HOMÉOPATHIE

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L’homéopathie, un système recevable, une médecine bannie

Bien éloigné de notre médecine contemporaine, le système de Hahnemann était a priori largement recevable pour les médecins de son temps, pour des raisons scientifiques, pratiques autant que théoriques. La démarche reposait sur l’observation du malade qui était un principe essentiel de la médecine du xviiie siècle. Depuis deux siècles, les médecins avaient accumulé les observations cliniques et anatomiques, mais elles avaient conduit aux doutes, en particulier face à une thérapeutique largement inefficace. Beaucoup aspiraient à voir naître de ces observations un nouveau système cohérent de traitement des maladies. En effet, loin de disserter sur le classement de celles-ci comme le faisaient les nosologistes tels François Boissier de Sauvages (1706-1767) ou Philippe Pinel (1745-1826), Hahnemann proposait d’abord une thérapeutique organisée autour d’un principe cohérent qui semblait de ce fait en garantir l’efficacité. Il comblait une lacune, car les grands cliniciens hospitaliers comme Armand Trousseau (1801-1867) jugeaient, au vu de leur expérience hospitalière, que les traitements étaient souvent inutiles, voire dangereux. Confrontés à leurs patients, les praticiens ne pouvaient se satisfaire de ce que l’on a appelé le « nihilisme thérapeutique », qui consistait en fait à laisser faire la nature.

Avec ses principes intangibles, l’homéopathie pouvait en outre séduire des praticiens habitués à vivre dans des systèmes de pensée assez clos. Au xviie siècle, le combat avait fait rage entre les iatromécaniciens, qui voyaient dans le corps une machinerie qu’il fallait purger, et les iatrochimistes, qui faisaient du corps un ensemble de processus physiologiques qu’il fallait réguler par l’emploi de drogues souvent puissantes, comme le plomb et surtout le mercure et l’antimoine. En réaction à ces deux écoles, le vitalisme, largement implanté à Montpellier autour de Théophile de Bordeu (1722-1776) et de Paul-Joseph Barthez (1734-1806), affirmait à partir des années 1750 que « les phénomènes de la vie ne se rapportent ni à la matière ni à l’âme mais à un principe intermédiaire », la force vitale immatérielle qui conditionne les variations de la santé physique. Dans ce cadre, la médecine devait se borner à stimuler cette force vitale en cas de maladie. L’homéopathie entretenait une relation particulièrement étroite avec ce courant alors dominant puisque Hahnemann affirma que, dans son application homéopathique, « le médicament devient une énergie immatérielle seule capable d’influencer directement l’énergie vitale immatérielle animant la partie matérielle du corps ». À l’époque de la naissance de l’homéopathie, d’autres systèmes connaissaient un certain succès comme le brownisme – de l’Écossais John Brown (1735-1788) – qui affirmait que toute maladie provenait d’un manque ou d’un excès de stimulation. Si le système fut surtout répandu en Grande-Bretagne et en Allemagne, la France connut dans les années 1830 le triomphe éphémère du système de François Broussais (1772-1838) et son effondrement face au choléra. Ce système rapportait une grande partie des maladies à l’irritation de la muqueuse gastro-intestinale et proposait de l’apaiser par la pose des sangsues. Tous ces systèmes avaient échoué à rendre compte des phénomènes morbides et à les vaincre, mais de nombreux médecins étaient toujours dans l’attente d’un nouveau principe qui les rendrait enfin efficaces.

Trousse de voyage de Samuel Hahnemann

Photographie : Trousse de voyage de Samuel Hahnemann

Le fondateur de l'homéopathie utilisait cette trousse de voyage pour transporter ses médicaments homéopathiques vers 1820. 

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L’homéopathie naissante fut donc bien une médecine de son temps. Fondée sur l’observation, répondant aux aspirations des médecins, elle ne manquait pas d’arguments pour séduire. Pourtant, elle fut vite mise au ban de la médecine. Plus qu’aux maladresses d’Hahnemann qui répondit aux critiques par un durcissement de ses thèses, augmentant sans cesse ses dilutions et revendiquant de posséder seul la vraie médecine, elle le doit à une conjoncture à la fois scientifique et professionnelle. Si la présentation du principe de similitude fut publiée en 1796 par Hahnemann dans une revue médicale reconnue, le Journal de médecine et de chirurgie pratiques de Christoph Hufeland (1762-1838), la rupture fut bien vite consommée. En accordant la priorité aux symptômes et à l’interrogation des malades (l’anamnèse), l’homéopathie se séparait de la tendance croissante en médecine qui privilégiait de plus en plus la démarche anatomopathologique (mise en relation des symptômes des malades vivants avec les lésions constatées sur les cadavres) pour poser un diagnostic. Développée au xviiie siècle dans les hôpitaux académiques d’Écosse, d’Italie et surtout d’Autriche et d’Allemagne, et les collèges de chirurgie français, la méthode anatomoclinique triomphe dans les grands hôpitaux parisiens à partir de 1794 avec la création de l’École de santé de Paris. Cette démarche privilégiait une approche parcellisée du corps humain qui étudiait les lésions organiques et de plus en plus les tissus (Xavier Bichat, 1771-1802). Médecins et élèves pratiquaient systématiquement la palpation (connue depuis longtemps), la percussion étendue de l’abdomen à la poitrine (à Vienne, Leopold Auenbrugger, 1722-1809), l’auscultation largement développée et améliorée grâce au stéthoscope (1819) de René Laennec (1781-1826). Dans ce contexte, les dilutions élevées furent non seulement critiquées mais aussi moquées. Avant même que les travaux du chimiste Amedeo Avogadro (1776-1856) sur le nombre des atomes ou molécules contenus dans un volume de gaz donné qui démentaient la présence de principe actif dans les hautes dilutions ne soient reconnus (vers 1850), les remèdes homéopathiques prêtèrent le flanc à une multitude de quolibets dont les plus connus sont le lac de Genève transformé en gigantesque purgatif par les seules vertus d’un grain de séné jeté à son entrée et la Seine au Pont-Neuf devenant fleuve de limonade grâce à une goutte de citron dissoute en amont. Sans qu’il s’agisse encore d’une philosophie matérialiste, le souci de s’appuyer sur des faits mesurables progressait en médecine comme dans les autres sciences et fut défavorable à l’homéopathie. Par ailleurs, confrontés à la concurrence des pharmaciens, des religieuses et des « charlatans », les médecins se sentaient assiégés et, dans ce cadre, les homéopathes revêtirent bien vite à leurs yeux le rôle de traîtres (la plupart étaient médecins) et de diviseurs. Enfin, leur prétention à préparer eux-mêmes leurs remèdes leur aliéna les pharmaciens. Les intérêts professionnels jouèrent donc un rôle au moins aussi grand que les arguments scientifiques.

Application d’un principe homéopathique, H. Daumier

Photographie : Application d’un principe homéopathique, H. Daumier

Les caricaturistes ont rapidement tourné en dérision les principes de Hahnemann. Ici, Honoré Daumier (1840) illustre le principe du traitement par le semblable : la bosse ne saurait être guérie que par le coup de marteau qui l'a provoquée. Les vers suivants illustrent également le... 

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Dans ce contexte, on s’explique que la toute jeune Académie de médecine (1820) française condamna l’homéopathi [...]

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Samuel Hahnemann

Samuel Hahnemann
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Trousse de voyage de Samuel Hahnemann

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Application d’un principe homéopathique, H. Daumier

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Léon Vannier

Léon Vannier
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Olivier FAURE, « HOMÉOPATHIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/homeopathie/