HOMÉOPATHIE

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Samuel Hahnemann

Samuel Hahnemann
Crédits : US National Library of Medicine/ Digital Collections

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Trousse de voyage de Samuel Hahnemann

Trousse de voyage de Samuel Hahnemann
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Application d’un principe homéopathique, H. Daumier

Application d’un principe homéopathique, H. Daumier
Crédits : collection particulière

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Léon Vannier

Léon Vannier
Crédits : Collection Roland Zissu, avec l'aimable autorisation de Christian Garcia

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Selon le dictionnaire Le Robert, l’homéopathie « est une méthode thérapeutique médicale qui consiste à soigner les malades au moyen de remèdes (à doses infinitésimales obtenues par dilution) capables à des doses plus élevées de produire sur l’homme sain des symptômes semblables à ceux de la maladie à combattre ». « Guérir par le même » donne son nom à la pratique (homéo- est dérivé du grec homoios, « semblable »). Le terme a été forgé en 1810 par le fondateur de la méthode, Samuel Hahnemann (1755-1843), pour la définir en opposition au reste de la médecine, qu’il qualifia d’allopathie (allos, « autre ») pour bien signifier qu’il s’agissait de deux médecines opposées avec chacune leurs représentations de l’individu malade et de sa prise en charge. Traiter sereinement de l’homéopathie n’est pas chose aisée, tant elle est et a été l’objet de controverses. Pour les uns, elle n’est qu’une tromperie, au mieux un usage de placebo qui ne mérite pas le nom de médecine et doit être reléguée au rang des rites conjuratoires. Pour les autres, elle est une médecine efficace, sans effets secondaires, qui prend en compte l’individu dans sa globalité et son individualité. Il ne s’agit pas ici de porter un jugement scientifique sur la validité de la méthode et moins encore une appréciation morale, mais de comprendre l’homéopathie de l’intérieur et d’expliquer pourquoi, malgré une contestation permanente et des résultats difficiles à mesurer selon les normes de l’expertise pharmacologique classique, la pratique homéopathique inaugurée à l’extrême fin du xviiie siècle par Samuel Hahnemann n’a jamais disparu et se porte aujourd’hui très bien dans le monde entier, à l’exception de la Chine et du monde arabe. Pour rendre compte de cette persistance, il faut dépasser les seules questions de la scientificité et de l’efficacité mesurables d’une méthode, et porter aussi ses regards sur l’histoire et la sociologie.

Samuel Hahnemann

Samuel Hahnemann

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Cette lithographie de Hahnemann a été réalisée par Vigneron, dessinateur et graveur à Paris. La date n'est pas connue, mais correspond certainement à la période parisienne du fondateur de l'homéopathie (de 1835 à 1843). 

Crédits : US National Library of Medicine/ Digital Collections

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La construction doctrinale de Samuel Hahnemann

Le fondateur de la doctrine ne fut ni le génie que décrivent ses thuriféraires ni l’illuminé présenté par ses détracteurs. Samuel Hahnemann, né à Meissen en Saxe en 1755 dans une famille de peintres sur porcelaine, fait ses études secondaires dans cette ville avant d’entreprendre des études de médecine, d’abord à Leipzig puis, déçu par un enseignement très théorique, à Vienne, qui était alors la Mecque de la nouvelle médecine enseignée au lit du malade (clinique). Authentique docteur en médecine de l’université d’Erlangen (près de Nuremberg), il exerça, non sans difficultés, dans de nombreuses petites villes d’Allemagne. Par-dessus tout, il fut un médecin des Lumières qui, comme les autres, se livrait à l’observation brute des phénomènes naturels. C’est dans ce cadre qu’il constata sur lui-même que le quinquina, qui guérissait de la fièvre intermittente (ou paludisme, dont il avait été atteint en Transylvanie lors de son séjour en 1777) pouvait aussi provoquer des symptômes voisins de cette même fièvre chez un individu sain. Il absorba ensuite des substances dont les vertus thérapeutiques étaient connues et s’aperçut qu’elles produisaient sur lui-même, homme en bonne santé, les symptômes des maladies qu’elles soignaient. Ainsi, la belladone provoquait des éruptions semblables à celles de la scarlatine, la jusquiame les taches et les signes de la rougeole. Pour vérifier ce principe de similitude, il multiplia les « essais faits sur des hommes sains », qui furent rassemblés dans une gigantesque Materia medica en six volumes publiés entre 1811 et 1819, où étaient décrits par le menu tous les symptômes survenus chez le sujet après la prise de substances les plus diverses : plantes comme la jusquiame, la belladone, la pulsatille, la digitale… ; matériaux organiques comme l’or, le charbon, le soufre ; produits chimiques comme les différents acides, le phosphore. Pour asseoir intellectuellement la loi de similitude, Hahnemann ne se revendiqua pas d’une tradition antique et alchimique, comme celle de Paracelse (1493-1541) dont il qualifiait les œuvres « d’incompréhensible baragouin », mais s’appuya sur les multiples observations des médecins des xviie et xviiie siècles dans lesquelles il trouva « des guérisons homéopathiques dues au hasard ».

