HIÉRARCHIE

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Les modèles d'explication des hiérarchies sociales

Modèle marxiste

Selon le modèle marxiste, c'est l'organisation économique des sociétés qui constitue la cause fondamentale des phénomènes de hiérarchisation. Les classes sociales, concept central dans ce modèle, sont définies à partir des rapports de production. Karl Marx lui-même ne fait que reprendre sur ce point, en les modifiant et en les systématisant, un certain nombre d'idées qui étaient monnaie courante à la fin du xviiie siècle. Ainsi, dans son mémoire sur la formation et la distribution des richesses, Turgot introduit une distinction entre trois « classes » (le mot est de lui) sur la base de leur rôle dans le système de production : la classe productrice (des travailleurs agricoles, qui sont ainsi appelés parce qu'ils sont jugés produire plus qu'ils consomment), la classe stipendiée (des travailleurs non agricoles) et la classe disponible de ceux qui possèdent les moyens permettant aux autres de travailler et qui, ainsi, sont rendus disponibles pour fournir certains services essentiels et non rémunérés (c'est le cas, par exemple, de certaines fonctions gouvernementales à la fin du xviiie siècle). Avec Marx, la notion de classe est bien entendu conservée. Subsiste aussi l'idée que les classes reflètent l'organisation économique. Mais la révolution industrielle étant survenue entre-temps, les classes de Marx ne sont plus celles de Turgot. Dans le Manifeste, deux classes sont opposées (capitalistes et prolétaires), Marx estimant que le jeu politique du milieu du xixe siècle reflète principalement les intérêts antagonistes de ces deux classes. Ce couple de classes est hiérarchisé, les capitalistes dominant les prolétaires. Dans Le Capital, livre d'économie, une troisième classe, celle des propriétaires fonciers, tient un rôle important, bien qu'elle soit mal hiérarchisée par rapport aux autres. Dans des œuvres historiques comme Le 18-Brumaire, les classes sont plus nombreuses et partiellement hiérarchisées. C'est qu'ici on n'est pas en présence d'un survol historique comme dans le Manifeste, mais d'une analyse de type journalistique qui accorde une place nécessairement plus grande à la diversité des groupes sociaux définis par l'organisation économique. Les notions qui distinguent le plus nettement Marx de ses prédécesseurs sont, d'une part, celle de la lutte des classes, selon laquelle les rapports entre les principales classes sociales sont essentiellement des rapports d'antagonisme, d'autre part, et complémentairement, celle de la hiérarchisation (partielle) des classes les unes par rapport aux autres.

Le modèle marxiste se retrouve, modernisé, dans certains travaux contemporains où est reprise la double idée selon laquelle l'organisation économique détermine les distinctions sociales essentielles (classes sociales) qui engendrent et expliquent l'ensemble des phénomènes de hiérarchisation sociale, les rapports entre les classes fondamentales étant des rapports d'antagonisme. Ce modèle est, par exemple, observable dans certains travaux de sociologie de l'éducation. Selon ce modèle, la complexité croissante des sociétés industrielles a pour effet de donner un poids déterminant au savoir. De même que le capitaliste du xixe siècle disposait d'un pouvoir considérable parce qu'il possédait les instruments nécessaires à la production, de même, dans la seconde moitié du xxe siècle, celui qui détient le savoir, savoir de l'économiste, de l'ingénieur ou de l'idéologue par exemple, détiendrait le pouvoir. C'est pourquoi les tenants de ce modèle accordent une grande attention au système scolaire dont ils supposent qu'il joue un rôle essentiel dans la formation et le renouvellement des classes sociales. Dans ces analyses, l'école a pour fonction essentielle de distinguer ceux qui possèdent le savoir de ceux qui ne disposent que des savoir-faire les confinant à des rôles d'exécutants. Dans ce modèle néo-marxiste, on parle de classe dominante et de classe dominée.

Modèle fonctionnel

Le modèle fonctionnel, associé principalement aux noms de Kingsley Davis et de Wilbert Moore, fait des hiérarchies sociales une conséquence inéluctable de la division du travail.

L'essence de ce modèle peut être résumée par les propositions suivantes. Tout système de division du travail implique, par définition, des tâches diversifiées et une certaine distribution statistique des emplois. Ainsi, dans un système particulier, on observe n types d'emplois (plus ou moins clairement définis par les tâches que sont censés accomplir les détenteurs de ces emplois) ; on observe, en outre, que le premier, le deuxième..., le énième type d'emplois occupent respectivement x, y, ..., z p. 100 de la population active. Deuxième proposition : les différents types de tâches impliquent, en règle générale, un apprentissage de durée variable. Ainsi, il est plus long d'apprendre à maîtriser l'ensemble des techniques qui permettent de dire de quelqu'un qu'il est un bon chirurgien que d'apprendre à être un bon gardien de square. Troisième proposition : on observe que le degré d'interchangeabilité des exécutants varie avec la nature des tâches. Il est plus facile de remplacer un huissier de ministère qu'un ministre, plus facile de remplacer la secrétaire d'un club de football que le gardien de but d'une équipe nationale. Dans le langage de Davis et Moore, l'importance fonctionnelle des emplois et l'interchangeabilité des détenteurs de ces emplois sont des variables liées : plus il est difficile de pourvoir à un emploi, plus cet emploi est fonctionnellement important. La proposition essentielle de Davis et Moore est que les hiérarchies sociales doivent être considérées comme représentant dans leur essence des mécanismes de régulation permettant le fonctionnement et la régénération constante du système de division du travail en dépit du renouvellement des individus qui, de façon incessante, entrent dans le système et en sortent. Selon le modèle fonctionnel, le prestige considérable et les rémunérations variées dont jouit le grand chirurgien doivent, par exemple, être expliqués par leur fonction sociale. Ces rémunérations symboliques et matérielles ont pour effet de séduire des candidats qui risqueraient autrement d'être rebutés par la longueur du temps d'apprentissage du métier de chirurgien, par les risques auxquels il expose, ou par le caractère dissuasif de l'environnement hospitalier. À l'intérieur même du sous-groupe des chirurgiens, le plus prestigieux et le mieux rémunéré n'est-il d'ailleurs pas celui qui apparaît comme le plus indispensable, c'est-à-dire comme le plus irremplaçable ?

Malgré son intérêt, le modèle fonctionnel prête le flanc à la critique : il n'est pas sûr qu'on puisse facilement déterminer l'« importance fonctionnelle » des emplo [...]

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  • : membre de l'Académie des sciences morales et politiques, professeur à l'université de Paris-IV-Sorbonne

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Pour citer l’article

Raymond BOUDON, « HIÉRARCHIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/hierarchie/