Abonnez-vous à Universalis pour 1 euro

HOBBES THOMAS (1588-1679)

État rationnel et pouvoir absolu

Quoiqu'on l'en ait accusé, Hobbes ne justifie ainsi ni le tyran, ni le chef totalitaire. Tout au contraire. Ses contemporains ne s'y étaient pas trompés, qui l'accusaient souvent de préparer la ruine de l'État. Considérant jusqu'au bout la sauvegarde de la vie, du mouvement vital, comme la clef de voûte de son mécanisme, il accorde en effet à tout citoyen menacé dans sa vie par le fonctionnement de l'État le droit de se défendre et de résister par tous les moyens. On lui a reproché de légitimer ainsi la révolte. Il n'a jamais reconnu qu'un droit irrépressible à la résistance individuelle devant le péril de mort. Mais il a établi que, dans l'État, l'homme en tant qu'homme disposait, sous peine d'absurdité, d'un droit inaliénable et imprescriptible. C'était la première expression de la doctrine des droits inaliénables de l'homme.

Pour comprendre Hobbes, il faut se placer dans la perspective qui est la sienne, accepter jusqu'au bout le modèle mécanique qu'il propose. Ce sont les limites et les insatisfactions de l'homme qui alimentent ses passions et sa méchanceté. La toute-puissance du souverain le délivre de ses passions, de leurs excès, de leurs abus, « purifie le sang du souverain et corrige la méchanceté de la nature humaine ». D'autres avaient déjà dit de Dieu que sa toute-puissance était au principe de sa perfection. Dans le souverain, la raison ne trouve plus d'obstacles. Le souverain n'a plus d'intérêts particuliers : son intérêt se confond avec l'intérêt général. « Le roi est ce que je nomme le peuple. » Le souverain ne peut vouloir et accomplir que le bien de l'État. Il est la raison en acte. Ce n'est pas, comme chez Platon, le philosophe qui est fait roi. C'est le roi qui, en vertu du caractère absolu de son pouvoir, devient philosophe. Les princes du xviiie siècle crurent comprendre qu'ils devaient devenir des despotes éclairés.

À plus strictement parler, la théorie de Hobbes ne se justifie complètement que dans la perspective d'un rationalisme absolu selon lequel le commonwealth peut devenir une machine parfaitement rationnelle, ordonnée, gouvernée par la personne désormais parfaitement rationnelle du souverain absolu. C'est un thème qui, sous d'autres formes, refleurira chez Hegel et dans le scientisme marxiste.

Dans ce cadre, il n'y a pas d'autre justice que la justice du souverain. C'est lui qui, dans sa toute-puissance, par le moyen des lois civiles, définit le juste et l'injuste, le bien et le mal. Non seulement il dit le bien et le mal, mais il en détermine, il en impose la pratique. Vieux rêve rationaliste enfin accompli, sa toute-puissance permet l'établissement de déterminations efficaces, du savoir du bien au vouloir du bien.

— Raymond POLIN

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Écrit par

  • : professeur émérite à l'université de Paris-Sorbonne, membre de l'Académie des sciences morales et politiques

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Média

<em>Léviathan</em>, T. Hobbes

Léviathan, T. Hobbes

Autres références

  • LÉVIATHAN, Thomas Hobbes - Fiche de lecture

    • Écrit par Francis WYBRANDS
    • 956 mots

    S'il fut publié en 1651 en anglais, le Léviathan ou La Matière, la forme et la puissance d'un État ecclésiastique et civilconnut une version latine donnée par Thomas Hobbes (1588-1679) lui-même en 1668. C'est à juste titre que l'on peut considérer cet ouvrage comme le texte fondateur...

  • ABSOLUTISME

    • Écrit par Jacques ELLUL
    • 4 286 mots
    ...aucune opposition ni aucune discussion. Que pourrait opposer le particulier au bien général et à la vérité ? C'est finalement à ce point que nous conduit Hobbes par le renversement célèbre, lorsque partant de l'individualisme le plus total, fondé sur la peur individuelle, il aboutit à l'État total qui seul...
  • ALIÉNATION

    • Écrit par Paul RICŒUR
    • 8 006 mots
    ...maître, bref, s'il ne doit pas engendrer un pacte de sujétion, il faut que cet acte soit un acte d'association. Mais de quelle nature ? C'est ici que Hobbes introduit une expression qui, traduite, reprise et corrigée par Rousseau, deviendra l'aliénation. Dans le contrat selon Hobbes, chaque membre du...
  • AUTRUI (notions de base)

    • Écrit par Philippe GRANAROLO
    • 3 534 mots
    ...métaphysiques seront les approches généalogiques de nos relations avec les autres. Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) reprend l’hypothèse bâtie par Thomas Hobbes (1588-1679) dans le Léviathan (1651), celle d’un « état de nature » ayant précédé l’état de société. Bien que très critique...
  • CHANGEMENT SOCIAL

    • Écrit par François BOURRICAUD
    • 5 805 mots
    • 1 média
    ...de marquer à la fois les sources de cette conception et les prolongements qui en assurent la permanence jusque dans les travaux de nos contemporains. Hobbes (1588-1679) et Rousseau (1712-1778) avaient, chacun à leur manière, souligné que l'ordre social se construit à partir d'un certain nombre de pressions...
  • Afficher les 26 références

Voir aussi