Prises à doses pondérales, les substances donnaient naturellement des symptômes graves. Aussi Hahnemann chercha-t-il tout au long de sa carrière les moyens d’atténuer le plus possible les doses pour que la substance agisse positivement. C’est dans ce cadre qu’il mit au point des méthodes simples mais sans précédent. Hahnemann mit d’abord au point les dilutions qui portent son nom (CH pour centésimales hahnemanniennes). Pour obtenir une dilution de 1CH (1re dilution centésimale hahnemannienne), il faut dissoudre une goutte de substance active dans cent fois son volume d’eau. En diluant à nouveau une goutte du produit obtenu dans cent gouttes d’eau, on obtient une dilution 2CH, etc. Hahnemann, qui ne dit rien des conditions concrètes de la dilution (qualité des récipients, de l’eau et des produits utilisés) invoque seulement son expérience et les résultats de sa pratique pour justifier son recours progressif à des dilutions sans cesse plus élevées qu’il jugeait plus efficaces que les autres. Pour libérer pleinement le potentiel de ces dilutions et les dynamiser (dynamisation), il imagina plus tard de secouer les médicaments (succussion). Très vite aussi, toujours pour réduire les doses, il substitue les granules imbibés de la dilution souhaitée aux gouttes et se limite parfois à faire respirer les globules contenus dans un tuyau de plume.

À partir de 1810 et de la parution de l’Organon de la médecine rationnelle (de l’art de guérir dans les éditions ultérieures), véritable manifeste des principes de l’homéopathie, Hahnemann s’attacha à traiter chaque malade en particulier, plutôt que des maladies. Son diagnostic s’appuyait sur de longs entretiens au cours desquels les patients devaient faire part de tous leurs symptômes, mais aussi de leurs habitudes de vie dans tous les domaines. C’est à partir de ces données qu’Hahnemann prescrivait un traitement particulier à chaque malade, fondé sur l’ensemble de ses symptômes, sur sa complexion (sanguine, par exemple), son caractère et son humeur. Avec un tableau clinique forcément très complexe et une matière médicale foisonnante, le choix du traitement était très ouvert et pouvait changer au cours de la maladie. Après avoir hésité, Hahnemann préconisa de ne jamais utiliser qu’un seul remède à la fois. Si le malade ne réagissait pas à ce premier remède, Hahnemann laissait passer un certain temps (pendant lequel il pouvait prescrire un placebo, en général des granules non imprégnés de substance active) pour effacer ses effets, avant d’essayer un autre remède et ainsi de suite.

Restaient les maladies chroniques – terme qui ne désignait pas des maladies spécifiques, mais qui évoquait les formes de chronicité de n’importe quelle maladie – qui résistaient à l’homéopathie comme d’ailleurs au reste de la médecine. Dans le Traité des maladies chroniques (1828-1830) en trois volumes qu’il leur consacra, Hahnemann les attribua à trois miasmes ou affections de la peau qu’il proposa de traiter préalablement par Sulfur (le soufre) avant de passer au traitement individualisé.

L’homéopathie, un système recevable, une médecine bannie

Bien éloigné de notre médecine contemporaine, le système de Hahnemann était a priori largement recevable pour les médecins de son temps, pour des raisons scientifiques, pratiques autant que théoriques. La démarche reposait sur l’observation du malade qui était un principe essentiel de la médecine du xviiie siècle. Depuis deux siècles, les médecins avaient accumulé les observations cliniques et anatomiques, mais elles avaient conduit aux doutes, en particulier face à une thérapeutique largement inefficace. Beaucoup aspiraient à voir naître de ces observations un nouveau système cohérent de traitement des maladies. En effet, loin de disserter sur le classement de celles-ci comme le faisaient les nosologistes tels François Boissier de Sauvages (1706-1767) ou Philippe Pinel (1745-1826), Hahnemann proposait d’abord une thérapeutique organisée autour d’un principe cohérent qui semblait de ce fait en garantir l’efficacité. Il comblait une lacune, car les grands cliniciens hospitaliers comme Armand Trousseau (1801-1867) jugeaient, au vu de leur expérience hospitalière, que les traitements étaient souvent inutiles, voire dangereux. Confrontés à leurs patients, les praticiens ne pouvaient se satisfaire de ce que l’on a appelé le « nihilisme thérapeutique », qui consistait en fait à laisser faire la nature.

Avec ses principes intangibles, l’homéopathie pouvait en outre séduire des praticiens habitués à vivre dans des systèmes de pensée assez clos. Au xviie siècle, le combat avait fait rage entre les iatromécaniciens, qui voyaient dans le corps une machinerie qu’il fallait purger, et les iatrochimistes, qui faisaient du corps un ensemble de processus physiologiques qu’il fallait réguler par l’emploi de drogues souvent puissantes, comme le plomb et surtout le mercure et l’antimoine. En réaction à ces deux écoles, le vitalisme, largement implanté à Montpellier autour de Théophile de Bordeu (1722-1776) et de Paul-Joseph Barthez (1734-1806), affirmait à partir des années 1750 que « les phénomènes de la vie ne se rapportent ni à la matière ni à l’âme mais à un principe intermédiaire », la force vitale immatérielle qui conditionne les variations de la santé physique. Dans ce cadre, la médecine devait se borner à stimuler cette force vitale en cas de maladie. L’homéopathie entretenait une relation particulièrement étroite avec ce courant alors dominant puisque Hahnemann affirma que, dans son application homéopathique, « le médicament devient une énergie immatérielle seule capable d’influencer directement l’énergie vitale immatérielle animant la partie matérielle du corps ». À l’époque de la naissance de l’homéopathie, d’autres systèmes connaissaient un certain succès comme le brownisme – de l’Écossais John Brown (1735-1788) – qui affirmait que toute maladie provenait d’un manque ou d’un excès de stimulation. Si le système fut surtout répandu en Grande-Bretagne et en Allemagne, la France connut dans les années 1830 le triomphe éphémère du système de François Broussais (1772-1838) et son effondrement face au choléra. Ce système rapportait une grande partie des maladies à l’irritation de la muqueuse gastro-intestinale et proposait de l’apaiser par la pose des sangsues. Tous ces systèmes avaient échoué à rendre compte des phénomènes morbides et à les vaincre, mais de nombreux médecins étaient toujours dans l’attente d’un nouveau principe qui les rendrait enfin efficaces.

