ANGELICO FRA (1400 env.-1455)

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Considéré dès son vivant comme l'un des peintres les plus importants de la première moitié du Quattrocento, Fra Angelico a, pendant des siècles, fasciné les mémoires pour ce trait supplémentaire, mais essentiel, d'avoir été « saint homme », prêtre et frère dominicain. De cette mémoire, une mythologie est née, faisant du peintre ce personnage « angélique » qui n'aurait, dit-on, jamais pris ses pinceaux avant d'avoir fait une prière... L'histoire de l'art cherchant, quant à elle, l'apport spécifique de l'artiste – ou, au contraire, ses résistances – aux grands bouleversements stylistiques de la Renaissance.

Mais l'art de Fra Angelico exige une approche médiane, ou plutôt dialectique. Dépositaire d'un immense savoir – théologique, exégétique, liturgique –, l'artiste aura dû forger une poétique singulière qui utilisait, voire détournait les formes « humanistes » aux fins d'une pensée ancrée dans le Moyen Âge. Et une telle poétique démontre toute sa génialité dans le jeu qu'elle instaure, souvent paradoxal, d'une intense matérialité colorée aux effets toujours « anagogiques » : signe d'une peinture constamment en quête de son au-delà.

Chronologie

L'historiographie traditionnelle, à la suite de Vasari, situait la naissance de Fra Angelico (de son vrai nom Guido di Piero) dans les années 1387-1388. La critique moderne a repoussé cette date d'une quinzaine d'années, sans parvenir néanmoins à une certitude absolue : le peintre serait né à la toute fin du xive siècle, aux alentours du château de Vicchio, dans le Mugello, vallée proche de Florence. Le premier document où il soit question de Guido di Piero dipintore date du 31 octobre 1417 ; deux autres, datés du 28 janvier et du 15 février 1418, attestent le paiement d'un panneau peint pour l'église florentine de Santo Stefano al Ponte.

Ces années correspondent ainsi aux premiers travaux du peintre, dont on ignore la formation exacte. La tradition veut qu'il ait été l'élève de Gherardo Starnina, mais celui-ci était déjà mort en 1413. Fra Angelico, en tout cas, révélera dans ses « mises en page » et dans son art de la couleur combien sa pratique picturale prend sa plus vraisemblable source dans le travail du miniaturiste (quelques superbes manuscrits enluminés du musée de San Marco, à Florence, nous en donnent encore l'idée).

La période 1420-1423 sera décisive pour la vocation du peintre – mais décisive dans un sens qui n'est pas strictement artistique. Certes, Brunelleschi (né en 1377) à cette époque triomphe, avec la construction de la coupole de Santa Maria del Fiore, sur un mode que l'on peut dire révolutionnaire ; Donatello (né en 1386) a déjà posé les bases d'un nouvel art de la sculpture ; Masaccio enfin – et malgré son jeune âge – renouvelle déjà l'idée picturale du modelé (dans la Sainte Anne des Offices, peinte entre 1420 et 1424), avant que de donner ses chefs-d'œuvre de la chapelle Brancacci (1426).

Mais Guido di Piero, au lieu de s'ouvrir d'emblée à l'humanisme renaissant, se clôt au contraire dans le couvent dominicain de San Domenico, à Fiesole : il y mène un long noviciat de pratiques dévotes et d'études théologiques approfondies, pour y revêtir l'habit blanc et noir du frère prêcheur et se faire rebaptiser Fra Giovanni, c'est-à-dire « frère Jean ». La formation religieuse du peintre se complète, à partir de 1422, sous l'autorité directe d'Antonino Pierozzi (sanctifié depuis sous le nom de saint Antonin), auteur d'une impressionnante Summa theologiae et futur archevêque de Florence. C'est donc sous le nom de Frate Giovanni di San Domenico da Fiesole que le peintre réalise en 1423 un crucifix pour l'hôpital de Santa Maria Nuova (œuvre aujourd'hui perdue). Les paiements pour ce tableau comme pour les œuvres suivantes seront adressés, il faut le souligner, à la communauté dominicaine de Fiesole et non à l'artiste lui-même : façon de reconnaître combien le peintre, désormais, avait identifié son destin à l'Ordre de saint Dominique.

