IMAGINATION (notions de base)

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Quelle défiance les philosophes n’ont-ils pas montrée à l’égard de l’imagination ? L’imagination, « maîtresse d’erreur et de fausseté » pour Blaise Pascal (1623-1662), « folle du logis » et pire encore « folle qui se plaît à faire la folle » pour Malebranche (1638-1715). Même condamnation trois cents ans plus tard chez Alain (1868-1951), pour qui l’imagination, parce qu’elle est une faculté qui a tous ses effets dans le corps, serait « sans pensée ».

L’argument le plus volontiers repris par les philosophes qui ont condamné l’imagination est qu’elle ne serait rien d’autre qu’une sous-perception. S’il n’est guère étonnant que les penseurs idéalistes qui nous ont exhortés à nous méfier de la perception condamnent l’imagination, on s’étonnera davantage de découvrir chez les philosophes empiristes, tels John Locke (1632-1704) ou David Hume (1711-1776), qui situent dans nos perceptions la source unique de nos connaissances, la même sévérité que leurs adversaires idéalistes. Les uns et les autres s’unissent pour faire de l’imagination une perception dégradée, les images qu’elle produit se réduisant, selon eux, aux « traces mentales » d’anciennes perceptions. On peut trouver un écho de ces conceptions dans la théorie psychanalytique du rêve, Freud (1856-1939) insistant sur les « restes diurnes » dont s’empare l’inconscient pour en faire chaque nuit les matériaux de ses constructions fantasmatiques.

Or, depuis deux siècles, les artistes d’un côté (et en particulier les poètes romantiques), les scientifiques de l’autre, sont venus corriger le jugement des philosophes auxquels deux critiques peuvent être adressées : d’une part, ils ont vu à tort dans l'imagination l’opposé de la raison ; d’autre part, ils ont naïvement opposé la réalité au monde imaginaire. Ce sont ces oppositions qu’il s’agit de contester. Ne convient-il pas à la lumière de ces découvertes d’entreprendre une réhabilitation de l’imagination ?

L’imagination est-elle trompeuse ?

Tous les penseurs idéalistes ont usé d’exemples similaires pour nous mettre en garde contre les illusions engendrées par nos sens. Erreurs sur la taille des objets liées en particulier à la distance et à la perspective (le Soleil à peine plus grand qu’une pièce de monnaie), erreurs sur le chaud et le froid entraînées par l’état de notre corps, etc. Ils ont eu recours à des arguments voisins pour nous alerter sur les dangers d’une imagination qui ne serait pas contrôlée. À la manière de Descartes (1596-1650), ils ont aussi tenu à mettre en évidence la façon particulière dont l’imagination nous égare. Si nous nous trompons en jugeant sans réflexion que les images qui nous parviennent sont adéquates à la réalité extérieure, nous nous trompons pour ainsi dire doublement quand nous supposons que les produits de notre imagination sont issus du monde réel. Seul un bon usage de notre entendement (mot cher au xviie siècle, que nous traduirions aujourd’hui par « intelligence ») est apte à nous épargner ces dangereuses illusions. Ainsi, le sage, écrit Descartes dans un texte de jeunesse (gles pour la direction de l’esprit, 1628), « n’affirmera jamais que cette image est venue, tout entière et sans altération, de la réalité extérieure aux sens et des sens à l’imagination, à moins de l’avoir su d’abord de quelque autre moyen ».

Freud est proche de Descartes quand il considère que le conscient peut être trompé par les inventions de l’inconscient : projections, compensations, sublimations jouent le plus souvent un rôle positif en assumant une fonction de « mécanismes de défense du moi », mais peuvent aussi dérégler nos désirs au point d‘installer le sujet dans un délire psychotique. Le délirant ne fait plus alors aucune différence entre ses constructions imaginaires et la réalité objective.

À l’hypothèse de Descartes, selon laquelle sans travail de l’entendement, sans réflexion, nous ne pouvons que confondre l’imaginaire et le réel, s’opposeront au xxe siècle les thèses de Jean-Paul Sartre (1905-1980). Selon lui, nous savons parfaitement quand nous imaginons, puisque imaginer est un acte de la conscience dont le produit est d’emblée posé comme « absent ». « Au moment où je porte l’affirmation “J’ai une image de Pierre”, je me rends compte que j’ai toujours su que c’était une image. Seulement, je le savais d’une autre façon : en un mot, ce savoir ne faisait qu’un avec l’acte par lequel je constituais Pierre en image » (L’Imagination, 1936). En raisonnant ainsi, Sartre est l’héritier des conceptions phénoménologiques nées au début du xxe siècle avec Edmund Husserl (1859-1938), pour lequel le monde est d’abord à l’intérieur de la conscience. C’est par un acte de la conscience que Husserl nommait « intentionnalité » que le sujet pensant décide de situer à l’extérieur de lui-même les éléments de sa perception interne, ou à l’inverse décide qu’ils ne sont rien d’autre que les fruits de son activité mentale. C’est dans la lignée de Husserl que Sartre élabore sa théorie de l’imagination, qu’il a développée dans deux ouvrages intitulés respectivement L’Imagination (1936) et L’Imaginaire (1940). Cependant, en construisant quelques années plus tard la notion de « mauvaise foi », Sartre se rapprochera de Descartes : si l’imagination n’est pas réellement trompeuse, elle peut manifester la capacité d’auto-illusion qui caractérise l’homme.

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Écrit par :

  • : professeur agrégé de l'Université, docteur d'État ès lettres, professeur de khâgne

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Pour citer l’article

Philippe GRANAROLO, « IMAGINATION (notions de base) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/imagination-notions-de-base/