FOURIÉRISME

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Une pensée sauvage

Il n'est pas surprenant qu'une telle pensée sauvage, qui combine l'analyse minutieuse des secrets du désir et les considérations encyclopédiques ou cosmogoniques, ait trouvé d'amples échos en des temps proches encore de la Révolution. Fourier, ce provincial né à Besançon en 1772, reprend le souffle de liberté renversant les vieux mondes et prolonge, en imagination, la grande vacance des institutions, pour rebâtir tout à neuf. Révolutionnaire brut et total, il ne met pas seulement en question les lois ou l'organisation du travail, mais la morale et toutes les valeurs civilisées. Aussi hardi que Sade, dont il est comme le contrepoint positif, il devançait de loin ses compagnons de bonne volonté, qu'il déroutait par ses extravagances, car l'« écart absolu » ne va pas sans dérèglement possible : certes, il fait retour sur lui-même avec une étrange lucidité, mégalomane inspiré, certain que ses créations les plus fantastiques indiquent la réalité de quelque autre chose : « Preuve que savent rien inventer, prennent figure à la lettre », note-t-il. Mais il n'est pas facile de comprendre tous les aspects d'une œuvre qui concilie le principe de réalité et l'imagination, le désir et les sciences exactes, d'autant que, sur deux questions essentielles, les séries et le « plein essor » de l'amour, Fourier ne publia pas les points d'aboutissement de sa pensée.

À sa mort (en 1837 à Paris), il légua tous ses manuscrits à Victor Considérant et à ses disciples dits orthodoxes, comme on lance une bouteille à la mer. Ceux-ci, en effet, « malgré toute leur orthodoxie », observe Marx, « sont exactement les antipodes de Fourier, des bourgeois doctrinaires ». Ils ont réduit la théorie à leur mesure, tendant à la présenter comme un jalon de la pensée sociale et économique. Mais ils se heurtèrent aux disciples « dissidents », acharnés à faire un essai du système. Leur différend éclata même à l'occasion des funérailles de Fourier. Les opposants protestèrent contre la cérémonie religieuse : « Nous repoussons d'auprès du corps de notre Maître ce culte dont les cérémonies consacrent la croyance au péché originel, ou vice natif de l'homme », alors que, pour Fourier, il n'y a de péché qu'historique ; « le véritable péché originel », dit-il, « ce fut l'asservissement du premier esclave, car il se perpétue : les enfants des esclaves furent eux-mêmes esclaves » ; et, jusque dans « les bagnes mercantiles » de la société civilisée, il faut pour s'en libérer échapper à l'hypnose du passé, transformer les rapports d'exploitation en échanges réciproques et la domination des uns sur les autres en faveur mutuelle.

C'est aux orthodoxes, néanmoins, que revint le soin de publier les inédits de Fourier. Ils le firent « avec si peu de méthode rigoureusement critique et, d'autre part, avec tant de préoccupation doctrinale qu'ils ne donnèrent presque jamais la reproduction fidèle des textes », écrit H. Bourgin. D'ailleurs, si Victor Considérant et ses amis publièrent les textes relatifs aux séries, au commerce, à l'analogie, ils se gardèrent bien d'éditer les cinq cahiers manuscrits qui constituent le Nouveau Monde amoureux, l'analyse des amours d'Harmonie et des « passions infinitésimales », ou perversions (Fourier dit « manies ») ; ce texte, essentiel à l'intelligence de l'œuvre, car il montre en quelle réalité psychique et fantasmatique elle s'enracine, est resté inédit jusqu'en 1967.

Pour Raymond Queneau, « l'intime alliage de la poésie et des mathématiques donne son sens le plus profond et les fondations les plus fermes à la « folle » entreprise de libération qui fut celle de Fourier », mais si la « poésie » est l'expression de ce que nous sommes et que nous ignorons, elle se confond avec le déchiffrage de nos désirs refoulés ou méconnus. Or ces désirs ont été réfrénés parce qu'ils menaçaient l'ordre établi. Leur donner libre cours, c'est accepter de rompre la cohérence des lois, et dépasser toutes les certitudes de la raison. L'irruption des passions inavouables rompt et discrédite l'ordonnance sociale du passé, elle instaure l'insolite dans le quotidien. Mais franchir l'interdit ne provoque un scandale insupportable que si l'acte de rébellion r [...]

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Pour citer l’article

Simone DEBOUT-OLESZKIEWICZ, « FOURIÉRISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 17 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/fourierisme/