INDO-EUROPÉEN

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La plupart des langues européennes (à l'exception du basque, du hongrois, du lapon, du finnois, de l'estonien et de quelques autres parlers locaux de la fédération de Russie), d'une part, et plusieurs langues de l'Asie, d'autre part, présentent entre elles, tant dans leur grammaire que dans leur vocabulaire, des correspondances systématiques et si nombreuses qu'il n'est possible de les expliquer que par une origine commune. En d'autres termes, toutes les langues en question résultent, sans nul doute, d'évolutions, différentes selon les lieux et les temps, d'une même langue parlée antérieurement, à une certaine époque de la préhistoire, sur un domaine plus ou moins étendu de notre globe. Cet idiome préhistorique, qui a disparu à jamais faute d'avoir laissé des documents écrits avant de perdre son unité et son identité, mais dont on a pu reconstituer avec assez de certitudes les principaux traits de la grammaire ainsi qu'une partie du vocabulaire, est appelé en France habituellement l'indo-européen ou la langue indo-européenne commune, et le peuple qui en était le porteur, les Indo-Européens. Le terme « indo-européen » est aussi utilisé pour qualifier les langues historiques issues de cette « protolangue » (P.I.E. en anglais, c'est-à-dire Proto-Indo-European), ainsi que, parfois, les peuples qui font usage de celles-ci, du moins aux époques anciennes. On notera que les auteurs germanophones persistent à employer le terme indo-germanisch plutôt qu'« indo-européen ».

On peut distinguer, au sein de la « famille » linguistique indo-européenne, les groupes dialectaux suivants : le groupe indo-iranien, ou aryen au sens propre, comprenant les diverses formes prises par la langue indo-aryenne au cours de son évolution (védique, sanskrit classique, prākrits, pāli, hindī, hindoustānī, bengalī, gujarātī, marāṭhī, cinghalais, etc.), les parlers iraniens (vieux perse, avestique, mède scythique, sogdien, pehlevi, parthe, persan, kurde, pachto, ossète, etc.), et les parlers intermédiaires des Dardes et des Kāfirs de l'Hindū Kūch ; le groupe baltique (lituanien, lette, vieux prussien) ; le groupe slave (vieux slave, russe, polonais, tchèque, serbo-croate, bulgare, etc.) ; l'arménien ; l'albanais ; le grec ; le groupe italique, représenté, dans l'Antiquité, par le latin, l'osque, l'ombrien et le vénète, et aujourd'hui par les langues romanes (italien, espagnol, portugais, français, roumain) dérivées du latin ; le groupe celtique, composé du lépontique, du celtibère et du gaulois, d'une part, et des parlers brittoniques (gallois, cornique, breton) et gaéliques (irlandais, gaélique d'Écosse), d'autre part ; le groupe germanique, comportant les trois subdivisions : orientale (gotique), septentrionale (islandais, norvégien, suédois, danois) et occidentale (haut-allemand, bas-allemand, frison, anglais) ; le tokharien (attesté dans le Turkestan chinois entre le ve et le xe siècle de notre ère, sous deux formes dialectales communément appelées le tokharien A et le tokharien B, ou koutchéen) ; le groupe anatolien, comprenant outre le hittite proprement dit, ou nésite, deux autres dialectes, le palaïte et le louvite (et sa variante le « hittite hiéroglyphique »), dont semble avoir dérivé le lycien.

Il existait encore dans l'Antiquité plusieurs autres langues indo-européennes, éteintes depuis lors, et ne laissant que des résidus sous forme d'un nombre restreint d'inscriptions ou de gloses d'interprétation malaisée, de noms propres, de quelques mots isolés, etc. Ce sont : le thrace et le phrygien (que l'on rapproche de l'arménien), le messapien (désormais mieux connu) et l'illyrien (dont les liens avec l'albanais ne sont pas clairs), le lydien, le ligure, le sicule et quelques autres encore.

Premiers travaux

La découverte de la parenté de ces langues a été en quelque sorte une conséquence directe de la rencontre, au xvie siècle, entre l'Occident et les langues de la Perse et de l'Inde. En effet, aussitôt que les relations régulières établies entre l'Orient et l'Europe ont donné à quelques Européens l'occasion de connaître le persan et le sanskrit, ils ont été frappés par les ressemblances que montraient celles-ci avec des langues européennes, en particulier avec le grec, le latin et les langues germaniques. Cependant, comme on n'avait alors encore aucune notion précise sur l'évolution des langues, il fallait en fait inventer une approche scientifique complètement nouvelle pour expliquer ces similitudes surprenantes entre des langues, très éloignées dans l'espace et dans le temps, que l'on classa dès le xviie siècle en une famille « scythique » ou « japhétique » (en référence à la Genèse biblique).