Trousse de voyage de Samuel Hahnemann

Trousse de voyage de Samuel Hahnemann

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Le fondateur de l'homéopathie utilisait cette trousse de voyage pour transporter ses médicaments homéopathiques vers 1820. 

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L’homéopathie naissante fut donc bien une médecine de son temps. Fondée sur l’observation, répondant aux aspirations des médecins, elle ne manquait pas d’arguments pour séduire. Pourtant, elle fut vite mise au ban de la médecine. Plus qu’aux maladresses d’Hahnemann qui répondit aux critiques par un durcissement de ses thèses, augmentant sans cesse ses dilutions et revendiquant de posséder seul la vraie médecine, elle le doit à une conjoncture à la fois scientifique et professionnelle. Si la présentation du principe de similitude fut publiée en 1796 par Hahnemann dans une revue médicale reconnue, le Journal de médecine et de chirurgie pratiques de Christoph Hufeland (1762-1838), la rupture fut bien vite consommée. En accordant la priorité aux symptômes et à l’interrogation des malades (l’anamnèse), l’homéopathie se séparait de la tendance croissante en médecine qui privilégiait de plus en plus la démarche anatomopathologique (mise en relation des symptômes des malades vivants avec les lésions constatées sur les cadavres) pour poser un diagnostic. Développée au xviiie siècle dans les hôpitaux académiques d’Écosse, d’Italie et surtout d’Autriche et d’Allemagne, et les collèges de chirurgie français, la méthode anatomoclinique triomphe dans les grands hôpitaux parisiens à partir de 1794 avec la création de l’École de santé de Paris. Cette démarche privilégiait une approche parcellisée du corps humain qui étudiait les lésions organiques et de plus en plus les tissus (Xavier Bichat, 1771-1802). Médecins et élèves pratiquaient systématiquement la palpation (connue depuis longtemps), la percussion étendue de l’abdomen à la poitrine (à Vienne, Leopold Auenbrugger, 1722-1809), l’auscultation largement développée et améliorée grâce au stéthoscope (1819) de René Laennec (1781-1826). Dans ce contexte, les dilutions élevées furent non seulement critiquées mais aussi moquées. Avant même que les travaux du chimiste Amedeo Avogadro (1776-1856) sur le nombre des atomes ou molécules contenus dans un volume de gaz donné qui démentaient la présence de principe actif dans les hautes dilutions ne soient reconnus (vers 1850), les remèdes homéopathiques prêtèrent le flanc à une multitude de quolibets dont les plus connus sont le lac de Genève transformé en gigantesque purgatif par les seules vertus d’un grain de séné jeté à son entrée et la Seine au Pont-Neuf devenant fleuve de limonade grâce à une goutte de citron dissoute en amont. Sans qu’il s’agisse encore d’une philosophie matérialiste, le souci de s’appuyer sur des faits mesurables progressait en médecine comme dans les autres sciences et fut défavorable à l’homéopathie. Par ailleurs, confrontés à la concurrence des pharmaciens, des religieuses et des « charlatans », les médecins se sentaient assiégés et, dans ce cadre, les homéopathes revêtirent bien vite à leurs yeux le rôle de traîtres (la plupart étaient médecins) et de diviseurs. Enfin, leur prétention à préparer eux-mêmes leurs remèdes leur aliéna les pharmaciens. Les intérêts professionnels jouèrent donc un rôle au moins aussi grand que les arguments scientifiques.

Application d’un principe homéopathique, H. Daumier

Application d’un principe homéopathique, H. Daumier

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Les caricaturistes ont rapidement tourné en dérision les principes de Hahnemann. Ici, Honoré Daumier (1840) illustre le principe du traitement par le semblable : la bosse ne saurait être guérie que par le coup de marteau qui l'a provoquée. Les vers suivants illustrent également le... 

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Dans ce contexte, on s’explique que la toute jeune Académie de médecine (1820) française condamna l’homéopathie en 1835. Cependant, l’opinion n’était pas unanime et la décision ne fut obtenue qu’à une très courte majorité et après des débats houleux. De même, l’Académie n’alla pas jusqu’à demander son interdiction. Les homéopathes purent donc continuer à travailler au nom de la liberté totale d’exercice que leur conférait leur diplôme de docteur en médecine.

L’impossible légitimation scientifique

Une étude précise récente de Michael Emmans Dean (2004) a recensé pas moins de trente-cinq expérimentations de l’homéopathie menées en Europe et aux États-Unis entre 1821 et 1953. La question homéopathique eut un rôle majeur dans la naissance de l’évaluation médicale même si les résultats en furent décevants pour l’homéopathie. Entre 1821 et 1834, pas moins de douze essais eurent lieu dans les hôpitaux européens de Naples à Saint-Pétersbourg, de Paris à Vienne et Berlin, menés tantôt par des homéopathes, tantôt par des allopathes, les uns accusant les autres de fausser les essais. Plus tard, comme à l’hôpital Sainte-Marguerite à Paris, Jean-Paul Teissier (1811-1862), médecin reconnu, mena des essais comparatifs durables (1849-1851) portant sur de grands effectifs (8 000 malades souffrant de toutes pathologies) répartis aléatoirement entre le traitement homéopathique et les ordonnances habituelles. Au total, l’homéopathie ne se sortait pas mal de la comparaison avec des taux de mortalité un peu plus faibles. Mais ces résultats suggéraient néanmoins tout autant la nocivité de la thérapeutique classique, souvent drastique sinon nocive, que la supériorité de l’homéopathie. Dans le contexte d’hostilité institutionnelle vis-à-vis de l’homéopathie, ces études ne firent pas l’objet d’une large publicité.

