SECTES

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Tentatives de définition

L'opposition Église/secte

Weber et Troeltsch

Max Weber a, le premier, tenté de donner un contenu sociologique aux vocables antithétiques d'Église et de secte. Pour lui, l'Église s'oppose à la secte comme une institution de salut à un groupe contractuel. Son ami le théologien allemand Ernst Troeltsch reprit et amplifia cette dichotomie, en l'enrichissant de son expérience de l'histoire chrétienne. Pour lui, l'Église est une institution sacerdotale et hiérarchique de salut, préexistant à ses membres, tirant sa légitimité de sa fondation et de la succession régulière de ses chefs ; elle ne s'oppose pas au monde, mais tend plutôt à valoriser et à régler la conduite de la société globale en avalisant la lex naturae dans sa relativité ; de cette attitude naît une dualité morale qui englobe et distingue (dans le catholicisme et l'orthodoxie) une voie de perfection (religieux, prêtres) et une voie suffisante au salut (laïcs). L'Église est liée aux États ou aux classes sociales gouvernantes. Cette vue de l'Église comme phénomène sociologique n'est pas une définition, mais un type idéal à la façon wébérienne, antithétique d'un autre type, celui de la secte. Dans la réalité, et de l'aveu de Weber comme de Troeltsch, aucun de ces types n'apparaît de façon pure.

De Niebuhr à Wach

La dichotomie secte-Église a été reprise par différents auteurs, qui ont tenté avec plus ou moins de bonheur de préciser les contours du type Église. Mais leurs efforts ont abouti à faire un élément de classification de ce qui n'était que type idéal. Une certaine confusion est alors apparue dans la recherche. H. Richard Niebuhr voit dans l'Église une institution à laquelle ses membres appartiennent par la naissance. Pour Gustav Mensching, elle est une « communauté nationale religieuse à laquelle on appartient par la naissance ». Elle est « la forme d'organisation la plus marquante et la plus caractéristique de la religion » ; toutes les religions évoluées tendent, selon lui, vers cette forme.

Joachim Wach s'est montré beaucoup plus fidèle à la pensée de Weber et de Troeltsch. Son effort particulier a consisté à faire entrer dans un cadre comparatiste le concept du type Église. Celui-ci marque pour lui le point d'aboutissement d'une évolution qui part du cercle de disciples en passant par la fraternité. Judaïsme, bouddhisme du Mahāyāna, islam, christianisme connaissent cette évolution.

Pour affiner le concept de type Église, certains, comme Milton Yinger, ont voulu distinguer une Église universelle, conjuguant l'action du prêtre et celle du prophète (Église catholique), de l'Ecclesia, moins universaliste (Églises autocéphales, anglicanisme, etc.). Peut-être inspirée par des soucis apologétiques, cette multiplication des concepts ne s'impose pas à la réflexion scientifique. Dans la réalité, les Ecclesia peuvent se révéler plus universalistes ou prophétiques que l'Église universelle.

La sociologie de langue française utilise ces concepts. Mais elle a, un moment, tenté elle-même d'élaborer, sans succès véritable, un concept d'Église : ainsi Émile Durkheim, pour qui la religion se distingue de la magie par son caractère social. La vie religieuse s'exprime donc toujours dans les Églises, ou « communautés morales » de ceux qui adhèrent à certaines croyances et pratiques sacrées définies. Ce concept est, on le voit, trop vaste et trop restreint à la fois.

Confession et dénomination

La confession : de la secte à l'Église

Le vocable « confession », outre le sens d'aveu des fautes, de sacrement du pardon, de proclamation de la foi ou de document symbolique, revêt une signification sociologique.

À partir du traité de Westphalie (1648), on appelle confessions les diverses communautés chrétiennes de l'Empire. En ce sens, l'expression « confession d'Augsbourg » désigne la communauté luthérienne.

Certains sociologues appellent confession une étape typologique dans l'évolution de la secte vers l'Église. Chez Howard Becker et Léopold von Weise, la confession, ou culte, tend surtout à favoriser l'expérience mystique individuelle. Milton Yinger voit dans la confession une « Église de classe ». Le méthodisme ou le congrégationalisme actuels seraient des confessions, par leur recrutement social (classes moyennes et supérieures) et par leur acceptation du pluralisme religieux. L'acceptation des normes de la culture ambiante semble être aussi une des caractéristiques de la confession, dont certains auteurs font un synonyme de dénomination.

La dénomination : l'acceptation du pluralisme

Le vocable « dénomination » est emprunté par les sociologues au langage ecclésiastique anglais et américain ; il désigne une Église ou un groupe chrétien particulier en évitant de se prononcer sur sa qualité (théologique) d'Église. Niebuhr voit dans la dénomination un type sociologique du développement de la secte vers l'Église. Toute Église ayant été d'après lui secte en ses débuts, c'est-à-dire mouvement de protestation socio-religieuse en rupture avec la société globale, tend à se réconcilier avec cette dernière. Le premier stade de ce processus est celui de la dénomination. Il se place à la seconde génération de ses membres. Il se caractérise par l'abandon en tous les domaines de la spontanéité primitive, par la création de ministères professionnels, l'adoption de confessions de foi, par une attitude positive par rapport à la société globale et par l'acceptation du pluralisme. Cette transformation est parallèle à l'accès des membres du groupe à un statut de respectabilité sociale. Le phénomène a été décrit par Liston Pope, dans un cas particulièrement caractéristique. Cependant les auteurs parlent plus volontiers en ce sens de confession. L'un comme l'autre concept semble recouvrir des réalités surtout nord-américaines. Bryan R. Wilson ne pense pas qu'ils soient d'application universelle. De même, il n'est pas évident, à notre avis, que la dynamique sectaire comporte nécessairement un passage au type Église. La secte est plus plastique que Niebuhr ne semble l'imaginer. Enfin, toute Église n'a pas nécessairement commencé par être une secte.

La secte comme type sociologique

Historiens et sociologues se sont efforcés de définir la secte de façon moins sommaire : ainsi Paul Alphandéry ou Gustave Le Bon. Mais leurs efforts restaient tributaires de données historiques partiel [...]

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  • : enseignant à l'université de Paris XII-Créteil-Val-de-Marne, membre du Groupe de sociologie des religions et de la laïcité
  • : docteur ès lettres et sciences humaines, maître de recherche au C.N.R.S., chargé de conférences à l'École des hautes études en sciences sociales

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Pour citer l’article

Louis HOURMANT, Jean SÉGUY, « SECTES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sectes/