3. Consensus et démocratie
Dans la société démocratique moderne, le besoin d'un consensus est ressenti plus fortement que dans n'importe quel autre type d'organisation sociale, précisément parce qu'une telle société entretient un rapport paradoxal avec ce problème fondamental. Elle repose effectivement sur le principe de l'individualisme et la représentation qu'elle a d'elle-même est celle d'une association entre sujets originellement libres. Or la société démocratique « défait » le lien social vécu comme naturel dans les sociétés antérieures, avant de le reconstituer artificiellement comme lien de convention et de contrat. Les institutions organiques de l'ancienne société, qui se fondaient sur « l'ordre de monde », la « hiérarchie des sangs », le « décret divin », sont remplacées par le réseau des associations volontaires fondées sur la liberté naturelle.
La société démocratique est, ainsi, en son fondement même, une « dissociété ». Les sociétés aristocratiques voyaient dans la liberté un attribut distribué inégalement en fonction du type d'appartenance au corps politique. Le Romain était libre parce que citoyen romain. L'homme démocratique moderne est libre en tant qu'homme ; le lien de citoyenneté est second. Il en est affaibli d'autant. Le consensus est dès lors pensé et construit à partir de cette conception d'une liberté qui atomise l'espace social. Il suscite la constitution d'un espace politique où les volontés s'expriment, espace du langage, du dialogue, de la délibération. Les théoriciens du Contrat ne posaient le problème du lien social que sur le plan général de la constitution de la société, acte producteur de la Loi. La réalité sociologique est autre. Elle donne à voir une grande ramification de liens associatifs.
C'est cette complexité du réel que Tocqueville met en évidence lorsqu'il retourne sur l'Europe moderne le miroir américain et qu'il décrit la façon dont la société d'outre-Atlantique reconstitue un tissu social menaçé grâce à la multiplicité de « c […]
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