Le mérite d'avoir synthétisé ces premières recherches et indiqué le chemin qui devait conduire à la naissance d'une nouvelle discipline fondée sur la comparaison génétique est attribué à l'orientaliste anglais sir William Jones (1746-1794) ; dans un discours prononcé en 1786 devant la Royal Asiatic Society de Calcutta, il déclarait en effet : « La langue sanskrite, quelque ancienne qu'elle puisse être, est d'une étonnante structure ; plus complète que le grec, plus riche que le latin, elle l'emporte, par son raffinement exquis, sur l'une et l'autre de ces langues, tout en ayant avec elles, tant dans les racines des mots que dans les formes grammaticales, une affinité trop forte pour qu'elle puisse être le produit d'un hasard ; si forte même, en effet, qu'aucun philologue ne pourrait examiner ces langues sans acquérir la conviction qu'elles sont en fait issues d'une source commune, laquelle, peut-être, n'existe plus. Il y a du reste une raison similaire, quoique pas tout à fait aussi contraignante, pour supposer que le gotique et le celtique, s'ils ont été mêlés par la suite avec un parler différent, n'en descendent pas moins en définitive de la même origine que le sanskrit ; on pourrait ajouter en outre à cette famille le vieux perse. » Deux ans auparavant, dans son Essai sur les dieux de la Grèce, de l'Italie et de l'Inde, Jones avait déjà aussi remarqué que « lorsque des traits de ressemblance, trop forts pour être accidentels, sont observables dans différents systèmes polythéistes, on ne peut guère s'empêcher de penser que quelque relation ait subsisté à une époque immémoriale entre les nations respectives qui les ont adoptés », et de conclure que « nous serons peut-être d'accord que les Indiens, Grecs et Italiens procédèrent originellement d'un même lieu central, et que le même peuple emporta sa religion et ses savoirs ». Mais si, dans le domaine linguistique, le bien-fondé des remarques de Jones fut amplement et scientifiquement démontré par la « grammaire comparée » développée par l'Allemand Franz Bopp (1791-1867) et ses successeurs (dont le Français Antoine Meillet), la « mythologie comparée » indo-européenne fut, elle, entachée pour longtemps du discrédit que lui apportèrent les exégèses scolaires de l'école de Friedrich Max Müller (1823-1900).

Les langues de départ

Pour l'essentiel la méthode comparative se propose de mettre en lumière les traits communs à deux ou plusieurs langues. Lorsqu'il s'agit de caractères attribuables à une origine commune, on donne à ce genre d'études le nom de grammaire comparée et aux langues étudiées celui de famille. C'est ainsi qu'on distingue une famille indo-européenne, une famille sémitique, une famille finno-ougrienne, etc. On peut également par une sorte de projection dans le passé reconstruire la protolangue, c'est-à-dire la langue, non attestée directement par des témoignages écrits, mais dont l'existence est postulée par un ensemble de concordances de structure dont l'importance et la précision excluent le hasard comme principe d'explication. Dans ce cas, on parlera respectivement de proto-indo-européen, de proto-sémitique, etc., pour désigner cette protolangue. La méthode est donc fondée sur l'existence simultanée de traits identiques ou parallèles dans plusieurs langues ; c'est ce qu'on appelle la reconstruction externe. À l'inverse, la reconstruction interne permet, dans une mesure limitée, de remonter d'une structure linguistique donnée à une structure plus ancienne, par le simple examen du système d'une langue et sans recourir ni à des sources littéraires, épigraphiques ou autres, ni à d'autres langues apparentées ou non.

La valeur probante d'une concordance dépend de la probabilité d'une explication par le hasard. Le calcul précis de l'incidence de ce dernier facteur supposerait un long développement. En bref, il apparaît que le rôle du hasard s'amenuise très rapidement lorsque croît le nombre de concordances. De même, lorsque ces concordances se retrouvent dans trois langues d'une même famille linguistique, elles acquièrent beaucoup plus de poids que si elles n'apparaissent que dans deux langues seulement. Si ces trois langues sont, de surcroît, éloignées géographiquement, on obtient une quasi-certitude que les concordances envisagées sont anciennes et, s'il s'agit de langues apparentées génétiquement, qu'elles peuvent être attribuées à la protolangue.

La reconstruction de la langue-mère dépend donc exclusivement des caractères anciens conservés en commun par deux ou plusieurs des langues-filles envisagées par la comparaison. Ce point est d'importance dans le cas des langues indo-européennes et cela pour deux motifs : la reconstruction est liée directement aux caractères des langues englobées au départ dans la comparaison ; les découvertes ultérieures de langues indo-européennes inconnues jusqu'alors provoquent une remise en question de certains résultats.

Lorsque le fondateur de la grammaire comparée des langues indo-européennes, Franz Bopp, publia en 1816 son premier ouvrage de linguistique, livre qui peut être considéré comme l'acte de fondation de cette nouvelle discipline, il fondait ses comparaisons du système de conjugaison sur cinq langues indo-européennes appartenant à des groupes différents : le sanskrit, le grec, le latin, le persan et le gotique. Dix-sept ans plus tard, le même auteur entreprend la publication d'une volumineuse grammaire comparée dans laquelle il utilise en outre le lituanien, l'avestique et l'allemand. Dans la seconde édition de cet ouvrage, vers le milieu du xixe siècle, la comparaison porte en plus sur le vieux slave et l'arménien, langue considérée comme une langue iranienne par suite d'une erreur de perspective que Heinrich Hübschmann corrigea seulement en 1897. À la suite de R. Prichard et de A. Pictet, Bopp avait, dès 1838, rattaché également les langues celtiques à la famille indo-européenne, mais les rapprochements tentés restent timides ou incertains. Les langues celtiques, de même d'ailleurs que l'albanais, n'apparaissent que très sporadiquement dans la seconde édition de la Grammaire comparée.

