ARCHITECTURE (Thèmes généraux)Architecture et philosophie

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L'architecture des philosophies, de Platon à Hegel

Le premier volet de notre enquête nous a révélé la fragilité de l'union des deux mots, archè et tektonikos, qui composent l'« architecture » en elle-même : vécue « de l'intérieur », dans la mémoire de la langue. Et donc posée comme susceptible de susciter sa propre philosophie.

Mais qu'en pensent les philosophes ? L'investigation doit ici, semble-t-il, se dédoubler. D'une part, il existe des philosophies de l'architecture, distinctes de la réflexion spontanée ou de la spontanéité réflexive que nous prêtions à l'architecture elle-même : d'autre part, les philosophes n'ont pas hésité à se réclamer de l'architecture pour édifier des systèmes. L'enchevêtrement et le tuilage de ces deux niveaux rendent délicate l'investigation. Le fil conducteur de la divergence progressive de l'architecture et de la philosophie peut cependant nous guider.

L'essentiel de la thématique philosophique dégagée à partir de la considération de l'architecture s'exprime au départ chez Platon. « Art de production » et non pas « art d'acquérir » ou métier, l'architecture telle que la décrit Platon conduit à son éclosion ce qui se manifeste ; elle s'oppose par là à la peinture, laquelle réalise seulement des simulacres, des choses qui n'ont pas l'être en elles-mêmes mais sont « en second ». Aussi la production architecturale est-elle réglée : elle suppose que l'on sache « quelque chose de l'ordre », et que ce savoir soit immanent aux actions. Le théorique (le nombre, la mesure) y collabore avec la pratique ; leur coexistence est hiérarchisée : l'exécution (la tecture) obéit au commandement (archè). Dès lors, si « simplement bâtir » revient à gouverner de l'inanimé, être architecte c'est faire de la politique. Seulement, architecture et politique ont à retrouver leur fondement dans une tradition oubliée : celle d'un savoir du divin et de la relation de l'homme aux dieux, dans laquelle excellaient les Anciens. Car le monde comme produit (dont la connaissance est indispensable à cet archi-producteur qu'est l'architecte) a cessé de se laisser déchiffrer dans la transparence de son origine. Perdue, cette dernière ne réapparaîtra que si le démiurge intervient pour ré-ajointer le sensible et l'intelligible. Intermédiaire ou médiateur, le démiurge, qui recoud ce qui a été séparé, ne saurait cependant être vu « en direct » ; l'architecte est censé y suppléer. Plotin dira de même que le savoir qui permet la construction architecturale doit mêler connaissance divine et sensible ; l'architecture est alors « la métaphore de ce qui ré-assemble », non en supprimant toute distance, mais en re-produisant l'ordre. De l'édifice, il faut donc dire qu'il est médiateur : il « élève l'âme en présentant dans l'évidence l'image de l'invisible », c'est-à-dire l'unité d'une harmonie que le maçon n'aperçoit pas, mais que l'architecte voit par l'œil intérieur. Saint Augustin, de son côté, explicitera l'opposition entre l'architecte, l'archè-tektonikos, comme fabricateur ayant rapport avec l'initial, et le « simple » tektonikos, qui est « incapable de remonter la hiérarchie des causes ». Deux possibilités s'offrent alors : ou bien entre beauté sensible et harmonie intelligible la distance est irréductible ; ou bien entre les deux le vide peut être résorbé : mais on court alors le risque d'homogénéiser les termes hétérogènes dont on souhaite l'union.

C'est, on le remarquera, toujours l'archè qui fait problème ; comme si la faille qu'il s'agit de masquer au niveau du commencement se creusait toujours à nouveau. L'« anagogie » platonicienne et plotinienne – c'est-à-dire le sens de la remontée vers l'Un, l'ordre et la lumière – finit par buter sur cette difficulté de fondation. Difficulté non encore résolue au xviie siècle ; Descartes décide alors de couper court : d'« absolutiser » l'idée de fondement en repartant de zéro.

Le texte des Réponses aux septièmes objections est significatif : Descartes se compare à un architecte qui « creuse » jusqu'au « roc » (c'est-à-dire qui doute jusqu'au cogito) afin de construire enfin quelque chose de bien fondé. Cependant, le « fond » que découvre Descartes n'est autre que lui-même (ego) comme « substance qui doute, ou qui pense » : c'est un roc non pas extérieur et inerte, comme celui de l'architecte, mais intérieur et réflexif. L'architecte, observe Descartes, n'a pas besoin d'une telle réflexivité – il peut, à la limite, se dispenser de philosopher... – car même si la stabilité du roc est relative, il pourra toujours bâtir, au moins du provisoire. Tandis que lui, Descartes, a besoin d'un support inébranlable (fundamentum inconcussum). La métaphore architecturale se légitime pourtant ; d'une part, le sujet doit se voir reconnaître le caractère de fondement ; de l'autre, la présentation se doit d'être à la fois monumentale et transparente : il lui faut laisser voir en toutes ses parties l'effectivité du fondement. Seule à pouvoir réaliser ce que l'architecte tente, la philosophie de Descartes est une architecture « idéale », qui n'imite chez l'architecte que ce que le philosophique est seul à accomplir : l'autonomie, la production de l'évidence du fondement, la vérité comme certitude du sujet. Mais c'est dire aussi que Descartes imite les architectes « en tant que ceux-ci n'imitent rien » : ainsi s'effondre, dans le camp des philosophes, la mimesis. Si toute vérité est certitude, alors le philosophe constate qu'une certitude anime l'« ingénieur » (le mot est de Descartes) ; il n'a plus à baliser la route d'une remontée au fondement. Cette émancipation de l'architecte promu ingénieur, qui ouvre l'architecture moderne au « génie », va trouver sa contrepartie dans la promotion de la métaphore architecturale pour caractériser la métaphysique moderne : à partir de Descartes, celle-ci se comprendra toujours davantage en tant que système et construction.

Ainsi, chez Kant, la raison, comme l'énonce Heidegger, « pose un focus imaginarius, c'est-à-dire un foyer vers lequel convergent tous les traits du questionnement des choses [...], et à partir duquel, en retour, toute connaissance reçoit son unité ». S'inspirant probablement des Éléments pour une architectonique (Anlage zur Architectonic) de J. H. Lambert (1771), Kant rédige une « architectonique de la raison pure ». « Dans architectonique, précise Heidegger, on entend : tectonique – bâti, ajointé –, et archè, selon des fondements et des principes qui président à l'édification. » Il pourrait sembler qu'avec l'« assurance somnambulique » qui le caractérise, Kant revienne ici purement et simplement « à la signification fondamentale des concepts philosophiques originels des Grecs » ; s'il le f [...]

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  • : musicien, philosophe, fondateur du département de musique de l'université de Paris-VIII

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Pour citer l’article

Daniel CHARLES, « ARCHITECTURE (Thèmes généraux) - Architecture et philosophie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/architecture-themes-generaux-architecture-et-philosophie/