POPULISME

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Il est arrivé une singulière mésaventure au mot « populisme » : il est devenu populaire. Le terme étant sorti du langage savant, ses usages dominants s'inscrivent désormais dans l'espace polémique occupé par les acteurs politiques, les journalistes et les intellectuels médiatiques. Significativement, « populisme » se décline dans des expressions polémiques : « dérive populiste », « tentation populiste », « danger populiste », voire « prurit populiste ». L'examen critique de la notion n'a pas précédé l'usage du terme. Aux États-Unis, dans les années 1950, le maccarthysme était dénoncé comme une forme de « populisme », tandis qu'en France l'on croyait assister, dans la « fièvre électorale » du poujadisme, à une mobilisation « populiste ». Le terme est redevenu, dans les années 1990, péjoratif, de strict usage polémique : un « populiste », dans le langage médiatique, est soit un « fasciste », soit un démagogue. Il s'ensuit que le populisme semble se définir soit par son orientation antidémocratique, soit par son allure pseudo-démocratique. Dans ce dernier cas, il se réduit à une corruption de l'idée démocratique ou à un mésusage tactique de la référence à la démocratie. À considérer cependant les populismes historiques, ni l'antidémocratisme ni le pseudo-démocratisme n'y apparaissent comme dominants.

Dans le populisme russe de la seconde moitié du xixe siècle, c'est l'orientation réformiste et « progressiste » d'un socialisme humaniste qui prévaut ; dans le populisme américain de la fin du xixe siècle, la critique du capitalisme est également liée à un souci réformiste. Les valeurs et les normes démocratiques ne sont rejetées ni par l'un ni par l'autre, qui cherchent au contraire à mieux les réaliser. Quant aux populismes latino-américains du deuxième tiers du xxe siècle, si nombre de leurs leaders peuvent être considérés comme des démagogues, ils n'en ont pas moins pris le parti ou la défense des classes populaires, mis fin (parfois provisoirement) au règne des caudillos ou barré la route à des dictatures militaires, sans remettre en cause le principe du vote selon les règles démocratiques.

L'usage rigoureux du terme ne peut être aujourd'hui que restreint : « populisme » ne peut désigner qu'une dimension de l'action ou du discours politiques. Le populisme ne s'incarne ni dans un type défini de régime politique ni dans des contenus idéologiques déterminés. Nous l'aborderons comme un style politique susceptible de mettre en forme divers matériaux symboliques et de se fixer en de multiples lieux idéologiques, prenant la coloration politique du lieu d'accueil. Il se présente aussi, et inséparablement, comme un ensemble d'opérations rhétoriques mises en œuvre par l'exploitation symbolique de certaines représentations sociales : le geste d'appel au peuple présuppose un consensus de base sur ce qu'est et ce que vaut le « peuple » (dêmos ou ethnos), sur ce qu'il veut.

Le contenu minimal de tout populisme est un rejet des médiations, jugées inutiles, limitatives ou nuisibles. Ce rejet peut se transfigurer en rêves d'immédiateté, de proximité, de contact direct, de transparence ou de retour à l'originel, au primordial, au naturel. Le populisme relève ainsi d'une anthropologie de l'imaginaire sociopolitique moderne. On supposera enfin que la condition d'émergence d'une mobilisation populiste est une crise de légitimité ou de légitimation, une crise de la légitimité politique affectant l'ensemble du système de représentation.

Populismes latino-américains : le modèle historique du « national-populisme »

C'est bien en référence, directe ou indirecte, aux mobilisations et aux régimes « nationaux-populistes » d'Amérique latine – des années 1930 aux années 1950 –, décrits par leurs adversaires puis conceptualisés par certains sociologues (Gino Germani), que fonctionne aujourd'hui la catégorie de « populisme », avec ses connotations plutôt négatives (autoritarisme, nationalisme, paternalisme, démagogie). Dans le langage savant, le « populisme » référait, dans les années 1950, principalement aux régimes dirigés par des leaders charismatiques tels que Juan Domingo Perón (Argentine) ou Getúlio Vargas (Brésil). Dans les années 1960 et [...]

Luis Batlle Berres et Juan Domingo Perón, 1948

Photographie : Luis Batlle Berres et Juan Domingo Perón, 1948

Le président de l'Uruguay Luis Batlle Berres (1897-1964) et le président de l'Argentine Juan Domingo Perón (1895-1974) se rencontrent sur le rio de la Plata, frontière entre leurs deux pays, en 1948. 

Crédits : Hulton Getty

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Getulio Vargas, vers 1930

Photographie : Getulio Vargas, vers 1930

Getulio Vargas (1883-1954), représentant de l'aristocratie foncière brésilienne, élu président en 1934, met en place un régime de type totalitaire. 

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Luis Batlle Berres et Juan Domingo Perón, 1948

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Getulio Vargas, vers 1930

Getulio Vargas, vers 1930
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Mu'ammar al-Kadhafi, 1973

Mu'ammar al-Kadhafi, 1973
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Pour citer l’article

Pierre-André TAGUIEFF, « POPULISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/populisme/