En 1861, August Schleicher publia son Compendium qui comparait le sanskrit, l'avestique, le grec ancien, l'italique (latin, osque et ombrien), le vieil irlandais, le vieux slave, le lituanien et le gotique. La mention du celtique dans le titre de cet ouvrage correspond à une réalité : des paragraphes entiers sont consacrés au vieil irlandais qui est traité sur le même pied que les autres langues-filles. Il en est de même dans le monumental ouvrage de Karl Brugmann publié à la fin du xixe siècle et dans lequel sont incluses en outre les données fournies par le vieux perse des inscriptions achéménides et l'albanais qui intervient pour la première fois de façon systématique dans la comparaison.

Les difficultés dues aux langues celtiques

Le sort des langues celtiques dans les reconstructions des indo-européanistes mérite qu'on s'y arrête. Pour des raisons historiques, les langues celtiques suscitèrent relativement peu d'intérêt au cours du xixe siècle : les chercheurs qui s'y consacrèrent n'étaient guère nombreux et leur dispersion dans plusieurs pays n'était pas faite pour favoriser les contacts. Il faut attendre 1870 pour que soit fondée à Paris par H. Gaidoz la Revue celtique continuée aujourd'hui par les Études celtiques. Cette revue permet enfin aux savants de rassembler en un recueil l'essentiel de leur documentation. Comparées à d'autres langues indo-européennes attestées depuis une époque très ancienne, telles que le sanskrit védique, le latin, le grec ancien, les langues celtiques, exception faite du gaulois, du lépontique et du celtibère, mal connus d'ailleurs, ne sont accessibles qu'assez tardivement et manifestent une forte influence latine qui apparaît clairement dans le lexique des langues brittoniques. Enfin, les langues celtiques montrent plusieurs particularités linguistiques déroutantes pour le comparatiste bien que chacune d'entre elles se retrouve dans au moins une autre langue indo-européenne.

Le celtique présente, avec les langues italiques et les langues germaniques, plusieurs éléments lexicaux et quelques traits morphologiques en commun. On peut mentionner l'existence dans ces trois groupes de langues d'un suffixe abstrait *-tūt (i)- (par exemple dans latin iuuentus, vieil irlandais óetiu), ou la présence en italique et en celtique du même suffixe du superlatif (latin -(i)sumus, celtique *-(i) samos), mais surtout la même caractéristique *(l'astérisque indique qu'il s'agit d'une forme reconstruite non attestée historiquement) du génitif singulier des thèmes en *-o-. Ce même élément morphologique se retrouve aussi en messapien, avec la même fonction. Bien que son origine puisse être découverte dans la protolangue, ce caractère constitue une originalité de ces langues indo-européennes occidentales. Dans les correspondances lexicales, on retiendra des formes telles que latin caecus, vieil irlandais cáech, gotique haihs, « aveugle », et latin uērus, vieil irlandais fír, vieux haut allemand wār, « vrai ». Ces rapprochements, que l'on pourrait aisément multiplier, s'expliquent par une longue période de vie côte à côte des peuples parlant des langues celtiques, italiques et germaniques.

Les langues celtiques offrent, avec les langues indo-iraniennes, quelques traits morphologiques communs, tels que l'existence d'un suffixe *-sr- utilisé dans la formation des formes féminines des noms de nombre pour « trois » et « quatre » : indo-européen *tisres, *ketesres, en sanskrit tisrás, cátasras, en vieil irlandais teoir, cetheoir, gallois teir, pedeir, ou la formation du féminin en *-nī, ainsi en sanskrit rāj-ñī, vieil irlandais rīgain, « reine ». Ces caractères, et d'autres semblables, appartenant à des langues parlées sur le pourtour du domaine indo-européen sont interprétés généralement comme étant d'anciennes tournures conservées à la périphérie et remplacées au centre par de nouvelles expressions.

Enfin, les langues celtiques présentent quelques traits anciens, dont des parallèles se retrouvent dans diverses autres langues indo-européennes, tels que les noms de parenté vieil irlandais : athir, « père », máthir, « mère », bráthir, « frère », siur, « sœur », mais surtout des mots tels que vieil irlandais , génitif don, « pays », en regard du grec ancien χθ́ων, génitif χθον́ος, ou l'isoglosse vieil irlandais allas, « sueur », hittite allaniganzi, « ils transpirent », ou, dans le domaine de la morphologie, les formes verbales en *-r et le subjonctif en *-ā-. On notera en outre la construction, fréquente en celtique et en hittite, du pronom suffixé au verbe ou infixé entre le préverbe et le verbe, ainsi vieil irlandais n(o)-a mbeir, « il le porte ». Lorsqu'il y a plusieurs formes atones, on peut aboutir à des chaînes d'enclitiques en tête de proposition. Ce type de construction, sans être inconnu dans les autres langues de la famille, y est certainement moins fréquent qu'en celtique et qu'en hittite.

Si l'on ajoute que l'évolution phonétique a souvent obscurci l'aspect extérieur des mots et que des développements morphologiques propres – surtout dans la conjugaison – ont donné au celtique une physionomie particulière, on comprend aisément les réticences des premiers comparatistes vis-à-vis de ce groupe de langues.

Saussure et la théorie laryngaliste

Pendant que certains chercheurs travaillaient à élargir la base des comparaisons en incluant d'autres langues ou groupes de langues dans leurs recherches, quelques savants essayaient de coordonner les résultats obtenus et de procéder à la reconstruction de l'indo-européen lui-même. Dans ce but, ils disposaient des deux méthodes mentionnées plus haut : soit la reconstruction interne qui ne repose que sur les caractères structuraux de l'indo-européen, soit la reconstruction externe qui, à ce niveau, met en cause d'autres protolangues dont les plus utilisées furent le protosémitique et le protofinno-ougrien.

