TERRE SYMBOLISME DE LA

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L'homme étant un mammifère « terrestre », son champ sémantique se trouve avant tout axé sur la terre, et ses multiples aspects et intimations affectives. La terre apparaît donc bien, parmi les quatre éléments de la théorie classique, comme l'élément archétype des situations de l'homme, aussi bien que des projections antithétiques du désir humain. C'est pour cette raison que Bachelard met en garde notre imagination devant cet élément terrestre primordial qui risque, tant il s'intègre dans la familiarité de notre espèce, de « boucher » toute imagination par de brutes perceptions.

On constate, spécialement dans le contexte indo-européen, que le symbolisme de la terre, dans ses deux polarisations fondamentales nocturne (ou dionysiaque) et diurne (ou apollinienne), récapitule pour ainsi dire – du berceau à la tombe, de l'enfer à la pierre, clef de voûte du temple, de la glèbe informe au diamant taillé – toute la tradition perceptive comme tout le champ des désirs et des rêveries de l'animal terrestre qu'est l'homo sapiens. La terre est notre mère primordiale, mais elle est aussi dans ses transformations, de l'agriculture aux industries métallurgiques, le fils du génie humain, le fils que toutes les mythologies donnent à l'homme par le mystérieux accouplement avec la mère. Cette polarité incestueusement sacrée et androgyne de la terre comporte une leçon éthique : c'est que la terre monopolisée par une seule de ses valences structurales se pervertit. Perversion que la régression à un état de nature, à un paradis terrestre qui ne veut pas tenir compte de la condition laborieuse – donc mortelle et souffrante – de l'homme ; la terre qui ne serait rêvée que par l'imagination nocturne ne serait qu'un paralysant retour à l'impossible mère. Mais perversion aussi que la rêverie conquérante qui ne veut pas tenir compte des impératifs originels de l'homme terrestre, qui angélise – ou divinise – directement le labeur humain, surenchérit sur les cadences constructives et débouche finalement, non pas sur le Temple mais sur l'orgueilleuse tour de Babel. La terre, dans son aspect irréductiblement ambivalent, nous donne cette leçon d'équilibre, cette « voie du milieu » – ou cette « chambre du milieu » – où se situe la véritable « sagesse » de l'espèce.

Multiplicité des polarités symboliques

La tradition sémitique et chrétienne appelle le premier homme, l'homme primordial, Adam (de l'hébreu adamah, terre labourée), et le dit puisé du limon au nombril de la terre (sous le mont Sion à Jérusalem). La terre d'où est tiré Adam est donc par elle-même le symbole de toute la création. Aussi apparaît-elle comme une synthèse des différentes polarités symboliques : plat pays ou pays bas, mais aussi montagne qui touche au ciel et aux nuées, ou encore caverne profonde débouchant sur les eaux souterraines ou le feu volcanique ; glèbe et labours féconds mais aussi désert aride ou rocher abrupt, accueillant berceau où croît la végétation mais aussi ténébreuse tombe : « Terre promise » où coulent le « miel et le lait », et où tend l'exode mystique narré par la Bible, mais aussi terre morte, terre de l'Égypte, lieu de l'exil. Les adjectifs qui qualifient la terre dans la langue française indiquent cet impérialisme du symbole terrestre : géographique, souterrain, chthonien, volcanique, rocheux, minéral, arable, etc. Paul Diel (Le Symbolisme dans la mythologie grecque) a élaboré toute une anthropogéographie sur ces qualités polaires de la terre : la surface terrestre symbolisant la claire conscience, les profondeurs souterraines et chthoniennes renvoyant au subconscient, tandis que les escarpements, les montagnes, symbolisent le sur-conscient, le surmoi. Mais ces étapes ou, mieux, ces étages verticaux de la terre peuvent encore avoir une représentation géographique plane ; c'est celle de l'orientation, des points « cardinaux » de la surface terrestre, tels qu'ils sont qualifiés par le carré (ou la croix), symbole de la terre que l'on retrouve aussi bien que la figure du ming tang des anciens Chinois (répartition de l'espace terrien en quatre horizons majeurs, plus quatre zones intermédiaires, plus le centre où réside l'Empereur cosmocrator) que dans la croix cardinale des anciens Mexicains, que dans notre rose des vents ou dans la répartition temporelle du cycle des saisons terrestres en quatre « orients » saisonniers typifiés, au porche des cathédrales médiévales, par le Christ chronocrator régnant au centre des quatre vivants (les quatre signes fixes du zodiaque correspondant aux quatre saisons) et des travaux et des jours du labeur terrestre de l'homme. Quatre, ou son multiple huit, représente la terre, le signe planétaire de la terre est un cercle surmonté d'une croix, ou encore un cercle dans lequel est inscrit un carré.

Cette multipolarité qui mêle les sommets montagneux au symbolisme du ciel et de l'air et les profondeurs souterraines aux sources et au fer volcanique, qui synthétise les quatre « orients » des saisons et de l'espace terrestre, fait que Gaston Bachelard étudiant les quatre éléments de la physique traditionnelle ne consacre qu'un ouvrage à chacun des trois autres éléments, tandis qu'il souligne l'ampleur antithétique du symbolisme terrestre en dédiant à la terre deux ouvrages, l'un consacré aux rêveries de la volonté, l'autre, aux rêveries du repos et aux « images de l'intimité » qu'elles induisent. La terre est donc bien d'abord un archétype de totalité (comme le signifient ses hiéroglyphes et spécialement le carré ou la croix). L'on retrouve ainsi en elle les polarités et les potentialités de tous les autres éléments.

Ces polarités primordiales, trop vite engagées dans l'action spécifique du mammifère terrestre, caractérisent de leurs innombrables facettes symboliques toutes les divinités qui représentent la terre. La grande déesse terrienne d'Éleusis est Déméter, la Terre Mère, la terre fertile de l'agriculture, la terre cultivée, qui est aussi la terre où le grain meurt, pour renaître, et dont la fille Perséphone – épouse du roi des enfers Hadès – est une redondance chthonienne, souterraine. Mais, parallèlement, l'Antiquité classique connaît des divinités de la terre élémentaire sauvage : la mère de Déméter n'est-elle pas Rhéa, épouse de Cronos (Saturne), et son aïeule Gaia, épouse d'Ouranos ? Rhéa – cette terre vierge primordiale – sera assimilée par les Romains à Cybèle, la Magna Mater, la mère de tous les dieux, et en particulier de Jupiter, le roi des Olympiens. Donc, très vite, le symbolism [...]

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Gilbert DURAND, « TERRE SYMBOLISME DE LA », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/symbolisme-de-la-terre/