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ANCIENS ET MODERNES

Arts

Le différend entre les Anciens et les Modernes semble à première vue un topos de l'histoire de l'art, repérable depuis l'Antiquité. À y regarder de plus près, il apparaît cependant que les diverses disputes entre Anciens et Modernes, telles qu'elles se sont manifestées dans l'histoire autour des principes de la création artistique, n'ont pas partout présenté le même visage, alors que les concepts qui s'y exprimaient n'étaient pas toujours identiques. L'acception de l'adjectif « moderne » varie tout au long de l'histoire, et son sens, en tant que catégorie esthétique, est flou. L'idéologie dictatoriale de la nouveauté comme critère privilégié et objectif d'appréciation de la valeur d'une œuvre d'art, issue de la croyance en un progrès irrésistible du genre humain, a fini par vider le mot de son potentiel critique, formateur d'un goût collectivement partageable.

La désignation d'« ancien » porte aussi sur ce qui est immédiatement passé, et ne se réfère donc pas nécessairement à une Antiquité lointaine constituée en norme absolue – d'où une logique fatale condamnant le moderne d'aujourd'hui à être l'ancien de demain. C'est la vision désabusée du « rien de nouveau sous le soleil » exprimée dans l'Ecclésiaste, qui hante l'artiste dans le chant XI du Purgatoire de Dante : « Cimabue a cru, dans la peinture,/ Tenir le champ ; or voilà Giotto célèbre,/ Si bien que le renom de l'autre est dans l'ombre. » Pour échapper à cet éternel retour du nouveau sous son aspect le moins attrayant, celui des modes éphémères, rien de tel que d'édifier une Antiquité exemplaire dans son immuable perfection, et devant donc être imitée.

Rivaliser avec l'antique

Horace déjà, au ier siècle av. J.-C., dont les écrits (Art poétique), après ceux de Cicéron (De l'orateur) et avant ceux de Quintilien (Sur la formation de l'orateur) au ier siècle apr. J.-C., ont été déterminants pour la pensée de l'art jusqu'à la Renaissance, et même au-delà, oppose ancien et nouveau dans son épître À Auguste, pour affronter un courant archaïsant de son temps qui combat la poésie nouvelle : « Si, parce que les plus antiques écrits des Grecs sont les meilleurs, les écrivains romains sont pesés dans la même balance, nous n'avons plus rien à dire. [...] Peintres, chanteurs, lutteurs, nous en savons plus que les Achéens frottés d'huile. » On retiendra de ce passage l'assertion selon laquelle des époques différentes ne sauraient être jugées selon les mêmes mesures, et aussi que les Temps modernes voient plus loin que les temps passés.

L'avènement du christianisme sera marqué par une rupture fondamentale entre la conception cyclique de l'histoire qui caractérisait l'Antiquité et celle, typologique et téléologique, du christianisme. Cette distinction ressortira pleinement avec les moderni du haut Moyen Âge, puis avec ceux du xiie siècle. Conscients de se situer à l'aube d'une ère nouvelle, ces Modernes ne trouvent pas le sens de l'histoire dans l'imitation ni dans la restauration de l'antiquitas. Ils le cherchent dans l'évolution de l'histoire et son accomplissement. Selon cette conception, il ne saurait y avoir de vrai débat entre les Anciens et les Modernes, puisque c'est seulement du point de vue universel du salut que les figures du passé recouvrent une valeur.

À la Renaissance, la pensée des rapports entre Anciens et Modernes joue un rôle de premier plan, et elle continuera de le jouer, à travers diverses phases et orientations des réflexions, pendant plus de deux siècles. À partir du xive siècle, la découverte de textes antiques fait émerger, après un long oubli, l'idée de la renaissance d'une culture et d'une [...]

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Écrit par

  • : maître de conférences en histoire de l'art à l'université de Paris-IV-Sorbonne
  • : professeur de littérature française du XVIIe siècle, université Rennes-2

Classification

Pour citer cet article

Milovan STANIC et François TRÉMOLIÈRES. ANCIENS ET MODERNES [en ligne]. In Encyclopædia Universalis. Disponible sur : (consulté le )

Médias

Pétrarque - crédits : Erich Lessing/ AKG-images

Pétrarque

Jacques Bénigne Bossuet, évêque de Meaux, H. Rigaud - crédits : Erich Lessing/ AKG-images

Jacques Bénigne Bossuet, évêque de Meaux, H. Rigaud

Nicolas Boileau - crédits : DeAgostini/ Getty Images

Nicolas Boileau

Autres références

  • ART CONTEMPORAIN

    • Écrit par Yves MICHAUD, Raymonde MOULIN
    • 12 432 mots
    • 4 médias
    Il faut remonter aussi loin que l'Antiquité tardive (ve siècle après J.-C.) pour voir apparaître le terme demoderne. Il sert d'abord à marquer la frontière de l'actualité par rapport à l'antiquitas des pères ou des Anciens. C'est à partir du moment où on conçoit la culture...
  • LES ANTIMODERNES (A. Compagnon) - Fiche de lecture

    • Écrit par Jean-Didier WAGNEUR
    • 1 018 mots

    Depuis que l'on a proclamé la fin des avant-gardes, la modernité a été périodiquement l'objet de débats où se mêlent mises en accusation et plaidoyers teintés de nostalgie. Professeur de littérature à la Sorbonne et à Columbia University, Antoine Compagnon a déjà consacré plusieurs...

  • LITTÉRATURE - Du texte à l'œuvre

    • Écrit par Alain VIALA
    • 6 945 mots
    ...théorie et pratiques ont résulté des tensions dans le champ littéraire alors en formation. Elles se sont manifestées notamment à travers la querelle des Anciens et des Modernes. D'extension européenne, sensible en Italie et en Angleterre, c'est en France qu'elle a eu son principal foyer. D'empan culturel...
  • FRANÇAISE LITTÉRATURE, XVIe s.

    • Écrit par Frank LESTRINGANT
    • 6 760 mots
    • 3 médias
    ...communication à l’être » (II, 12). Montaigne voit dans la prolifération des commentaires un symptôme du dérèglement de son temps (III, 13). D’où la supériorité des Anciens sur les Modernes, lesquels sont capables au mieux de greffer leurs gloses sur les écrits des premiers, non de leur substituer des œuvres comparables...

Voir aussi