RANK OTTO (1884-1939)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Dissensions et rupture

Mobilisé en Pologne de 1916 à 1919 et coupé de la vie viennoise, il ne sera plus, si l'on en croit Ernest Jones, tout à fait le même homme lorsqu'il retrouvera celle-ci. En 1920, il s'installe comme analyste, avec des difficultés qui tiennent au fait qu'il n'est pas médecin, et il assiste au congrès de La Haye où s'affirme le caractère international du mouvement analytique et où se réorganise le « Comité » qui comprend Abraham, Ferenczi, Jones, Sachs, Rank, Eitington, Freud et dont il devient lui-même le secrétaire. Une profonde incompatibilité d'humeur éclate alors entre le méticuleux Ernest Jones et l'entreprenant Otto Rank. Celui-ci, en revanche, se trouve en grande affinité avec Ferenczi : ils publient ensemble le Développement de la psychanalyse (1923), premier essai de synthèse sur les problèmes de la technique, dans lequel Jones et Abraham voient des éléments hétérodoxes, notamment une sous-estimation des « sources historiques dans l'enfance » à propos de l'étude des tendances. Ce livre, d'ailleurs, ne tient pas compte de toutes les phases du traitement ; il méconnaît certains textes de Freud sur la dynamique du transfert et sur les relations entre remémoration et répétition ; il annonce aussi les orientations futures des recherches techniques de Rank. Les remous qu'il suscite obligent Freud à intervenir à titre de conciliateur.

Freud et ses disciples

Photographie : Freud et ses disciples

Les sept membres du "comité", lors des soirées du mercredi, chez Freud, en 1922. De gauche à droite, Freud, Ferenczi et Sachs (assis), Rank, Abraham, Eitington et Jones (debout). 

Crédits : Keystone/ Hulton Archive/ Getty Images

Afficher

Ferenczi et Rank publient ensuite, l'un Thalassa. Esquisse d'une théorie de la génitalité, l'autre son ouvrage le plus célèbre, Le Traumatisme de la naissance (1924), qui traite de « l'influence de la vie prénatale sur l'évolution de la vie psychique individuelle et collective ». Tandis que Freud voit dans les modalités physiques et physiologiques de la naissance une cause d'angoisse mais en maintenant que la source des névroses est d'ordre sexuel, Rank souligne l'importance de la séparation d'avec le corps de la mère et de la perte de la situation de plaisir caractéristique de la vie intra-utérine, ce trauma de la naissance constituant, à ses yeux, la source des névroses ; toute angoisse névrotique répète les phénomènes physiologiques de la naissance. Celle-ci déclenche l'angoisse primale, qui abolit toute mémoire de l'état de plaisir antérieur et suscite chez le nouveau-né la double peur de la vie et de la mort. Les névrosés sont ceux qui, au terme de leur adolescence, n'arrivent pas à surmonter ce trauma. Bien que dédié au maître, ce livre marque le début de la rupture de Rank avec la psychanalyse freudienne. C'est à partir du concept de trauma de la naissance que celui-ci explique l'apparition de l'individualité et de la volonté autonome. Freud souligne l'importance du livre de Rank, mais en faisant remarquer qu'il passe sous silence l'Œdipe. Abraham traite ce travail de « régression scientifique ». Jones lui reproche « sa composition défectueuse, son style hyperbolique, la gratuité de spéculations présentées comme un dogme ». Sachs accuse Rank de ne pas s'appuyer sur un matériel clinique qui eût été absolument nécessaire à la démonstration du fait que le traumatisme de la naissance est plus fondamental, plus universel, plus refoulé et plus inconscient que le complexe d'Œdipe. Freud, effrayé par la violence des critiques et par les réactions de Rank, prend en fait la défense de ce dernier, mais tente surtout d'analyser sa relation transférentielle vis-à-vis de lui-même.

Rank part alors pour Paris et pour les États-Unis, donnant des conférences où il insiste sur les transformations qu'il a apportées à la théorie freudienne. À son retour, par contre, il admet le reproche que lui adressait Freud « de projeter dans la science comme une théorie ce qui se meut en nous-mêmes ». Mais, à la suite d'un deuxième voyage en Amérique, en avril 1926, c'est la rupture définitive, rupture qui, sur l'arrière-fond de la maladie de Freud, marque l'évolution critique d'une situation transférentielle et constitue une sorte de deuil anticipé.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 4 pages

Écrit par :

  • : Ph.D. de Columbia University, New York, docteur ès lettres, maître de conférences à l'université de Lille-III

Classification

Autres références

«  RANK OTTO (1884-1939)  » est également traité dans :

DÉSIR (notions de base)

  • Écrit par 
  • Philippe GRANAROLO
  •  • 3 097 mots

Dans le chapitre « Un traumatisme originaire ? »  : […] Quant au discours d’Aristophane, il s’articule autour du mythe de l’androgyne. Selon Aristophane, l’amour serait un désir inconscient remontant à l’origine des temps et nous poussant à reconstituer l’unité primordiale qui fut brisée par les dieux. Des êtres de forme sphérique, les androgynes, peuplaient alors la terre. Voulant défier les dieux, ils érigèrent une tour (version hellénique de la tou […] Lire la suite