Le savant suisse Ferdinand de Saussure (1857-1913), formé partiellement en Allemagne chez les maîtres du comparatisme, longtemps professeur à Paris, devait donner une impulsion très vigoureuse aux procédés de reconstruction interne tout en donnant au structuralisme un magistral élan. Dans un ouvrage écrit en 1878 et publié l'année suivante sous le titre Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes, Saussure démontrait que les voyelles longues qui n'entraient pas dans le jeu normal des alternances vocaliques tel qu'il sera exposé plus loin provenaient en réalité de la combinaison de la voyelle a1 (pour nous e) ou de la voyelle a2 (pour nous o) avec des phonèmes amuïs appelés « coefficients sonantiques ». Ces derniers éléments portaient ce nom parce qu'ils jouaient le même rôle et avaient la même distribution que les sonantes indo-européennes. En effet, ils pouvaient figurer, comme n'importe quelle consonne, à l'initiale ou à la finale de syllabe, mais ils étaient aussi, à l'instar des voyelles, susceptibles de former le centre d'une syllabe. Ainsi, une racine *dhē-, « établir », n'entrant pas dans le jeu normal des alternances, pouvait par confrontation avec une racine *bher-, « porter », être ramenée à une forme plus ancienne *dhe + coefficient sonantique. Cette théorie, dont on verra les développements modernes, offrait au point de vue de la reconstruction de la protolangue plusieurs avantages, dont celui de ramener à un modèle unique et obéissant aux alternances régulières un certain nombre de racines qui semblaient y échapper. Les thèses de Saussure permettaient, en outre, de remonter plus haut dans le temps et d'expliquer d'une manière simple et élégante la diversité des formes reconstruites.

Malgré cela, il fallut le déchiffrement du hittite et les interprétations linguistiques qu'il suscita pour que la théorie de Saussure soit réellement admise par un grand nombre d'indo-européanistes. Le retard des hommes de science à accepter ces thèses est aisément compréhensible. En effet, il restait possible d'expliquer la protolangue sans recourir nécessairement à ces reconstructions structuralistes : la différence essentielle entre les partisans de ces théories et leurs adversaires était qu'ils se situaient à des périodes successives de l'indo-européen.

Toutefois, certains auteurs, tels que le Danois Hermann Møller, préoccupés de trouver une origine commune aux langues indo-européennes et chamito-sémitiques, avaient entrepris d'utiliser les « coefficients sonantiques » saussuriens. Dans deux dictionnaires comparatifs indo-européens et sémitiques, parus respectivement en 1909 et en 1911, Møller faisait largement usage des théories de Saussure ; c'est ainsi que la racine *ag-, « conduire », est reconstruite en un proto-indo-européen-sémitique *Ḥ-g-, de même que *dhē-, « établir », remonterait à *-Ṭ-Á-, ces prototypes étant inspirés des formes simples telles que *bher-, « porter », provenant de *P̣-r-. L'analogie des langues sémitiques, où certains phonèmes avaient approximativement les mêmes effets que ceux que postulait Saussure pour les coefficients sonantiques, influença les rapprochements tentés avec ces langues, en sorte que la terminologie utilisée pour les langues sémitiques fut transposée dans le secteur des langues indo-européennes et qu'on baptisa les coefficients sonantiques du nom de laryngales (ou de chewa) et la théorie qui les postulait de théorie laryngaliste.

Le tokharien et le hittite

Les grands travaux de base étaient déjà écrits lorsque, coup sur coup, à la fin du xixe siècle et au début du xxe, furent découvertes, déchiffrées et interprétées deux nouvelles langues de cette famille linguistique : le tokharien et le hittite. Ces langues allaient renouveler les connaissances de la protolangue et éclairer sur une foule de détails restés jusqu'alors dans l'ombre.

Le tokharien, la première déchiffrée de ces deux langues, est également la plus récente. Il s'agit d'une langue indo-européenne parlée jusque dans la seconde moitié du premier millénaire après J.-C. et dont une mission prussienne et une mission française ont retrouvé, dans le Turkestan chinois, de nombreux documents écrits en un syllabaire d'origine indienne. Ces textes, dont beaucoup de bilingues tokhariens-sanskrits facilitèrent le déchiffrement, sont constitués pour une bonne part de traductions de textes religieux bouddhiques. Cette langue, parlée sous deux variétés, appelées dialecte A et dialecte B, est aujourd'hui éteinte. Elle fut remplacée à une date inconnue par l'ouïgour, langue qui est utilisée de nos jours encore dans cette région.

Si le caractère indo-européen du tokharien fut démontré de manière irréfutable dès 1908, il fallut cependant attendre 1921 pour que E. Sieg et W. Siegling publient, en général sans traduction et sans lexique, les textes en dialecte A, tandis que ce ne fut qu'en 1933 que S. Lévi édita, avec un lexique très détaillé, les textes en dialecte B. Du point de vue de l'indo-européen, les dialectes tokhariens présentent deux paradoxes. Tout d'abord, ils sont connus par des textes de date relativement récente, mais attestent quelques-uns des traits les plus archaïques de l'indo-européen bien que la physionomie générale des mots ait été profondément modifiée par la fixation d'un accent tonique sur l'avant-dernière syllabe du mot indo-européen. En second lieu, on divisait traditionnellement les langues indo-européennes en langues centum et langues satem, d'après la forme que prenait le mot « cent » dans les différentes langues, les langues centum étant localisées géographiquement à l'ouest, les autres à l'est. Or les dialectes tokhariens étaient parlés à l'extrême est du territoire indo-européen bien qu'étant une langue centum.