Fra Angelico : Saint Dominique

Photographie : Fra Angelico : Saint Dominique

Saint Dominique, fondateur de l'ordre dominicain, peint par Fra Angelico. «La Madone des ombres», fresque, vers 1450, détail. Museo di San Marco, Florence. 

Crédits : Bridgeman Images

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Sa formation religieuse continue sans doute de façon intense jusque dans les années 1425-1429, époque à laquelle son activité artistique connaît une première grande floraison. Entre 1429 et 1438-1440 environ, Fra Angelico peindra un nombre important de retables d'églises, à commencer par le Triptyque de saint Pierre martyr (selon un document de 1429) et le Tabernacle des Linaiuoli (en 1433, composé dans un cadre sculpté sur un dessin de Ghiberti). Lorsque l'église conventuelle de Fiesole est consacrée en octobre 1435, elle ne comporte pas moins de trois retables dus à l'Angelico.

De cette période datent également les pale de Cortone et de Pérouse, de Santa Trinità et d'Annalena (Florence) ; celles conservées aujourd'hui au Louvre, au Prado ; l'admirable Jugement dernier du musée de San Marco à Florence ainsi que les reliquaires de l'église Santa Maria Novella (conservés pour une part au musée de San Marco, pour une autre au Stewart Gardner Museum de Boston). En 1436, Fra Angelico peint pour la congrégation de Santa Maria della Croce, à Florence, une grande Lamentation où les historiens de l'art ont souvent repéré quelque chose comme un « retour à Giotto », alors même que la leçon picturale de Masaccio semblait avoir été comprise et intégrée.

Le Jugement dernier, Fra Angelico

Photographie : Le Jugement dernier, Fra Angelico

Fra Angelico (1400 env.-1455), Le Jugement dernier. Museo di San Marco, Florence. 

Crédits : Bridgeman Images

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Tout cela n'aura pas empêché le peintre-prêtre d'assumer, en 1432 et 1433, les responsabilités de vicaire au couvent de Fiesole – autre manière, ici, de comprendre à quel point le peintre se reconnaissait comme lié à une communauté religieuse plus encore, sans doute, qu'à une corporation ou à un métier, fût-ce celui, désormais honorable, d'« artiste ». La biographie de Fra Angelico – alors même qu'en ces années 1438-1445 sa renommée personnelle devient considérable – restera toujours partie prenante dans les vicissitudes des couvents successifs pour lesquels il aura travaillé.

Ainsi, lorsque le pape Eugène IV assigne aux dominicains de Fiesole les bâtiments florentins de San Marco – bâtiments que Cosme de Médicis s'était engagé à faire restaurer pour y fonder un couvent modèle –, Fra Angelico quitte les collines toscanes pour venir s'installer au cœur de la cité. C'est en 1438 que les travaux commenceront à San Marco. Michelozzo en dirige la conception architecturale, toute inspirée de Brunelleschi : austère, élégante, rationnelle, avec ses grandes surfaces blanches scandées de simples colonnes en pierre grise.

Dans cet espace méditatif sera installée l'une des plus prestigieuses bibliothèques du temps, bibliothèque tout à la fois humaniste et théologique qu'avait constituée l'érudit Niccolò Niccoli. Et dans cet espace méditatif – cloître, salle capitulaire, corridors, cellules de la clausura – Fra Angelico réalisera, avec l'aide de ses di [...]

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Fra Angelico : Saint Dominique

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Le Jugement dernier, Fra Angelico

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La Nativité, Fra Angelico

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L'Annonciation, détail, Fra Angelico

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Georges DIDI-HUBERMAN, « ANGELICO FRA (1400 env.-1455) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/fra-angelico/