Il en fut autrement à la fin du xxe siècle. La violence sous-jacente au conflit entre les homéopathes et les autres médecins éclata en 1988 dans l’affaire dite de la « mémoire de l’eau ». Quatre équipes de recherches sérieuses dirigées par Jacques Benveniste (1935-2004), chercheur renommé dans le domaine de l’allergie, affirmèrent qu’elles avaient mis en lumière le fait que des globules blancs responsables de la décharge d’histamine lorsqu’ils sont mis au contact avec des anticorps de type immunoglobuline E (IgE) réagissaient toujours à une solution diluée de ces mêmes anticorps alors que la dilution était telle qu’il n’y avait plus de molécules d’anticorps dans la solution où l’on avait placé ces cellules. Tenus pour preuve d’une réponse pharmacologique à un réactif de type homéopathique, ces résultats furent publiés dans une prestigieuse revue anglo-saxonne, Nature, et l’expérience fut largement relatée dans les médias. Les homéopathes y virent l’expérience cruciale qui allait enfin fonder leur légitimité scientifique. Il ne s’agissait de rien de moins que de la mise en évidence d’un effet de dilutions extrêmes sur un système biologique défini. Benveniste invoquait la mémoire des interactions initiales de l’eau avec la molécule bioactive, qui aurait persisté après la dilution extrême. Hélas pour les homéopathes et malgré le soutien d’un prix Nobel, Luc Montagnier, l’expérience ne put être reproduite dans les nombreux laboratoires qui s’y essayèrent. En dépit des apparences, le débat n’était pas purement scientifique. Il en allait de même au sein de la revue Nature. La commission qu’elle nomma ne comprenait aucun médecin allergologue, mais un spécialiste des fraudes et un magicien qui siégèrent aux côtés d’un seul scientifique, le physicien John Maddox, directeur de la revue. Ainsi, la publication ne visait pas à faire connaître des données scientifiques, mais à tourner les homéopathes en dérision. Reprenant sans beaucoup d’imagination les moqueries des années 1830, certains affirmèrent qu’avec Benveniste c’était comme si, en jetant une clé dans la Seine à Paris, l’eau recueillie au Havre conserverait la possibilité d’ouvrir la serrure. De son côté, et comme ses lointains prédécesseurs, Jacques Benveniste (1935-2004) se présenta en victime de l’establishment médical.

Les autorités médicales et scientifiques restent de nos jours très hostiles à l’homéopathie. En 2004, l’Académie de médecine française condamnait aussi à la quasi-unanimité l’homéopathie pas tellement parce qu’elle était jugée inefficace mais bien parce que, en restant fidèle aux principes d’Hahnemann, elle était devenue dissidente par rapport à une médecine reposant sur le changement et la croyance dans le progrès continu. Le procès scientifique était donc bien en partie idéologique comme il l’avait été depuis le départ.

Au-delà de ses aspects polémiques et des questions techniques de l’expérimentation, l’évaluation de la méthode homéopathique pose d’ailleurs un problème fondamental aux médecins qui la pratiquent, et qui se divisent sur cette question. Une majorité d’entre eux continuent de souhaiter une preuve incontestée de l’action moléculaire des médicaments homéopathiques, ce qui ouvrirait la porte à une légitimation de l’homéopathie par les instances médicales officielles. En revanche, les homéopathes de stricte observance hahnemannienne regroupés en France autour des Cahiers du Groupement hahnemannien décèlent un danger dans cette démarche de validation. Pour eux, se plier aux exigences de la méthodologie classique de la recherche scientifique reviendrait à nier le principe de l’homéopathie qui est d’abord une médecine de l’individu. Il s’ensuit une sorte de statu quo. À l’heure actuelle, on peut dire que l’efficacité de l’homéopathie ne se vérifie pas dans les études randomisées menées sur des groupes de patients tirés au sort selon des modalités devant garantir la qualité de l’expérience. En revanche, la méthode homéopathique est jugée positivement par les utilisateurs, surtout contre les troubles chroniques, au point que dans certains pays comme l’Autriche, 72 p. 100 des gens disent lui faire confiance.

En dépit de ce conflit sous-jacent persistant, il y eut des périodes d’apaisement et même de collaboration entre l’homéopathie et le reste de la médecine. Au cœur même de cette dernière et dans le sillage de la Première Guerre mondiale, certains médecins et surtout des chirurgiens importants, comme Alexis Carrel (1873-1944), prix Nobel, René Leriche (1879-1955), professeur au Collège de France ou, en Allemagne, August Bier (1861-1949), remirent en cause les dérives d’une médecine trop technicienne et trop parcellisée. Dans le cadre du courant holistique qui prônait une approche globale du malade, l’homéopathie, qui soignait le terrain, se vit concéder une certaine légitimité d’autant plus qu’une large partie des homéopathes intégraient dans leur diagnostic des démarches empruntées au reste de la médecine et plaidaient pour la complémentarité et le dialogue. Aujourd’hui aussi, malgré les condamnations et devant la demande croissante des patients d’être soignés comme des personnes, le temps est à l’apaisement. En France, quelques facultés ont ainsi introduit des enseignements optionnels de médecines dites douces auxquelles l’homéopathie a été rattachée.