Une des particularités remarquables du tokharien consiste à confondre en une série de sourdes les occlusives sourdes, sonores et sonores aspirées de l'indo-européen. Cette confusion a dû se faire au moins en deux étapes puisque ces dialectes conservent des traces d'une distinction ancienne entre les non-aspirées et les aspirées. Dans bien des cas, le témoignage du tokharien permet d'assurer certaines reconstructions ou d'en proposer de nouvelles. Ainsi, on connaissait en vieux slave un suffixe -ynja, utilisé pour la formation d'abstraits d'adjectifs, l'équivalent lituanien -une n'autorisait pas à poser la forme comme indo-européenne, le témoignage du tokharien -une est décisif. Un autre rapprochement significatif est celui du vieux slave reka, rešti, « dire », rečǐ, « mot », et du tokharien A rake, B reki, « mot ».

Le déchiffrement du hittite ne prit qu'une dizaine d'années grâce aux textes bilingues hittites-akkadiens. Des archéologues allemands trouvèrent en 1906 à Boǧazköy (Anatolie centrale) un grand nombre de tablettes cunéiformes écrites en plusieurs langues dont trois sont indo-européennes, le nésite, le louvite et le palaïte. L'immense majorité des textes hittites sont en dialecte nésite.

Les langues indo-européennes d'Anatolie ancienne offrent deux caractères apparemment contradictoires. D'une part, elles présentent de manière vivante des traits qui, conservés ailleurs, ne le sont plus qu'à l'état d'archaïsmes. Ainsi, la déclinaison neutre à alternance *r/*n conservée à l'état de traces dans des formes comme latin iter, itineris « chemin », est courante en hittite et constitue une classe productive. D'autre part, en plusieurs points de la morphologie, ces langues anatoliennes ont innové de manière importante. De même, dans le secteur lexical, le renouvellement du stock est considérable, de très nombreux mots ayant été empruntés directement à des langues locales non indo-européennes.

Une des conséquences les plus significatives de la découverte du hittite et de son déchiffrement demeure l'attestation directe de certaines des laryngales, ou coefficients sonantiques supposés par Saussure. Jusqu'alors, en effet, la théorie laryngaliste restait dans son ensemble une hypothèse, séduisante certes, mais néanmoins une hypothèse. Or les laryngales qui avaient été supposées pour des raisons structuralistes se retrouvaient effectivement, en certaines positions du moins, en hittite où elles étaient notées explicitement à l'aide de signes cunéiformes empruntés à l'écriture akkadienne et dont la lecture ne faisait aucun doute. Ainsi le hittite a conservé hanti en face du grec ̂αντ́ι, ou haštai- en regard du grec ̂οστ́εον, henkan en regard du gallois angeu, etc. Le hittite apporte, en outre, des indications précises sur certains traits morphologiques ou des concordances qui faisaient encore défaut. Par exemple, le suffixe *-osti-, très productif en slave, mais peu en germanique, qui servait à former des abstraits d'adjectifs voit son ancienneté confirmée par l'existence du hittite -ašti-. De même, le suffixe multiplicatif grec -ακι(ς) dont le caractère ancien est indiqué par le parallèle hittite -anki- qui exerce la même fonction, les deux formes remontant à indo-européen *-n̊ki-.

Depuis la découverte du hittite et du tokharien, les travaux se sont poursuivis également dans les autres langues ou groupes de langues, dont certains avaient été négligés, ainsi des langues mal attestées telles que le vénète (italique), l'illyrien, le phrygien, le messapien, etc. D'autre part, on a étudié systématiquement plusieurs langues de cette famille et les résultats obtenus ne sont pas négligeables pour la connaissance de la protolangue indo-européenne. C'est le cas pour des langues comme le sace, le sogdien, le parthe, l'ossète, le marāṭhī, etc. Un exemple fera comprendre la nature de cet apport. Une analyse de l'ensemble des données poussait les chercheurs à reconnaître dans la forme indo-européenne reconstruite *-bhāghú-, « bras, avant-bras », un thème en *-u- dérivé d'une racine verbale ancienne. Or cette racine faisait défaut jusqu'à ce que Benveniste la découvre en ossète, langue iranienne moderne très conservatrice, où elle a pris le sens de « étendre ». Il faut donc considérer le nom du « bras » comme signifiant au départ « l'allongé » ou « l'étendu ».

Toutes ces recherches, toutes ces découvertes ont permis peu à peu d'élaborer une théorie d'ensemble de la protolangue indo-européenne et d'en mettre en lumière les principales caractéristiques.

Phonétique et phonologie

La distinction devenue traditionnelle entre phonétique et phonologie autorise certains auteurs à ne plus se préoccuper de l'aspect phonétique de la reconstruction. Ces savants estiment que seuls les caractères phonologiques peuvent être atteints par la reconstruction et qu'il faut donc considérer les protoformes comme des symboles algébriques dont la réalité est déterminée par la fonction.

