GRAMMAIRES (HISTOIRE DES)Du Moyen Âge à la période contemporaine

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La représentation classique : l'idéal d'unité de la grammaire générale

Si chaque siècle a, comme veut Meillet, la grammaire de sa philosophie, l'âge classique, avec la révolution scientifique de Kepler, Copernic, Galilée, la théorie de l'induction de Bacon, le nominalisme de Hobbes, le débat entre empirisme anglo-saxon et rationalisme cartésien, a dû transformer la sienne. Dès la seconde moitié du xvie siècle, on a vu Ramus rejeter, avec l'aristotélisme, le « mentalisme ». Sanctius, qu'il influence, à l'arbitraire aristotélicien du signe substitue un cratylisme modéré, proche de celui du xviiie siècle (Auroux) : les hommes nomment les choses différemment suivant les langues, car chacune en privilégie un aspect, mais ces appellations, pour l'être diversement, n'en sont pas moins toujours motivées. De même les catégories grammaticales. Si la réalité ne connaît qu'action et passion concomitante, les verbes qui l'expriment peuvent être actifs ou passifs, mais non neutres : vivre, c'est vivre sa vie. La théorie de l'ellipse héritée de l'Antiquité et de Linacre (1524), largement étendue, impose le schéma sujet-verbe-objet à toutes les phrases. Sa Minerva, sans cesse éditée et commentée (Scioppius, Vossius, Perizonius...), reste une autorité pour toutes les grammaires générales classiques. De ces dernières, Foucault a démonté le mécanisme. La conception médiévale de la science avait mené à l'idée d'une grammaire universelle analysant le signifié grammatical comme forme imposée au monde. Pour le xviie siècle, le langage exprime une pensée identique en tous les hommes et doit s'analyser à partir des catégories de cette pensée. D'où l'unité de cette grammaire générale (Foucault), même si elle conserve des liens (Salmon, Clérico, Padley) avec Sanctius ou Caramuel et même si l'on oppose (Rosiello, Joly) une grammaire rationaliste, déductive, logicisante et une sensualiste, génétique, inductive. Toutes deux privilégient l'idée claire et distincte (innée ou tirée des sensations). Port-Royal lie étroitement art de parler et art de penser, reprenant des développements, grammaticaux dans la logique ou logiques dans la grammaire : tout au plus le langage se caractérise-t-il parfois, négativement, par une certaine incohérence. Toute son activité consiste à exprimer des idées et des jugements. Le rapport inverse entre extension et compréhension du concept (l'une augmente quand l'autre diminue) sert à distinguer qui explicatif ou restrictif (les hommes, qui sont mortels.../les hommes qui sont blonds...). Il domine, au siècle suivant, toute la syntaxe : ainsi Beauzée oppose adjectifs physiques complétant la compréhension (homme sage) et métaphysiques restreignant l'extension (ce/mon/le livre). Rien d'étonnant si les deux meilleures grammaires de ce siècle sensualiste sont rationalistes (Hermès d'Harris, 1751, et Grammaire générale de Beauzée, 1767) : elles vérifient d'ailleurs leurs règles sur d'aussi nombreuses langues que celles dont Priestley induit, par exemple, l'irrégularité de la déclinaison pronominale (1761, 81). L'influence de Condillac se marque surtout sur les Idéologues vers 1790-1810. Sensualistes et empiristes ont-ils montré plus d'intérêt pour la matérialité du langage ? Les sons de l'anglais sont fort bien décrits par le mathématicien Wallis, en latin, à l'usage des étrangers dès 1653.

Le français, malgré les efforts du cartésien Cordemoy, raillés par Molière, verra identifier ses voyelles nasales par Dangeau seulement (1694). La tradition impose aux grammaires les mêmes parties du discours (cependant, au xviiie siècle, substantif et adjectif ne sont plus regroupés dans la catégorie du nom), mais les philosophies du langage influencent davantage syntaxe (la théorie de l'ordre naturel est cependant défendue par Du Marsais aussi bien que par les rationalistes : Ricken) et pédagogie. Pour Vivès, Raticius, Comenius (avec ses vocabulaires multilingues) on doit enseigner non la grammaire mais le lien entre les choses et les mots. John Webbe (av. 1560-apr. 1629 : Salmon) relie directement syntagme et contexte extralinguistique. Sous l'influence des besoins commerciaux, de la tradition médiévale (Lulle), du mythe des langue [...]

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Pour citer l’article

Jean-Claude CHEVALIER, Jean STÉFANINI, « GRAMMAIRES (HISTOIRE DES) - Du Moyen Âge à la période contemporaine », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/grammaires-histoire-des-du-moyen-age-a-la-periode-contemporaine/