DICTIONNAIRE

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Historique

En France, les débuts de la lexicographie ont devancé de plusieurs siècles les premiers dictionnaires monolingues français. En Europe occidentale, ce long parcours est jalonné d'échanges entre les premiers répertoires de langues anciennes, du latin en particulier. Ainsi s'est constitué un important patrimoine de savoirs communs qui a permis aux dictionnaires de devenir, avant le xviie siècle, un champ privilégié d'expériences internationales.

Dès les vie et viie siècles se développent les gloses, marginales ou interlinéaires, portées sur les manuscrits pour expliciter, en latin plus simple ou en langue vernaculaire, les mots difficiles ou rares. Réunies en listes approximativement alphabétisées, présentées à la suite ou indépendamment du texte source, elles constitueront des glossaires, tel celui de Reichenau (xe siècle), par exemple, avec près de 5 000 items tirés de la Bible.

À partir du xiie siècle, les productions lexicographiques s'orientent vers deux nouveaux types de regroupements :

– les vocabulaires thématiques, où sont présentés, par centres d'intérêt, les mots latins et leur explicitation en une autre langue. Ces « nominalia » ou nomenclatures sont conçues pour l'enseignement, et certains modèles, associés à des méthodes de langues vivantes ou à des manuels de conversation, prolongeront leur existence jusqu'au xviiie siècle ;

– les lexiques, constitués par compilation de gloses textuelles puis de glossaires. Ils atteindront le volume des premiers dictionnaires en empruntant beaucoup à la tradition des répertoires monolingues latins développés dans toute l'Europe au cours du Moyen Âge.

L'ensemble de ces ouvrages, en particulier l'Elementarium de Papias, les Derivationes d'Hugutio de Pise et surtout le Catholicon alphabétique de Johannes Balbi dit Jean de Gênes (1290, imprimé en 1460), a beaucoup aidé les réalisations ultérieures. Les plus importantes productions glossographiques de l'Europe médiévale avec mentions françaises, les Abavus et Aalma datant des xiiie et xive siècles et désignées par leur lemme initial, ont mis à profit les données linguistiques et le discours grammatical, lexicographique et encyclopédique élaborés par leurs devanciers.

La lexicographie moderne prend son essor au xvie siècle avec la multiplication des répertoires plurilingues et surtout l'apparition de grands dictionnaires philologiques des langues classiques. Les multilingues, destinés, selon leur format et leur contenu, aux savants ou aux voyageurs et aux commerçants, introduisent le français à l'occasion d'une réédition. Ils proposent un nombre croissant de langues (flamand, italien, espagnol, anglais, allemand et français pour l'essentiel), leur nombre allant de pair avec la réduction du contenu des articles. Le Dictionarium d'Ambrogio Calepino (2 langues en 1502, 11 en 1588) en est un bon exemple. Les dictionnaires philologiques sont dus à de célèbres érudits et, avec eux, s'affirme le concept de « dictionnaire général » d'une langue. Les perfectionnements appliqués au traitement des langues littéraires anciennes, et d'abord au latin, ont ouvert la voie aux premiers grands répertoires des principales langues européennes.

Pour le français, l'artisan en fut sans conteste Robert Estienne, auteur d'un Thesaurus linguae latinae (1532) de réputation internationale (encore revu et réédité en Italie en 1771 par Forcellini). La version bilingue à l'usage des étudiants, le Dictionaire françoys-latin (1539) est le premier relevé important d'entrées françaises, dix mille items environ en ordre alphabétique, avec de nombreux développements en français à côté des équivalents latins. Au fil des rééditions, les ajouts sans correspondants latins seront définis et commentés en français. Le remaniement dû à Jean Nicot, paru sous le titre Thresor de la langue françoyse tant ancienne que moderne (1606), réduit encore le bilinguisme au profit du français, preuve de l'intérêt porté par un large public aux commentaires étymologiques et encyclopédiques en langue vulgaire.

Les premiers répertoires européens monolingues de langues nationales sont le Tesoro de Covarrubias (1611) pour l'espagnol, et le Vocabolario de l'Accademia della Crusca (1612) pour le toscan. Inspirée par ces modèles, la lexicographie monolingue du français fait ses débuts officiels à la fin du xviie siècle sous le double aspect qui est encore le sien : dictionnaires de langue et dictionnaires encyclopédiques. Dès 1636, la toute récente Académie française avait été chargée d'un dictionnaire de la langue illustré par les meilleurs auteurs. Mais le français littéraire connaissant encore des changements profonds et répétés, il s'avéra aussi difficile de choisir des modèles que des méthodes satisfaisantes pour les traiter alors que s'affrontaient des conceptions grammaticales divergentes. Ce fut donc un dictionnaire normatif qu'elle publia en 1694. Fondé sur la langue des « honnêtes gens » et non sur celle des « meilleurs écrivains », il offrait à l'homme cultivé de l'époque une image sélective d'un « bon usage » que certains qualifieront d'aristocratique. Il proposait des définitions générales souvent abstraites, des exemples créés mais non des citations (les académiciens n'étaient-ils pas eux-mêmes des autorités reconnues ?) pour une nomenclature de quinze mille vedettes environ. Par ces options, l'ouvrage allait déterminer les caractères distinctifs des dictionnaires de langue prescriptifs synchroniques. Les huit éditions de 1694 à 1932, et la neuvième en cours, resteront fidèles à ce modèle, comme les très nombreux répertoires à visées scolaires qui s'en inspireront ensuite, explicitement ou non.

Pendant la seconde moitié du xviie siècle, la lenteur du travail académique a laissé place à des projets différents et parfois concurrents qui parurent les premiers. Le Dictionnaire des mots et des choses de Pierre Richelet (1680) peut être tenu pour le prototype du dictionnaire général. Premier dictionnaire intégralement monolingue en français, ses définitions sont dans l'ensemble originales. Dictionnaire descriptif, il s'ouvre aux réalités de la société contemporaine en introduisant des marques d'usage, il accueille des mots populaires ou « bas », des usages marginaux et de nombreux termes des arts et des sciences traités à la manière encyclopédique. Il propose aussi des citations d'auteurs alors célèbres. Ses qualités en feront la référence obligée des répertoires du même type.

Dans son Dictionnaire universel (1690), Antoine Furetière, académicien lui-même, sera plus ambitieux encore puisqu'il entend réaliser l'« encyclopédie de la langue ». Il réduit la part de la langue commune pour se démarquer de l'Académie, et il accorde toute son attention aux langues de spécialité, aux termes techniques, aux mots rares même anciens, qu'il tr [...]

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  • : directeur de recherche émérite au C.N.R.S., directeur d'études honoraire à l'École pratique des hautes études

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Pour citer l’article

Bernard QUEMADA, « DICTIONNAIRE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/dictionnaire/