DOUBLE

  • Écrit par 
  • Marie-Claude LAMBOTTE
  •  • 656 mots

La question de l'existence d'un double insaisissable, en tout point semblable à son modèle « vrai et vivant », se présente chaque fois que la conscience se voit surprise à manquer au contrôle sévère qu'elle doit exercer en permanence sur la faculté d'attention. C'est ainsi que les rêves ou les états extatiques semblent nous échapper pour se laisser diriger par un moi invisible, d'autant plus inqui […] Lire la suite

FERENCZI SANDOR (1873-1933)

  • Écrit par 
  • Catherine CLÉMENT
  •  • 914 mots
  •  • 1 média

Le plus connu des psychanalystes d'origine hongroise, Sandor Ferenczi eut pour élèves Gezà Roheim, le premier ethnologue psychanalyste, et Melanie Klein, la grande théoricienne de la psychanalyse des enfants : ils constituèrent ce « foyer de l'école hongroise aux brandons maintenant dispersés » dont parle Jacques Lacan. Né en Hongrie, à Miskolc, Ferenczi fit ses études à Vienne et, installé comme […] Lire la suite

FONDATEUR MYTHIQUE

  • Écrit par 
  • Catherine CLÉMENT
  •  • 787 mots

Le problème du rapport entre la mythologie et la réalité se pose tout particulièrement dans le cas des fondations de cités, de nations, d'institutions, de religions : on rencontre là des personnages héroïques, affectés d'une biographie prise dans sa continuité, distincts des dieux, lesquels se situent dans un registre imaginaire et religieux. Dès l'Antiquité, l'interprétation des vies des fondateu […] Lire la suite

NAISSANCE, anthropologie

  • Écrit par 
  • Nicole BELMONT, 
  • Nicole SINDZINGRE
  •  • 4 652 mots

Dans le chapitre « Mythes du héros et roman familial »  : […] Les représentations mythiques européennes concernant la naissance sont extrêmement nombreuses et par conséquent difficiles à appréhender et à ordonner. La classification la plus maniable adopte le schéma des rites de passage découvert et défini par A. Van Gennep. Les rites de passage comportent successivement les stades de séparation, de marge et d'agrégation et ont pour fonction de faire passer […] Lire la suite

NAISSANCE & RENAISSANCE

  • Écrit par 
  • Alain DELAUNAY
  •  • 1 424 mots

La mort ne s'oppose pas à la vie, mais à la naissance. La mort comme la naissance font partie de la vie. C'est à chaque instant qu'un organisme meurt et naît, par l'équilibre homéostasique entre les processus vitaux de désorganisation et de réorganisation. La vie apparaît ainsi comme une renaissance perpétuelle à partir de soi-même. Naissance et mort ne sont que deux aspects, ou deux moments, d'un […] Lire la suite

PSYCHANALYSE DES ŒUVRES

  • Écrit par 
  • Pierre KAUFMANN
  •  • 7 942 mots
  •  • 1 média

La livraison inaugurale de la revue Imago , publiée par Freud en 1912 avec le concours d'Otto Rank et de Hanns Sachs, nous permet de situer avec précision le projet systématique d'une psychanalyse des œuvres. Dans la bibliographie établie par Sachs sont en effet distingués, parmi les applications de la psychanalyse aux sciences de la culture, le domaine de la biographie et celui de l' esthétique. […] Lire la suite

ROMAN FAMILIAL

  • Écrit par 
  • Catherine CLÉMENT
  •  • 848 mots

C'est dans le livre d'Otto Rank, Le Mythe de la naissance du héros (1909), que Freud inséra un petit texte intitulé « Le Roman familial des névrosés ». Le phénomène auquel se rattache ledit « roman » est le processus général de distanciation entre parents et enfants, processus qui, pour Freud, est indispensable et constitue même la condition du progrès de la société. Le roman familial est une act […] Lire la suite

SPÉCULAIRE & SPECTACULAIRE, littérature et psychanalyse

  • Écrit par 
  • Marie-Claude LAMBOTTE
  •  • 1 527 mots

En minéralogie, on qualifie de spéculaires les pierres qui réfléchissent la lumière. Encore appelées « miroirs d'âme » par les Anciens, qui en usaient pour garnir les croisées des maisons ou les bords des litières, elles ont donné naissance à la science spéculaire, celle qui enseigne à faire des miroirs ( specularis de speculum  : miroir). Le miroir a étendu ses pouvoirs bien au-delà des simples […] Lire la suite

VIE

  • Écrit par 
  • Georges CANGUILHEM
  •  • 10 960 mots

Dans le chapitre « Les obstacles à la connaissance scientifique de la vie »  : […] C'est à l'œuvre de Gaston Bachelard que l'épistémologie française contemporaine doit l'intérêt qu'elle porte, en général, à l'origine et au fonctionnement des obstacles à la connaissance. En esquissant les principes d'une psychanalyse de la connaissance objective, Bachelard, s'il ne l'a pas proposé lui-même, a du moins suggéré l'idée qu'il n'y a pas pour la connaissance d'objets en soi complexes, […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Pamela TYTELL, « RANK OTTO - (1884-1939) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/otto-rank/