6. Catégories et connaissance
Les catégories sont au service de la différenciation et en cela consiste leur vocation critique, antidogmatique. Cependant, comme tout concept, les catégories établissent aussi des limites à la perception de la variété ; en contenant l'hésitation permanente qui découlerait d'une perception hyper-graduée de l'expérience, elles représentent aussi une source d'économie intellectuelle. Moyennant ce double rôle tendanciellement contradictoire – différencier l'unité et intégrer la prolifération des différences –, la pensée catégoriale a une portée adaptative, s'il est vrai, comme l'a écrit le biologiste K. J. Craik (The Nature of Explanation, 1943, chap. VI) que « l'adaptation extrait des variations à partir des intensités absolues, les rend définies et leur donne une position où il y a moins de confusion et d'ambiguïté ».
La contention de la différence ne sera néanmoins utile que si elle ne devient pas un obstacle à la discrimination de l'expérience. En synthétisant trop, les catégories risquent d'annuler les différences fines ; en réduisant la complexité excessive, elles peuvent aussi réduire excessivement la complexité, car c'est finalement dans le sens du discret et du contraste qu'elles jouent de la manière la plus décisive. Autrement dit, si elle oblitère les différences qu'elle-même institue, la pensée catégoriale deviendra rigide – et inefficace, si elle nourrit l'ambition de se substituer à la connaissance scientifique.
L'histoire illustre autant l'opérativité que le dogmatisme de la pensée catégoriale. Elle fut en Grèce un motif puissant de la théorie logique ; et les oppositions ont été le terrain où sont nées et se sont développées la physique et la cosmologie, la biologie et la médecine. Toutefois, le renouvellement de la problématique épistémologique qui s'est produit à partir du xvie siècle a eu pour effet la désaffection à l'égard des catégories, jugées stériles par les Modernes. Cela est dû à un ensemble de facteurs, et notamment au modèle […]
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