SYMBOLE

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La fonction du symbole

À quoi servent les symboles ? Cette question innocente reçoit des réponses complexes. Le symbole a au moins trois fonctions bien marquées, avec naturellement des glissements de sens et des cumuls possibles. Le symbole montre, réunit et enjoint.

Le symbole, d'abord, montre ; il rend sensible ce qui ne l'est pas : valeurs abstraites, pouvoirs, vices, vertus, communautés. Il ne s'agit pas de la simple analogie, régie par la conjonction « comme ». « Laid comme un crapaud » ne signifie pas que le crapaud est le symbole de la laideur, privilège qu'il partagerait... avec les sept péchés capitaux ! On dit d'ailleurs aussi « laid comme un pou ». En d'autres termes, le symbole est exclusif. Le courage ne saurait être symbolisé que par le lion, lequel, d'ailleurs, n'accepte que difficilement de symboliser autre chose (l'orgueil est plutôt symbolisé par le paon). C'est qu'il faut que chacun puisse reconnaître le symbole comme tel, qu'il n'y ait pas de contestation quant à son contenu et son sens. On voit par là qu'il a une valeur pour le groupe, pour la communauté, pour la société, qu'il a pouvoir de rassemblement, de consensus, en d'autres termes que le symbole est social. Cela est évidemment lié à sa deuxième fonction.

Le symbole logico-mathématique n'échappe pas à cette règle. Le graphisme symbolique tire sa force du fait que l'accord se fait, par exemple, pour estimer que le symbole + est l'inverse du symbole −, et indique des opérations précises et opposées. Hors cette convention universellement acceptée, il ne peut y avoir de communication mathématique.

Le symbole, en deuxième lieu, réunit. Outre sa fonction consensuelle, il signale, en effet, l'appartenance. Selon le mot de Georges Gurvitch, « il inclut et il exclut ». C'est la fonction du symbolisme emblématique des partis politiques de marquer les limites à l'intérieur de la communauté. Le drapeau tricolore a ainsi une double fonction : symboliser la continuité de la nation française depuis la royauté (le blanc), sous l'égide centralisatrice de sa capitale Paris (bleu et rouge) et à travers sa révolution républicaine (rouge) ; c'est une contiguïté dans le temps ; d'autre part, il symbolise évidemment ce qui relève de la nation française et ce qui n'en relève pas (telle est la fonction des drapeaux qui flottent aux hampes des postes frontière) ; il s'agira là d'une contiguïté dans l'espace (et aussi dans le temps : les frontières sont historiques). De même, l'emblème de la social-démocratie symbolisait la lutte contre les ennemis communs : ses trois flèches perçaient la bourgeoisie, la réaction et le fascisme. Le symbolisme communiste de la faucille et du marteau n'est pas seulement défensif ; il a valeur de mot d'ordre, et même de programme : l'alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie est nécessaire, et suffisante, pour la conquête du pouvoir et l'établissement de la société socialiste. De même, le signe de la croix indique à la fois une pratique d'appartenance (identification au Christ) et une pratique d'exclusion (le « mystère » évoqué fut unique, comme est unique le Dieu qui s'incarne pour monter sur la croix).

Cette fonction sociologique du symbole a été clairement perçue aussi bien par un logicien comme E. Ortigues (1962) que par un ethnologue comme C. Lévi-Strauss dès 1950. Le premier écrit : « Dans le langage, le symbole est un phénomène d'expression indirecte (ou de communication indirecte) qui n'est signifiante que par l'intermédiaire d'une structure sociale, d'une totalité à quoi l'on participe, et qui a toujours la forme générale d'un pacte, d'un serment, d'un interdit, d'une foi jurée, d'une fidélité, d'une tradition, d'un lien d'appartenance spirituelle, qui fonde les possibilités allocutives de la parole » (Le Discours et le symbole). Autrement dit, il n'y a pas de symbole sans communication par le symbole ; avec le symbole, on peut s'adresser à autrui. Pour Lévi-Strauss, « il est de la nature de la société qu'elle s'exprime symboliquement dans ses coutumes, et ses institutions ; au contraire, les conduites individuelles ne sont jamais symboliques par elles-mêmes : elles sont les éléments à partir desquels un système symbolique, qui ne peut être que collectif, se construit » (introduction aux œuvres de M. Mauss publiées sous le titre Anthropologie et sociologie). On ressent ainsi que les positions ambivalentes de Lévi-Strauss par rapport à la psychanalyse trouveront sur le terrain du symbolisme une occasion de jouer.

Le symbole, enfin, enjoint et prescrit. Cette fonction a déjà été mise clairement en évidence dans des exemples précédents, ceux notamment des emblèmes symboliques de nature politique. La fonction d'injonction peut être plus ou moins explicite : le sceptre et la couronne ne se contentent pas de signaler le pouvoir ; ils invitent à le respecter. C'est ainsi que le mobilier de majesté ou d'honneur (trône, podium...) participe également à des fonctions de signalisation et de prescription : c'est ce que comprend bien Charlie Chaplin lorsque, dans Le Dictateur, il tente d'installer Napoloni (Mussolini) sur un siège ridiculement bas, de telle manière que lui-même (représentant Hitler), malgré sa petite taille, puisse aisément le dominer. Fonction symbolique, fonction psychologique et fonction technique apparaissent ici inextricablement liées.

Il n'en est pas toujours ainsi. La fonction du symbole relève en partie de l'impératif, mais celui-ci n'est pas synonyme de soumission à des impératifs techniques. Un exemple tiré de l'architecture romane montre bien la distinction. Le voûtement des églises doit répondre à des critères techniques (solidité, clarté, résistance au feu, acoustique) et symboliques : il est souhaitable que la voûte de la « nef » évoque une carène de navire renversée, symbolisant l'Église au milieu des tempêtes du monde extérieur hostile. La voûte en berceau plein cintre (le demi-cercle, hérité des Romains) est chronologiquement première. Sa construction proprement dite ne cause aucune difficulté. Si symboliquement elle est médiocre mais plausible, techniquement elle est franchement mauvaise. Elle est lourde, pèse sur les murs, qui ont tendance à s'écrouler. Les rend-on épais et sans beaucoup d'ouvertures, l'édifice est sombre, comme les églises romanes d'Auvergne. Une charpente en bois est légère et permet l'éclairage, mais l'acoustique s'en ressent, et surtout la vulnérabilité à l'incendie s'accroît (Cluny I). La voûte en berceau brisé est symboliquement parfaite et techniquement meilleure, sans être à l'abri des écroulements (Cluny II) dès que l'audace des architectes est trop grande. C'est la moins mauvaise solution. Mais il existe une solution techniquement séduisante : r [...]

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  • : conseiller en musique du xxe siècle, producteur à France-Musique

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Pour citer l’article

Dominique JAMEUX, « SYMBOLE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/symbole/