Les néogrammairiens – on appelle ainsi une école de comparatistes de la fin du xixe siècle et du début du xxe – avaient au contraire concentré leur attention sur les évolutions phonétiques. Cela leur permit de dresser un tableau des différents sons dont disposait l'indo-européen et des équivalences entre les diverses langues filles.

D'après ces recherches, le système consonantique de l'indo-européen connaissait une grande variété d'occlusives, des semi-voyelles, aussi appelées sonantes du fait qu'elles pouvaient se trouver au centre d'une syllabe, et la sifflante s, dont existait également la variante sonore z au contact d'une occlusive sonore.

Occlusives

tableau : Occlusives

tableau

Les occlusives d'après leurs caractères articulatoires. 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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La réalité est quelque peu différente de ce tableau régulier. L'existence des occlusives non aspirées sourdes et celle des occlusives sonores sont bien attestées par de très nombreuses correspondances. Pour les sourdes aspirées, en revanche, on n'a que peu d'exemples à citer, et encore le caractère aspiré n'apparaît-il que dans quelques langues seulement (sanskrit, arménien, grec et vieux slave). De plus, dans ces langues, ces sons se rencontrent principalement dans des mots à caractère populaire ou onomatopéique. Par ailleurs, les occlusives palatales, vélaires et labiovélaires font également difficulté. En effet, ces trois séries distinctes ont été admises à la suite d'une simple juxtaposition des données des diverses langues filles. En réalité, aucune langue indo-européenne ne possède simultanément les trois séries ; la seule série qu'on retrouve partout est celle des vélaires. Dans un premier groupe de langues, les palatales se confondent avec les vélaires, tandis que, dans un second groupe, les labiovélaires ne se distinguent pas des vélaires. De cette répartition, plusieurs auteurs ont conclu que l'indo-européen n'a connu en réalité que deux séries.

Les sonantes comprenaient les nasales *m et *n, les liquides *l et *r et les semi-voyelles proprement dites *y et *w. Ce qui caractérise ces sons, c'est leur particularité de pouvoir remplir toutes les fonctions des consonnes, mais aussi toutes celles des voyelles. Au point de vue de la distribution, elles saturent donc toutes les positions. Le rôle particulier qu'elles jouaient en indo-européen est d'ailleurs en relation avec leur nature phonétique : leur aperture varie d'après l'environnement phonétique. Bien qu'étant sans doute phonétiquement moins vocaliques que les nasales, les liquides et les semi-voyelles proprement dites, il faut classer de la même manière les «  laryngales", ou coefficients sonantiques saussuriens, notées d ou H. Ces phonèmes remplissaient, en effet, les mêmes fonctions et leur distribution est identique.

Suivant la doctrine classique l'indo-européen connaissait trois voyelles : e, o, a. Cette dernière voyelle, si elle ne provient pas d'une évolution due à une laryngale, ne se rencontre que dans des mots à caractère familier ou technique. Les voyelles *e et *o pouvaient, dans certaines conditions morphologiques, être allongées : *ē et *ō. Enfin, en alternance avec *ě et *ǒ existait encore une voyelle réduite notée *0. Sur le plan phonétique, on ajoutera encore la voyelle *ə, alternant avec *ā, *ē, *ō, de même que les autres sonantes en fonction vocalique *i, *u, *, *, *, *, qui devenaient des voyelles longues lorsqu'elles étaient suivies d'un *ə lui-même suivi d'une consonne.

Chaque mot indo-européen, enfin, à part quelques clitiques tels que certains pronoms ou des particules, constituait une unité accentogène. L'accent, sans doute musical, était libre : il pouvait atteindre n'importe quelle partie du mot et était susceptible de variations au cours de la flexion.

Principaux caractères morphologiques et syntaxiques

Le caractère essentiel de la morphologie consistait en un système flexionnel très riche – où les mots étaient fléchis, à l'exception des mots-outils, invariables – et en une distinction précise entre le verbe et le nom. Chaque mot indo-européen fléchi se composait d'au moins deux morphèmes : la racine et la désinence. Entre ces éléments pouvaient se greffer un ou plusieurs suffixes. Chacun de ces morphèmes se présentait sous une des formes suivantes : avec une voyelle *ě, c'est-à-dire au degré plein ou normal, avec une voyelle *ǒ, forme appelée au degré fléchi ou sans voyelle, d'où le nom de degré zéro. On distingue en outre un degré plein allongé (*ē) et un degré fléchi allongé (*ō). Ces variations vocaliques quantitatives et qualitatives portent le nom d'alternances. Nombre de ces alternances se retrouvent dans des langues historiques, ainsi dans le grec ancien πέιθ-ομαι, « je crois », degré plein, π́ε-ποιθ-α, au degré fléchi et ̂επ́ε-πιθ-μεν au degré zéro.

La désinence, morphème terminal, était exprimée matériellement ou non ; dans ce dernier cas, on parle de désinence zéro. C'est ce morphème qui indiquait le rôle du mot dans la proposition, bien plus que la place, qui n'avait le plus souvent qu'une valeur stylistique, à l'exception toutefois de la position en tête de phrase réservée à un mot accentogène et de la seconde place où se trouvaient de préférence les clitiques. Si l'on compare l'indo-européen à des langues agglutinantes, on constate que les désinences cumulent plusieurs fonctions, ce qui est encore le cas dans les langues de cette famille qui ont conservé un système flexionnel à l'époque historique. Ainsi, le de latin lupă indique à la fois qu'il s'agit d'un féminin, d'un singulier et d'un nominatif-vocatif ; il en est de même pour le système verbal où *eimi signifie l'idée d'« aller », appliquée, de manière durative et présente, à une première personne du singulier.

