MANET-VELÁZQUEZ. LA MANIÈRE ESPAGNOLE AU XIXe siècle (exposition)

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Le musée d'Orsay à Paris, du 16 septembre 2002 au 5 janvier 2003, puis le Metropolitan Museum à New York (24 février-8 juin 2003), ont accueilli une exposition consacrée à l'influence de la peinture espagnole sur la peinture française du romantisme à la fin du xixe siècle, Manet-Velázquez. La manière espagnole au XIXe siècle. Les commissaires de cette exposition inédite, Geneviève Lacambre, du musée d'Orsay, et Gary Tinterow, du Met, étaient partis de ce constat que, dans le Paris de Louis-Philippe, non seulement Velázquez, mais aussi Murillo, Zurbarán et Ribera supplantent Raphaël et Poussin dans l'admiration de certains grands artistes, de même que Goya, graveur et peintre, qui apparaît comme un médiateur entre le Siècle d'or espagnol et le réalisme du temps.

La première section de l'exposition rassemblait des chefs-d'œuvre de la peinture espagnole visibles en France au xixe siècle ou bien découverts en Espagne même par des artistes français. Si quelques œuvres étaient présentes dans la collection royale ou dans des couvents avant la Révolution, tel le Démocrite de Velázquez de Rouen ou le saisissant Saint François mort de Zurbarán de Lyon, ce sont les conquêtes napoléoniennes et les exodes d'œuvres d'art consécutifs, ainsi que les soubresauts politiques dont l'Espagne fut victime au xixe siècle qui favorisèrent la diffusion de la peinture espagnole, avec notamment la vente de nombreuses œuvres du Siècle d'or à la faveur de la fermeture des couvents. Un fait majeur est la présentation à Paris, de 1838 à 1848, dans la Galerie espagnole de Louis-Philippe, hélas dispersée après l'abdication du roi, de plus de 400 tableaux, dont de nombreux Zurbarán (L'Immaculée Conception, National Gallery of Scotland, Edimbourg) et des Goya (Les Jeunes, musée des Beaux-Arts, Lille), acquis en Espagne à la demande du roi. Un autre épisode capital est l'enrichissement du Louvre par de grandes peintures de Murillo, Zurbarán et Herrera le Vieux, acquises à la vente posthume en 1852 du maréchal Soult, qui les avait rapportées de Séville sous l'Empire (par exemple l'Immaculée Conception de Murillo, rendue à l'Espagne franquiste en 1941 dans le cadre d'un échange) ; d'autres encore, les legs Guillemardet en 1865 et La Caze en 1869 qui font entrer les premiers Goya et plusieurs Ribera, dont Le Pied-Bot. C'est cependant en Espagne même qu'un artiste comme Manet devra se rendre pour voir au musée royal ouvert en 1819 (le futur musée du Prado) les chefs-d'œuvre de Velázquez des collections royales espagnoles, tel le merveilleux Bouffon de Don Juan d'Autriche.

Venait ensuite, dans le parcours, une petite section consacrée aux copies réalisées par certains artistes, soit dans la tradition de l'étude des maîtres (Réunion de treize personnages de Manet d'après un tableau de l'atelier de Velázquez entré au Louvre en 1851), soit pour honorer une commande de l'administration destinée à une église ou à un musée. Il fallait en déduire – ce qui aurait pu être montré clairement par des rapprochements d'œuvres, exercice il est vrai périlleux – que la pratique de la copie joue alors un rôle essentiel dans l'évolution de la technique des artistes français au contact d'une manière de voir et de peindre qui provoque leur étonnement parce qu'elle contraste complètement avec l'enseignement académique fondé sur le dessin et sur une technique lisse. C'est en effet ce contact qui va conduire certains artistes à donner à la couleur la primauté sur le dessin et à apprendre l'usage des noirs, des gris et des bruns pour exalter la lumière des blancs et l'éclat des couleurs.

La nouvelle manière de Delacroix qui choque tant Gros au Salon de 1824, celle des Massacres de Scio (« le massacre de la peinture ») ou de La Jeune Orpheline au cimetière (Louvre), s'expliquerait mal sans l'influence espagnole. Delacroix est aussi l'un des premiers introducteurs de Goya en France, dont il fait la découverte à Paris. Dans les années 1820, il dessine aussi beaucoup d'après les Caprices, célèbre série de gravures publiée en 1799 à Madrid et très vite diffusée en Europe. De la génération romantique à l'impressionnisme, ces estampes eurent une grande influence sur l'évolution de la gravure originale...

En peinture, la manière très libre de Goya surprend : « chaos d'éclaboussures » dit un critique. L'Autoportrait en Ravenswood de Delacroix (1821, musée Delacroix) se souvient à cet égard du petit Portrait de dame en costume vu à Paris chez Guillemardet (Louvre). Plus tard, des peintures de Goya seront exposées dans la Galerie espagnole, mais elles auront moins d'impact sur la génération réaliste que celles d'autres artistes espagnols.

Si la génération romantique est sensible à l'exotisme espagnol, découvre les ressources du noir et la liberté de facture d'un Goya, c'est le réalisme espagnol qui va s'imposer sous le second Empire, et devenir un étendard pour la « génération réaliste » française malmenée par le jury du Salon. Alfred Dehodencq peint en 1850 une Course de taureaux en Espagne (musée des Beaux-Arts, Pau), Courbet en 1851 une danseuse espagnole, La Signora Adela Guerrero (musées royaux des Beaux-Arts, Bruxelles). Zurbarán et Ribera, dont plusieurs toiles entrent alors au Louvre, vont marquer durablement les choix plastiques voire iconographiques d'artistes dont les œuvres confineront parfois au pastiche : François Bonvin, Théodule Ribot, Alphonse Legros ; un peu plus tard Léon Bonnat, Whistler, Fantin-Latour et Jean-Jacques Henner y puiseront aussi. Peut-être eût-il fallu, dans cette démonstration, ne pas oublier Daumier qui étudia les gravures de Goya mais fréquenta également beaucoup le Louvre. Manet, quant à lui, étudie aussi les gravures de Goya et connaît bien sûr les collections nationales. La synthèse géniale qu'il opère de la manière et des sujets espagnols est antérieure à son très court voyage de 1865 en Espagne où il découvre tout de même le musée du Prado et la corrida. L'exceptionnel rassemblement de chefs-d'œuvre présenté ici – une trentaine de toiles parmi les plus célèbres, du Buveur d'absinthe (Ny Carlsberg Blyptotek, Copenhague) à L'Homme mort (National Gallery of Art, Washington), et de la Lola de Valence (musée d'Orsay) aux deux Philosophe (Art Institute of Chicago) – permettait de comprendre comment la peinture espagnole, en particulier Velázquez, et l'inspiration espagnole ont largement contribué à la mise au point chez Manet d'une nouvelle approche de la réalité par la peinture.

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Robert DUPIN, « MANET-VELÁZQUEZ. LA MANIÈRE ESPAGNOLE AU XIXe siècle (exposition) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/manet-velazquez-la-maniere-espagnole-au-xixe-siecle/