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PHYSIOGNOMONIE

Chercher à savoir au plus vite, d'après son aspect, si la personne qui croise notre route peut nous nuire ou nous être bénéfique, correspond sans doute à un de nos instincts vitaux. Aujourd'hui cependant, si l'on met à part les expressions fugitives, seuls certains symptômes visibles d'états pathologiques et certains comportements (au nombre desquels figure la façon de se vêtir, de se coiffer, etc.) nous paraissent objectivement susceptibles de nous révéler sur un simple regard quelque chose d'autrui. On avait plus d'ambition autrefois. Une « science », la physiognomonie, se proposait de lire à coup sûr, dans les traits permanents du visage et du corps, les dispositions naturelles, les mœurs, le caractère. Elle se présentait comme « l'art de connaître les hommes » et notamment de percer à jour les méchants en dépit de leur dissimulation. Elle intéressait donc, outre tout un chacun, les ancêtres du psychologue, le philosophe et le médecin.

Physiognomonie, J. K. Lavater

Physiognomonie, J. K. Lavater

Les premiers écrits de physiognomonie remontent à l'Antiquité grecque et romaine. Recueillie et quelque peu transformée par les Arabes, de nouveau connue en Occident à partir du xiie siècle, elle s'est beaucoup développée au xvie et a atteint son apogée dans le dernier tiers du xviiie siècle avec Johann Kaspar Lavater, en dépit de nombreuses réticences et oppositions. Au xixe siècle, l'héritage de la physiognomonie est passé dans les travaux d'un certain nombre de psychologues et de médecins comme Cesare Lombroso, fondateur de l'anthropologie criminelle, mais l'évolution des connaissances dans les domaines de l'anatomie, de la physiologie, du psychisme, etc. a peu à peu ruiné ses appuis scientifiques et ses fondements théologiques ne sont plus opérants. Cela ne l'empêche pourtant pas de survivre – comme toutes les connaissances non objectives qui ne rencontrent jamais le réel – et souvent sous sa forme la plus inquiétante : le racisme n'a pas manqué d'y avoir recours. On la retrouve dans les magazines féminins, par exemple, où, dans la lignée du sâr Péladan, auteur d'un Art de choisir sa femme d'après la physionomie, on fournit des conseils pour reconnaître, d'après la bouche ou les sourcils, le ou la partenaire à rechercher ou éviter. Plus sérieusement, elle reste utilisée, sous le nom de «  morphopsychologie », avec d'autres références et un vocabulaire modernisé, dans les pratiques du recrutement et elle est enseignée dans des écoles de commerce où l'on veut apprendre à mieux « cerner » le client potentiel. Plus sérieusement encore, on s'est proposé de « prolonger ou de dépasser Lavater » pour, à son exemple, chercher à extraire des informations des « seules surfaces », « sauver les phénomènes » et « fonder une certaine psychophysique » (F. Dagognet, 1982).

De telles survivances ou résurgences fourniraient déjà une raison de garder en mémoire l'histoire de la physiognomonie. Mais, de toute façon, elle fait partie intégrante de l'histoire des idées et celles qui la sous-tendaient dans l'Antiquité, à la Renaissance et au xviiie siècle ayant leur dignité, on aurait tort de ne lui réserver que du mépris. Enfin et surtout, la physiognomonie, ou du moins l'esprit physiognomonique, ont joué un rôle important dans la création littéraire et artistique.

D'Aristote à Lavater

Le texte fondateur de la physiognomonie, les Physiognomonica, fut longtemps attribué à Aristote lui-même et appartient sans doute à son école. Plus tard, trois autres auteurs y puisèrent tout en le complétant : le sophiste grec Polémon (iie s. apr. J.-C.), un anonyme latin parfois identifié à Apulée (iiie ou ive s.) et le médecin et sophiste juif Adamantius (ive ou ve s.). À la base, un postulat auquel divers courants philosophiques apportent leur[...]

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. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Média

Physiognomonie, J. K. Lavater

Physiognomonie, J. K. Lavater

Autres références

  • BALZAC HONORÉ DE

    • Écrit par Maurice MÉNARD
    • 15 001 mots
    • 3 médias
    ...l'« homme aux bosses », l'anatomiste et physiologiste allemand, a créé la phrénologie. Lavater, théologien suisse, philosophe et poète, a inventé la physiognomonie. L'un et l'autre fournissent à Balzac une méthode et un discours métaphorique, sinon une science ; ils permettent à l'écrivain de dire le...
  • CARICATURE

    • Écrit par Marc THIVOLET
    • 8 333 mots
    • 8 médias
    La Physiognomonie de Lavater (1741-1801), qui fut connue en France au début du xixe siècle, a eu une grande influence sur l'art des caricaturistes. Si les théories du théologien suisse semblent maintenant périmées, elles n'en ont pas moins aidé les caricaturistes à concevoir chacune de leurs œuvres...
  • CRIME ET CHÂTIMENT (exposition)

    • Écrit par Robert FOHR
    • 1 138 mots

    Crime et châtiment, c'est le titre, emprunté à Dostoïevski, d'une exposition du musée d'Orsay (16 mars - 27 juin 2010), dont l'idée initiale revient à Robert Badinter et la conception à Jean Clair. Rassemblant quelque 475 œuvres d'art, objets et documents, elle explore une période de...

  • DUCHENNE DE BOULOGNE (exposition)

    • Écrit par Jean-François POIRIER
    • 1 064 mots

    L'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris a présenté du 26 janvier au 4 avril 1999 une exposition Duchenne de Boulogne réalisée à partir des clichés appartenant à l'École, qui poursuit ainsi l'exploitation de son très riche fonds d'où elle avait tiré en 1998 une extraordinaire...

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Voir aussi