L'indo-européen connaissait huit cas : nominatif, vocatif, accusatif, génitif, datif, locatif, ablatif, instrumental ; trois nombres : singulier, duel, pluriel ; et trois genres grammaticaux : neutre, masculin, féminin, évolution d'une étape antérieure où l'animé s'opposait à l'inanimé. Le système flexionnel verbal est aussi riche, bien que, dans les formes personnelles, il n'y ait pas de distinction de genres comme c'est le cas par exemple en sémitique ; par contre, il comportait également trois nombres et trois personnes. L'opposition temporelle se marquait par l'usage de désinences différenciées : pour le présent, on utilisait les désinences primaires ; pour le passé, les désinences secondaires. Si l'action verbale s'accomplissait hors du sujet et que ce dernier ne se sentait pas directement concerné par celle-ci, on employait l'actif, dans le cas inverse le moyen ; c'est ce qu'on appelle la diathèse, qui était marquée explicitement par des désinences particulières. D'autre part, le sujet parlant pouvait envisager le procès soit comme se déroulant réellement, soit comme une réalité dont on attend ou dont on veut la réalisation, soit enfin comme une chose qui est simplement possible même si on la souhaite. Ces trois modalités étaient exprimées de manière morphologique, respectivement au mode indicatif, au subjonctif et à l'optatif. Enfin, il existait différents aspects – duratif, aoristique, perfectif, désidératif et causatif – marqués par des modifications morphologiques ou par des distinctions lexicales. Ainsi, le verbe « être » était rendu par la racine *es- au duratif et au perfectif, tandis qu'à l'aoriste on utilisait le thème *bhewə-. Par contre, le même thème *leik w, « laisser », servait au duratif sous la forme *léikw-e-, et sous la forme *likw-é- à l'aoriste.

Les suffixes étaient très nombreux en indo-européen, et la formation des mots par dérivation un procédé courant. Cependant l'analyse formelle et sémantique de ces morphèmes demeure une des grandes questions laissées sans réponse. Certains suffixes, simples ou complexes, sont d'analyse relativement aisée ; par exemple on distingue un suffixe *-men- formant des noms d'action neutres ou masculins, un suffixe *-went- avec le sens de « pourvu de », un suffixe *-ter- ou *-tel-, d'après les langues, formant des noms d'agent, etc. L'analyse formelle devient très facile si l'on suit Benveniste, pour qui tout suffixe se compose de la voyelle alternante *ě suivie d'un phonème consonantique, d'où il découle qu'un suffixe *-ter- doit en réalité être analysé en suffixe *-et- au degré zéro, soit *-t-+ suffixe *-er-au degré plein, c'est-à-dire *t + *er > *-ter-. Une telle analyse, pour séduisante qu'elle demeure, ne s'appuie néanmoins sur aucun argument sémantique et reste donc arbitraire.

Le noyau du mot est constitué par la racine. La majorité de ces dernières sont construites sur le schéma C1 ě C2, où C1 et C2 représentent des phonèmes consonantiques ou sonantiques. Il subsistait toutefois un certain nombre de racines présentant deux particularités : elles échappaient au jeu normal des alternances vocaliques et semblaient déficientes du fait de l'absence apparente d'un des deux phonèmes consonantiques. Grâce aux hypothèses de Saussure et à la découverte du hittite, quelques auteurs, dont É. Benveniste et J. Kuryłowicz, purent proposer une théorie ramenant au même schéma ces racines qui paraissaient s'en écarter. Ainsi la racine *ed-« manger » est reconstruite en *ə1ed-, *ə1od, *ə2d-, représentant respectivement le degré plein, le degré fléchi et le degré zéro à une époque antérieure. La laryngale, notée conventionnellement *ə1, se serait amuïe devant une voyelle et aurait modifié, le cas échéant, le timbre de cette voyelle, d'où le passage de *o à *e, tandis qu'au degré zéro la même laryngale se serait vocalisée en *e. Ces règles permettent de ramener ce type de racine au schéma classique tout en expliquant leur structure particulière et l'absence d'alternance vocalique.

Néanmoins, ces dernières années, l'application systématique de ces règles de reconstruction morphologique a été remise en cause. Il apparaît en effet que le recours à un seul schéma radical reconstruit entraînerait des conséquences inadmissibles pour la protolangue, si du moins on attribue à cette dernière les propriétés des langues attestées.

Nouveaux procédés d'analyse et de comparaison

Durant les dernières décennies se sont créées et développées de nouvelles méthodes en linguistique comparative pour la reconstruction des protolangues. Certaines de ces recherches ont vu le jour en linguistique générale, et plus spécialement dans la synchronie. Leur application à la diachronie a été riche de conséquences. Parmi ces méthodes, il faut faire mention de la théorie de l'information et des théories statistiques. D'autre part, le structuralisme, issu en partie de la linguistique comparative, a permis des analyses très poussées principalement en phonologie diachronique où se sont distingués des savants tels que A. Martinet. C'est en se fondant sur ce genre d'études qu'on a pu tenter d'établir une chronologie relative des changements survenus au cours de l'évolution de l'indo-européen aux diverses langues filles. Par ailleurs, certains linguistes ont procédé à des décomptes statistiques sur le vocabulaire des langues indo-européennes ou sur leur morphologie. Or, dans le vocabulaire dit de base – c'est-à-dire celui qui serait aculturel et dont l'existence ne dépendrait donc ni d'une civilisation donnée ni de circonstances géographiques particulières –, on nota pour plusieurs langues une constante de renouvellement lexical. Cette découverte permettait notamment, à l'instar de la datation par le carbone 14, de dater l'âge de séparation de deux langues reconnues parentes d'après le pourcentage de lexèmes du vocabulaire de base que ces langues auraient encore en commun. L'indo-européen, du fait de ses nombreuses langues filles attestées bien souvent depuis longtemps, a puissamment contribué à établir une méthode dont on peut penser qu'elle aura à son tour quelque utilité pour la connaissance de la protolangue et de la dialectologie indo-européenne.

