HASARD & NÉCESSITÉ

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

De Laplace à Monod

Le « démon de Laplace », figure emblématique du déterminisme physique, apparaît aux premières pages de l'Essai philosophique sur les probabilités (1814). Tout au long de son essai, Laplace traitera d'un monde incertain, à propos duquel les jugements sont indécis, et le démon qu'il introduit a pour fonction d'interpréter la différence entre ce monde, qui est celui des pratiques quotidiennes, et le monde régulier que décrivent l'astronomie et la mécanique.

Le démon de Laplace ne doit pas être confondu avec le Dieu leibnizien car il est conçu à la ressemblance de l'astronome ou du mécanicien, et en constitue la figure asymptotique : il est celui qui peut prévoir la totalité de l'Univers, comme l'astronome peut prédire le comportement passé et futur du Système solaire, et ce à partir du même type de lois. En d'autres termes, le démon de Laplace et la science qu'il représente ne prétendent en rien guider la manière dont on construit la description des phénomènes auxquels on a affaire, mais bien à instituer un ordre des sciences : la différence entre les sciences ne tient pas à des différences qui caractériseraient intrinsèquement le monde, mais à l'imperfection humaine. La conception déterministe du monde met l'astronome et le mécanicien en position de juger tout à la fois le monde et les autres savoirs.

Le démon de Laplace peut tout prévoir, mais c'est seulement dans le champ de l'astronomie et de la mécanique, ces sciences sur le modèle desquelles il a été conçu, que ses prévisions ont un sens. Car le démon ne « comprend » pas l'Univers qu'il juge, ou plutôt ne le conçoit que comme une immense tautologie, une succession éternelle et nécessaire d'états équivalents engendrant des états équivalents.

Quelque vingt ans après la mort de Laplace (1827), le principe universel de conservation de l'énergie pourra, aux yeux des héritiers de Laplace, sembler affirmer de manière effective une conséquence directe de la vision mécaniciste du monde. Les différences qualitatives entre énergies ne sont plus alors que des apparences et leur conservation atteste du fait que leur vérité est mécanique, soumise au principe galiléo-leibnizien d'équivalence entre la cause pleine et l'effet entier. Le fonctionnement du vivant est soumis, comme tous les phénomènes, à un bilan, indifférent comme le démon, à la différence entre un humain qui croit et apprend et un cadavre qui se décompose.

Comment, dans le monde nécessaire mais insensé du démon de Laplace, concevoir que certaines coalitions de particules en soient venues à constituer des êtres pensants ? On peut dire que, un siècle et demi plus tard, Jacques Monod a répondu à cette interrogation.

Si les seules véritables raisons du monde se rapportent à la physique (celle du démon de Laplace ou de ses héritiers plus modernes), tout autre objet de savoir doit renvoyer à l'arbitraire, porter en lui-même, dans sa définition rationnelle, l'aveu de ce que, du point de vue d'une connaissance parfaite, il serait dénué de sens. En d'autres termes, au déterminisme universel répond, en ce qui concerne l'ensemble des questions qui nous intéressent, et notamment celle de ce qu'est un vivant, le règne de l'arbitraire et de la contingence.

Dans Le Hasard et la Nécessité (1970), Jacques Monod affirme la compatibilité de l'existence du vivant, des raisons de son organisation, avec les lois de la physique : le démon, armé de ces seules lois, ne verrait rien, au lieu où se situe un vivant, qui puisse l'inquiéter ou lui poser problème. Mais ni cette existence ni ces raisons ne peuvent être déduites des lois de la physique au sens où elles ne traduisent aucune capacité que l'on pourrait attribuer à la matière de s'organiser, de créer des formes, de faire naître la vie. Il se fait que, sur la Terre, un événement d'une très haute improbabilité a eu lieu. La singularité de cet événement, à l'origine de ce que l'on déchiffre comme le « code génétique », est d'avoir fait exister un nouveau type de nécessité, se dessinant sur fond de hasard : des mutations aléatoires affectent « ce qui » se reproduit, et les différences entre les taux de reproduction de ces divers « ce qui » entraînent nécessairement l'histoire sélective, seule « raison » tant de l'organisation d'un vivant individuel que de l'histoire des vivants.

Pour « comprendre » la vie, le démon de Laplace devrait donc, lui-même, s'initier au calcul des probabilités, car c'est la probabilité de reproduction qui constitue la question nouvelle posée par les vivants. Et il pourrait concevoir alors comment, dans la trame universelle des interactions, des êtres peuvent donner l'impression qu'ils poursuivent leurs propres fins, une fin dont le seul secret est de survivre et de se reproduire. Le hasard et la nécessité tels qu'ils sont annoncés par Monod appartiennent bien au monde contemplé par le démon de Laplace. Comme ce dernier, ils permettent avant tout de juger, tant les vivants compris dans leur principe (la sélection comme seule « raison » de l'histoire des vivants implique de manière directe la notion de « programme génétique », c'est-à-dire le déterminisme génétique) que ceux dont les espoirs, les thèses ou les pratiques tentent de voiler ce fait tragique : la solitude de l'homme dans l'immensité de l'Univers, d'où il a émergé par hasard.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 15 pages

Écrit par :

  • : directeur des Instituts internationaux de physique et de chimie, fondés par Ernest Solvay à Bruxelles, Ashbel Smith regental professor, université du Texas à Austin, directeur du Ilya Prigogine Center of Studies in Statistical Mechanics and Complex Systems, université du Texas à Austin
  • : chargée de cours associée à l'Université libre de Bruxelles, docteur en philosophie

Classification

Autres références

«  HASARD & NÉCESSITÉ  » est également traité dans :

LE HASARD ET LA NÉCESSITÉ (J. Monod) - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Antonine NICOGLOU
  •  • 458 mots
  •  • 1 média

En 1970, Jacques Monod (1910-1976), un des pères fondateurs de la biologie moderne moléculaire et génétique, lauréat du prix Nobel de physiologie ou médecine en 1965 avec François Jacob et André Lwoff, publie Le Hasard et la nécessité . Cet ouvrage est le fruit d'une réflexion épistémologique sur sa vie de chercheur, réflexion à travers laquelle il va donner un sens à la biologie moderne en tant q […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Ilya PRIGOGINE, Isabelle STENGERS, « HASARD & NÉCESSITÉ », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/hasard-et-necessite/