenz estime, pour cette raison, que l'activité ludique est commandée par des sources d'excitation endogènes autres que celles qui déterminent les réactions explosives, et qu'elle s'apparenterait plutôt aux activités de déplacement.

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Écrit par :

  • : professeur honoraire à l'université de Louvain, membre de l'Académie royale des sciences et de l'Académie royale de langue et de littérature française de Belgique, membre correspondant du Muséum national d'histoire naturelle de Paris

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Pour citer l’article

Georges THINÈS, « INSTINCT », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 16 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/instinct/