La conquête de la légitimité sociale

Fort heureusement pour elle, le destin de l’homéopathie ne se joue pas seulement dans l’arène médicale et scientifique, où elle est largement perdante, mais aussi très largement sur la scène sociale où la situation peut prévaloir. Dans ce cadre, l’homéopathie a souvent disposé de leaders charismatiques et habiles, de militants dévoués, d’adeptes fidèles et de clients avides de traitements alternatifs. Ainsi, si Hahnemann fut un scientifique contesté, son charisme ne peut être mis en doute. Les premiers ralliements à l’homéopathie s’opèrent sur le mode de la conversion, Hahnemann jouant le rôle de messie de la nouvelle médecine. La lecture de l’Organon de l’art de guérir suscita chez certains un tel choc qu’ils éprouvèrent, comme le docteur Foissac en 1834, l’irrépressible envie de rencontrer son auteur. Frappés par l’intensité de son regard, son aspect juvénile et quelques autres traits de caractère, les visiteurs nés autour de 1800 et grandis dans la nostalgie du grand homme comparèrent volontiers Hahnemann à Napoléon. Hahnemann était pour eux un prophète ou un mage comme la période romantique en compta beaucoup dans le domaine des lettres (Lamartine, Hugo) et de la pensée politique (Saint-Simon). Il n’eut donc aucun mal à les convertir à l’homéopathie et se les attacher personnellement. De nombreux parmi les centaines de ses visiteurs décidèrent de vouer leur vie à l’étude, la pratique et la diffusion de l’homéopathie qu’ils aient été médecins ou non. Surgissant en Europe dans les mêmes années (1831-1832), le choléra leur offrit un terrain propice pour tenter de démontrer l’efficacité de la nouvelle méthode et plusieurs s’engagèrent corps et âme dans cette véritable croisade qui n’eut pas plus, mais pas moins, de succès que les autres thérapeutiques.

Si la mort du maître laissa un grand vide, l’homéopathie retrouva plusieurs fois ces grandes personnalités charismatiques qui surent unifier le mouvement – à partir de 1905, et dans l’entre-deux-guerres, le médecin parisien Léon Vannier (1880-1963) fut presque un nouvel Hahnemann, avec les mêmes qualités et les mêmes défauts. Si ces personnages pouvaient susciter l’adhésion totale, leur caractère autoritaire, leur certitude d’avoir raison et leur refus de tout compromis furent aussi à l'origine de schismes dans le monde homéopathique. Le plus important et le plus durable fut celui provoqué par les dernières options de Hahnemann. En poussant à l’extrême les dilutions et les potentialisations, en attribuant toutes les maladies chroniques (Traité des maladies chroniques) à trois affections psoriques (de la peau), Hahnemann provoqua un véritable « schisme » entre ses fidèles et les « éclectiques » qui prônaient une homéopathie tempérée et n’excluaient pas le recours à la médecine « allopathique ». Malgré une histoire compliquée et des réconciliations éphémères, l’homéopathie française est divisée jusqu’à la fin du xixe siècle. Jusqu’à aujourd’hui, l’homéopathie continue de se partager entre les hahnemanniens de stricte observance et les autres, dits parfois scientifico-critiques. Progressivement, le fossé s’est creusé entre une homéopathie qui reste fidèle à l’unicité, à la singularité du traitement et aux hautes dilutions, et celle qui prescrit des médicaments communs à tous pour une même maladie et n’hésite pas à utiliser ou fabriquer des composés de plusieurs substances, comme le fait le plus grand laboratoire homéopathique. Dans le monde anglo-saxon surtout, des homéopathes comme William Bayes (1823-1900) ou Charles Drysdale (1816-1890) revendiquèrent même ouvertement l’usage d’autres traitements dans certains cas.

Léon Vannier

Léon Vannier

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Ardent défenseur de l'homéopathie, le médecin Léon Vannier s'exprime ici devant la réunion des dentistes homéopathes, peu avant la Seconde Guerre mondiale. 

Crédits : Collection Roland Zissu, avec l'aimable autorisation de Christian Garcia

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Pourtant, tout au long des xixe et xxe siècles, les leaders et les responsables de l’homéopathie ne furent pas seulement des théoriciens occupés de leurs rêveries et de leurs querelles internes. Ils furent aussi en même temps des hommes organisés et clairvoyants. Les premiers militants de l’homéopathie pressentirent qu’après la Révolution française et la montée des revendications libérales et démocratiques sur le point de triompher en 1848, le public, mieux que les académies, pouvait aussi devenir l’arbitre des questions scientifiques : par centaines (600 en France de 1833 à 1866), des brochures en faveur de l’homéopathie firent donc appel au public pour jurer de leur bonne foi et identifier leur cause à celle de la liberté du peuple, victime lui aussi des autorités conservatrices. À côté des manuels de vulgarisation déjà très fréquents dans toute la médecine comme le Guide homéopathique pour traiter soi-même toutes les maladies de J. Prost-Lacuzon, qui connut dix éditions de 1858 à 1928, on trouvait de courtes adresses au public comme L’Homéopathie exposée aux gens du monde d’Achille Hoffmann (cinq éditions entre 1834 et 1855), Lettres à un homme du monde sur l’homéopathie de Paul Landry (1870), Deux mots au public sur l’homéopathie de Charles Peschier (1832) et bien d’autres titres de la même veine. Si, comme pour la plupart des livres, on ignore les tirages exacts, la fréquence des rééditions et le nombre des titres montrent que la propagande homéopathique ne fut assurément pas confidentielle.