Depuis le début du xxe siècle, le proto-indo-européen a été successivement ou simultanément comparé à presque toutes les autres protolangues, celles de l'Ancien Monde du moins. Si l'on écarte les travaux fantaisistes tels que ceux élaborés à partir d'une connaissance superficielle des familles étudiées, les comparaisons les plus étayées ont été faites entre l'indo-européen et le chamito-sémitique entre l'indo-européen et le finno-ougrien et entre l'indo-européen et le caucasique. En outre, il faut tenir compte de la possibilité d'emprunts lexicaux d'une langue à l'autre à l'époque préhistorique et aussi de ressemblances dues au hasard, qui peuvent s'élever à 5 p. 100 environ, comme J. H. Greenberg a pu l'établir. Sur le plan méthodologique, enfin, plus la reconstruction remonte dans le temps, plus les rapprochements doivent avoir lieu entre des éléments de plus en plus ténus. Ces conditions augmentent fortement la probabilité de rapprochements fortuits. Avec les méthodes actuelles et dans les meilleurs des cas, on aboutirait à des possibilités d'apparentement, mais non à des certitudes pareilles à celles obtenues, par exemple, à l'intérieur de la famille indo-européenne.

Parallèlement à ces travaux se développent des recherches épistémologiques sur les méthodes utilisées en linguistique comparative. Les principales critiques que l'on peut formuler à l'endroit des protolangues reconstruites concernent leur simplicité artificielle et l'absence de chronologie. En effet, les reconstructions sont souvent considérées comme si elles étaient synchrones, ce qui ne correspond manifestement pas à la réalité. Il en est de même pour certaines formes ou structures reconstruites et dont l'excessive simplicité ne pourrait être due qu'à l'imperfection des méthodes actuelles. Les développements de la linguistique typologique, notamment celle des universaux, ont ainsi conduit à un réexamen fondamental des reconstructions en indo-européen, afin de mettre en conformité la protolangue postulée avec les systèmes typologiquement probables. C'est dans le domaine de la phonologie qu'est apparue la contestation la plus radicale, avec la théorie « glottale » proposée par les linguistes T. V. Gamkrelidzé et V. Ivanov. À la suite d'autres chercheurs, ceux-ci ont en effet remarqué que le système des occlusives indo-européennes tel qu'on le reconstruisait classiquement manquait de vraisemblance du fait de la quasi-absence de la labiale sonore non aspirée *b. Ils ont proposé de le remplacer par un système constitué de trois séries, l'une marquée par le trait « glottalisation » (p′), t′, k′ ; une autre par le trait « sonorité », avec allophones « aspirés » ou « non aspirés » : bh/b, dh/d, gh/g ; et une troisième par le trait « non-sonorité », avec la même allophonie : ph/p, th/t, kh/k. Cette réécriture aboutit à des révisions importantes, telles que la reformulation des lois phonétiques de base ou que la « désanskritisation » du modèle indo-européen (puisque les systèmes les plus conservateurs seraient dans ce cas ceux des langues germaniques, anatoliennes et arméniennes), qui peut ainsi être rapproché du caucasique. Les mêmes auteurs ont également proposé une théorie syntaxique originale, et typologiquement fondée, sur la structure « active » de la protolangue indo-européenne.

S'ils ne font pas l'unanimité parmi les comparatistes, ces travaux sont révélateurs des profondes mutations que les développements de la linguistique synchronique ont apportées à la vénérable « grammaire comparée » ; et l'on peut se demander si l'on verra un jour la conclusion de la synthèse entamée par J. Kuryłowicz en 1968, tant les conséquences des recherches nouvelles en phonologie (notamment pour les implications étymologiques et morphologiques de la théorie laryngaliste), morphologie et syntaxe de l'indo-européen, en accroissant moins la masse des données comparées que les possibilités de traitement de celles-ci, semblent rendre actuellement difficile tout consensus explicatif.

Les recherches « annexes » se sont en tout cas multipliées, d'une part, dans le domaine de la reconstruction culturelle – métrique et poétique, idéologie, mythes, institutions, dont l'analyse profite des apports du structuralisme ainsi que, pour les premières, de la théorie formulaire, et, pour les secondes, de l'anthropologie –, d'autre part, dans celui de l'histoire même des études indo-européennes, que ce soit dans une perspective exclusivement linguistique ou dans une perspective davantage sensible aux aspects sociologiques.

—  Guy JUCQUOIS

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Écrit par :

  • : docteur en philosophie et lettres, professeur ordinaire à l'université de Louvain

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Pour citer l’article

Guy JUCQUOIS, « INDO-EUROPÉEN », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2020. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/indo-europeen/