Dans l’entre-deux-guerres, des homéopathes comme Léon Vannier, par ailleurs séduits par des doctrines ésotériques, furent parmi les premiers à comprendre qu’il fallait régler la question du médicament pour ancrer solidement l’homéopathie dans le public. Pour eux, la solution résidait dans l’industrialisation de sa production. Jusque-là le médicament homéopathique était à la fois le cœur et le tendon d’Achille de l’homéopathie. Prescrits après chaque consultation, les médicaments étaient préparés illégalement par les médecins ou par quelques rares pharmaciens spécialisés. Les granules homéopathiques n’étaient donc ni homogènes ni faciles d’accès. Dès avant la guerre de 1914, en Allemagne, Willmar Schwabe (1839-1917) et, aux États-Unis, William Boericke (1826-1901) et Rudolf Tafel (1830-1908) contribuèrent à pallier cette lacune en constituant des laboratoires de production d’emblée industrielle pour fabriquer des médicaments de qualité constante. En France, ils furent rejoints par les Laboratoires homéopathiques de France (LHF) de Léon Vannier (1928) et les Laboratoires homéopathiques modernes (LHM) des frères Boiron (Jean, 1906-1996 ; Henri, 1906-1994) en 1932. La mise sur le marché de produits rigoureusement dosés, vantés par la publicité, présents dans les pharmacies et répondant au goût du public pour le médicament en général, fut à l’évidence un élément essentiel de la popularisation de l’homéopathie. Ces industriels mirent et mettent encore une partie des bénéfices de leurs entreprises prospères (5 à 6 millions de francs de chiffre d’affaires soit environ 300 millions d’euros pour chacun des deux laboratoires français à la veille de la Seconde Guerre mondiale ; 615 millions d’euros pour Boiron SA en 2016 et 75 millions de résultat net en 2015) au service de la cause en finançant la recherche, les associations et la presse homéopathiques. Ainsi, s’ils offraient un dividende de 7 p. 100 à leurs actionnaires en 1931, les Laboratoires homéopathiques de France financèrent aussi la même année un dispensaire parisien et le Centre homéopathique de France (CHF), voué aux recherches, à l’enseignement et à la propagande scientifiques. En effet, l’industrie homéopathique était dirigée par des homéopathes convaincus (Vannier et les frères Boiron) et non par de quelconques industriels. Par ailleurs, l’appartenance de ces entreprises aux syndicats de l’industrie pharmaceutique joua sans doute un grand rôle dans l’inscription de leurs produits dans les nomenclatures des différents systèmes d’assurances sociales et, pour certaines fabrications, dans la pharmacopée officielle. Avant et après la Seconde Guerre mondiale, l’homéopathie obtint ainsi une légitimité politique et commerciale qui n’a pas été remise fondamentalement en cause par les plans de réduction des dépenses de santé. En France, si le taux de remboursement des médicaments homéopathiques a été abaissé en 2004 de 65 à 35 p. 100, le ministre de la Santé Philippe Douste-Blazy précisa qu’il n’était pas question d’aller plus loin à l’encontre d’une médecine à laquelle recouraient dix millions de Français.

L’homéopathie, au cœur des nébuleuses contestataires

L’homéopathie a toujours bénéficié d’appuis au sein de la société. À ses débuts et surtout en France sous la Restauration et la monarchie de Juillet, elle se retrouva au cœur d’une nébuleuse réformatrice prônant à la fois une nouvelle médecine et une nouvelle société. Médecins et partisans de l’homéopathie, comme le comte de Las Cases (1800-1854), fils du mémorialiste de Sainte-Hélène, étaient aussi souvent engagés dans d’autres courants médicaux qui, comme la phrénologie (la science des crânes) de Franz Joseph Gall (1758-1828) et le magnétisme de Franz Anton Mesmer (1734-1815) puis du marquis de Puységur (1751-1825), aspiraient à créer une médecine des temps modernes. Celle-ci devait réconcilier le corps et l’esprit, le spirituel et la science. Par ses aspects vitalistes, l’homéopathie attira des gens d’Église et des catholiques de tout bord, mais aussi des socialistes et particulièrement des saint-simoniens. On sait que, si ces derniers prônaient le développement de l’industrie, ils voulaient aussi fonder une nouvelle religion, une nouvelle Église. Autour du « pape » du saint-simonisme Barthélemy Prosper Enfantin (1797-1864), dit le père Enfantin, gravitaient plusieurs médecins homéopathes dont le principal fut Léon Simon (1798-1867). En résumé, l’homéopathie participa au premier rang au bouillonnement politique et intellectuel des débuts du régime de Juillet. Elle joua même le rôle de plaque tournante où des gens d’horizons divers pouvaient se rencontrer. Certes, ce mouvement ne fut jamais massif et n’intéressa qu’une minorité de médecins, d’hommes politiques et d’intellectuels, mais il donna à l’homéopathie un retentissement certain dans la sphère publique. Les journaux, les caricaturistes, dont le célèbre Daumier s’emparèrent du sujet et, plus tard, il y eut même, sous le Second Empire, une assez mystérieuse pétition d’ouvriers de Paris en faveur de l’homéopathie déposée au Sénat. Pourtant, l’intérêt du public ne dura guère et disparut avec les désillusions nées de la révolution de 1848. Au total, dans cette période, l’homéopathie ne séduisit qu’une toute petite partie du corps médical (3 à 4 p. 100), surtout dans les villes. Néanmoins, si la clientèle recrutée dans les milieux artistiques et intellectuels est la plus connue, la pratique homéopathique ne se limite pas à ces cercles restreints. En effet, qu’ils soient célèbres comme Hahnemann lui-même ou son élève favori Clemens von Bönninghausen (1785-1864) ou moins connus comme le Gantois Gustave van der Berghe (1837-1902), les homéopathes ne négligèrent pas la clientèle modeste qui recourait à eux comme à un autre médecin.

L’engouement contemporain pour les médecines alternatives, dites aussi douces ou parallèles, et dont profite l’homéopathie, est d’une autre ampleur et a des racines plus anciennes qu’on ne le dit. Une mobilisation sociale assez large en sa faveur eut lieu dans l’Allemagne des années 1870 à 1933. Dans un pays qui n’avait pas connu la révolution et où la vie politique n’était pas totalement libre avant 1918, le phénomène associatif né des traditions corporatives était très vivace et tenait lieu d’arène publique. Dans certaines régions protestantes marquées par une forme très personnelle et exigeante de piété et d’engagement (le piétisme), le souci du corps était aussi un devoir envers Dieu. Profondément influencés, jusque dans les couches modestes, par le romantisme et la découverte de la nature, les Allemands de certaines régions comme la Saxe et le Wurtemberg furent également choqués par une industrialisation et une urbanisation brutale qui débutèrent après l’unification de 1871. La médecine scientifique allemande, très en pointe avec ses grands chercheurs (Virchow, Koch...) et ses laboratoires, fut intégrée dans cette vague de critique de la nouvelle société industrielle et urbaine qui se mettait en place. Aussi le succès des médecines naturelles (hydrothérapie, naturopathie) en Allemagne se traduisit-il par une multiplication d’associations locales très vivantes et, si elle ne fut pas la plus importante, l’homéopathie en compta près de trois cents, totalisant cinquante mille adhérents dans l’entre-deux-guerres. Dans un cadre très peu centralisé, le dynamisme était plutôt le fait des associations locales que des fédérations régionales (la Hahnemannia en Wurtemberg) ou nationale (Reichsverband für Homöopathie und Gesundheitsplege : Association du Reich pour l’homéopathie et les soins de santé) auxquelles elles adhéraient. Après 1933, en offrant d’abord une certaine reconnaissance à l’homéopathie avant de la fondre autoritairement dans une prétendue nouvelle médecine allemande (neue deutsche Heilkunde), le régime nazi compromit l’homéopathie avec lui et le mouvement eut bien du mal à renaître au lendemain de la guerre, d’autant que la doctrine était reléguée au rang de superstition dans la République démocratique allemande. Au Royaume-Uni, la mobilisation « laïque » (lire non médicale) se limita surtout dans la première moitié du xxe siècle à quelques individus très aisés qui levèrent des fonds en faveur de l’homéopathie. Aux États-Unis, l’American Foundation for homeopathy (1924) fut largement liée au mouvement féministe et malthusien en particulier grâce à Mary W. Dennett (1872-1947). Dans l’Amérique républicaine ultraconservatrice des années 1920, le succès d’un tel mouvement semble avoir été limité à des États progressistes comme l’Illinois.

Sans qu’il y ait eu véritablement de mouvement organisé, la clientèle française de l’homéopathie et des autres médecines « parallèles » (acupuncture, ostéopathie) qui lui étaient fortement liées se recruta aussi, dans l’entre-deux-guerres, essentiellement dans les nouvelles classes moyennes urbaines, particulièrement chez les employés, les « cadres » et plus encore dans les catégories intellectuelles supérieures (professeurs, médecins). Loin de séduire les laissés-pour-compte de la modernité (agriculteurs, artisans et commerçants), l’homéopathie attirait au contraire ceux qui en étaient les principaux acteurs, et qu’on aurait plutôt pensé adhérer aux valeurs de la société technicienne et rationnelle dont ils vivaient. Si l’homéopathie s’est banalisée depuis, les classes moyennes supérieures constituent toujours le noyau dur de la clientèle.

Vers une certaine banalisation de l’homéopathie ?

Les correspondances, les fichiers de malades, les journaux de consultation de Hahnemann, de Sébastien Des Guidi (1769-1863), qui introduisit l’homéopathie en France, ou de Léon Vannier nous apprennent que, comme aujourd’hui, la fréquentation des patients était rarement assidue et que ces derniers recouraient parallèlement à plusieurs médecins, homéopathes ou autres, sans toujours respecter le traitement qu’ils leur prescrivaient. En effet, la tendance majoritaire de l’homéopathie s’est depuis longtemps éloignée des rêves de son créateur, pourtant toujours invoqué, mais c’est paradoxalement l’infidélité au message originel qui en fait le succès : si elle n’est pas devenue la médecine dominante et si son caractère scientifique est encore nié par les instances du monde médical, cette absence de légitimation scientifique n’empêche pas une forte légitimation sociale. Même si l’on ne dispose pas d’enquêtes sur l’extension de ce raisonnement, chacun a souvent entendu dire, ou même dit lui-même que, bien qu’on ne puisse démontrer ses effets, « l’homéopathie marche » et qu’en l’absence de résultats elle ne peut nuire, contrairement à d’autres traitements. Cette tolérance populaire semble même avoir gagné une partie du corps médical. Si seuls 1 à 2 p. 100 des praticiens sont des homéopathes exclusifs, entre un tiers (Allemagne 34 p. 100 ; France 38 p. 100 ; Royaume-Uni 41 p. 100) et la moitié (Autriche) des médecins européens prescrivent de temps à autre des traitements homéopathiques. Délivrés par des médecins et des pharmaciens officiels, ces médicaments sont de plus partiellement remboursés par les organismes de sécurité sociale. En effet, depuis plus ou moins longtemps, les pouvoirs publics ont fait preuve d’un grand libéralisme. Cette attitude des gouvernants résulte en partie de la puissance des laboratoires homéopathiques qui sont au cœur de ce qu’on pourrait nommer un « complexe médico-industriel », sorte de conglomérat d’intérêt et de lobby qui associe médecine, recherche et puissantes entreprises du médicament. Grâce à cela, le recours au médicament homéopathique a doublé ces dernières années au point de concerner près de la moitié de la population européenne.

L’homéopathie en pharmacie

L’homéopathie en pharmacie

photographie

Les produits homéopathiques ont trouvé leur place sur les présentoirs des pharmacies. Dans ce cas particulier, les médicaments homéopathiques se trouvent placés entre les produits à base de plantes et les compléments alimentaires. 

Crédits : B. Boissonnet/ BSIP

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Néanmoins, l’avenir de l’homéopathie semble désormais appartenir à d’autres continents. Si le Brésil en est depuis longtemps une place forte, l’Inde est aujourd’hui le bastion principal de l’homéopathie mondiale. Le pays aligne deux cent cinquante mille praticiens et, si l’homéopathie, ancienne dans le pays, est minoritaire sur le marché des soins, elle bénéficie dans la population d’une meilleure image que les médecines traditionnelles comme l’āyurveda, particulièrement face aux maladies graves, à tel point que le gouvernement Modi a créé en 2014, un ministère des Médecines non conventionnelles, dans lesquelles l’homéopathie figure en toutes lettres aux côtés de la médecine ayurvédique et de quelques autres.

Visiblement, l’extension de l’homéopathie est plus le reflet de la mondialisation des standards européens que l’effet des aires culturelles. Les implantations des laboratoires Boiron traduisent bien cette logique. L’homéopathie n’est pas encore arrivée en Chine populaire, mais elle est déjà présente à Taïwan. Absente du cœur de l’Afrique, elle s’implante néanmoins en Afrique du Sud. Le monde arabe le plus ouvert aux influences occidentales l’accueille avec l’installation de Boiron au Liban, aux Émirats arabes unis, en Tunisie et au Maroc. Si la mondialisation se poursuit dans les mêmes termes qu’aujourd’hui, l’homéopathie l’accompagnera certainement jusqu’aux contrées actuellement les plus rétives.

Pourtant, sauf exception, cette consommation de médicaments homéopathiques ne signifie pas une conversion à l’homéopathie. Souvent fruit de l’automédication, elle est plus une réponse à un trouble particulier que la suite d’une analyse précise des caractéristiques de l’individu pourtant à la base de la démarche homéopathique. Une bonne partie des traitements associent plusieurs substances prises isolément ou utilisent des produits industriels dits « complexes » qui les associent. Enfin, nombreux sont les patients qui recourent parallèlement à l’homéopathie et à d’autres traitements. Au moins, chez ces derniers, comme chez les industriels, la perception du médicament homéopathique n’est pas différente de celle des autres médicaments. Sauf pour une minorité, l’homéopathie est plus une médecine de complément qu’une médecine alternative. Son emploi est en grande partie le fruit de l’explosion d’une demande de santé et surtout de bien-être diffus sans cesse accrue. Bien plus que contre les affections graves, l’homéopathie est largement utilisée contre des troubles mineurs gênants qui affectent le sommeil, l’appétit, la digestion.

L’usage de l’homéopathie ne saurait se réduire à ses indications pratiques. Mutatis mutandi, il en va d’elle comme de l’écologie avec laquelle elle n’est pas sans lien, surtout au niveau de sa clientèle. D’abord portée par un groupe minoritaire et jugé un peu « farfelu », l’homéopathie a vu se diffuser une partie de son message (il faut traiter l’individu dans sa totalité par des méthodes douces) au risque de se banaliser et de voir une partie de ses principes fondateurs oubliés ou bafoués. Par la grâce de ses adversaires les plus acharnés, ce dont atteste l’affaire de la mémoire de l’eau, l’homéopathie est auréolée d’un parfum de contestation qui lui est favorable face à une médecine technicienne où le malade n’a pas le sentiment d’être entendu. Avec l’homéopathie, les malades ont, à tort ou à raison, l’impression d’être les sujets et les acteurs de leur maladie et de leur traitement. Malgré les critiques et les doutes, l’homéopathie actuelle profite d’être à la fois « dans le système » et en dehors.

—  Olivier FAURE

Bibliographie

J. Baur, Homéopathie, médecine de l’individu, Simila, Paris, 1998

M. E. Dean, The Trials of Homeopathy. Origins, Structure and Development, KVC-Verlag, Essen, 2004

O. Faure, Et Samuel Hahnemann inventa l’homéopathie. La longue histoire d’une médecine alternative, Flammarion, Paris, 2015

T. Sandoz, La Vraie Nature de l’homéopathie, PUF, Paris, 2001.

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Voir aussi

Pour citer l’article

Olivier FAURE, « HOMÉOPATHIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 août 2019. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/homeopathie/