FIGURATION, paléolithique et néolithique

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Félins et rhinocéros, Caverne du Pont d’Arc

Félins et rhinocéros, Caverne du Pont d’Arc
Crédits : Patrick Aventurier/ Getty Images

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Aurochs et chevaux, Lascaux

Aurochs et chevaux, Lascaux
Crédits : Fine Art Images/ Heritage Images/ Getty Images

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« Vénus » de Hohle Fels (Allemagne)

« Vénus » de Hohle Fels (Allemagne)
Crédits : H. Jensen/ Universitat Tubingen/ Rex Features/ SIPA

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Galet sculpté de Lepenski Vir (Serbie)

Galet sculpté de Lepenski Vir (Serbie)
Crédits : Erich Lessing/ AKG-images

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La représentation – ou ce que nous appelons aussi l’« art figuratif » – n’est apparue dans l’histoire de l’humanité qu’avec Homo sapiens, l’homme « anatomiquement moderne », c’est-à-dire nous-mêmes. Mais la manifestation d’un sens esthétique peut être datée de beaucoup plus loin dans le temps. Chez les animaux, l’identification d’un tel sens pourrait relever, de notre part, d’un certain anthropomorphisme, lorsque nous admirons, par exemple, les formes régulières d’une toile d’araignée, d’un nid d’oiseau, sinon les alvéoles d’une ruche. On cite cependant le cas du bowerbird ou « merle bleu d’Australie », un passereau dont le mâle, pour attirer les femelles, compose une sorte de jardin à l’aide de déchets divers et colorés récupérés un peu partout : fragments de jouets, capsules, plumes, fleurs, etc. Cette forme concrète et matérielle de parade nuptiale relève-t-elle d’un sentiment esthétique ? Ou ne suggère-t-elle pas, à l’inverse, qu’un tel sentiment se serait développé chez les humains en raison de son efficacité sociale, opérant comme chez le bowerbird – mais à une bien plus large échelle – une forme de sélection naturelle ?

Le plus ancien objet qui puisse relever d’un tel processus date de trois millions d’années. On a retrouvé dans la grotte de Makapansgat (Afrique du Sud), abri d’australopithèques, un galet rougeâtre de la taille d’un poing qui provenait d’un lieu situé à une trentaine de kilomètres de là et avait donc été nécessairement apporté sur les lieux. Or ce galet naturel comportait plusieurs perforations tout aussi naturelles, qui lui donnaient l’allure saisissante d’une tête humaine. Il est difficile de n’y voir qu’un simple hasard. Beaucoup plus tard, il y a environ 50 000 ans, des hommes de Neandertal, dont les capacités psychomotrices furent très proches des nôtres, avaient cette fois collecté dans la nature et déposé dans une grotte d’Arcy-sur-Cure (Yonne) deux fossiles (un polypier et un gastéropode) et deux morceaux de pyrite de fer, quatre objets « inutiles », donc, mais aux formes insolites et régulières. Furent-ils, dans la grotte, les éléments d’une forme de parade nuptiale ? Par la suite, avec Homo sapiens, la récolte d’objets naturels « curieux » ne fit que s’amplifier : fossiles, cristaux de quartz, pyrites, galènes… Finalement, les « cabinets de curiosités et d’antiques » de la Renaissance, à l’origine de nos musées, ne procéderont pas autrement.

Pour le préhistorien André Leroi-Gourhan (1911-1986), qui effectua dans la grotte d’Arcy-sur-Cure un travail de fouille fondateur, « l’art figuratif proprement dit est précédé de quelque chose de plus obscur ou de plus général qui correspond à la vision réfléchie des formes. L’insolite dans la forme, ressort puissant de l’intérêt figuratif, n’existe qu’à partir du point où le sujet confronte une image organisée de son univers de relation aux objets qui entrent dans son champ de perception. Sont insolites au plus haut point les objets qui n’appartiennent pas directement au monde vivant, mais qui en exhibent ou les propriétés ou le reflet des propriétés » (Le Geste et la parole).

Le goût des formes

Cette curiosité esthétique s’accompagna cependant d’actions directes sur la matière, esthétiques en même temps qu’utilitaires. Les premiers outils connus sont désormais datés de près de trois millions et demi d’années. Ils ont été trouvés à Lomekwi (Kenya). À cette époque, les seules espèces humaines étaient les différentes formes d’australopithèques, tels ceux qui ramassèrent le galet de Makapansgat. Ces outils se présentent encore comme de simples tranchants aménagés sur des pierres volontairement brisées. Mais, à partir de deux millions d’années, émergent les premiers Homo erectus. Ceux-ci, qui vont bientôt domestiquer le feu, taillent aussi les premiers outils inutilement symétriques, les « bifaces », ainsi nommés parce que, régulièrement ovales ou triangulaires, ils sont taillés de la même manière sur leurs deux faces. Certes, la symétrie existe partout dans la nature, et concerne également la plupart des êtres vivants, humains compris. Mais rechercher la symétrie d’un outil fait montre d’un souci esthétique évident. C’est pourquoi André Leroi-Gourhan a pu mettre cette recherche esthétique en relation avec la progression de l’hominisation – c’est-à-dire de l’augmentation de la complexité cérébrale.

Les fossiles naturels n’en demeurent pas moins présents. De West Tofts, dans le Norfolk anglais, provient ainsi un biface très régulier en silex. Celui qui l’a taillé a vu surgir dans le cœur de la pierre un coquillage fossile en forme de coque, qu’il a ensuite dégagé soigneusement, par petits coups habiles, le faisant apparaître à la surface de l’outil, serti comme un bijou ou une ornementation.

Au-delà de la collecte de l’insolite, et de la production de l’utile mais doté d’une valeur esthétique, le premier geste « inutile » pourrait être celui d’un Homo erectus, il y a 500 000 ans sur le site de Trinil, dans l’île indonésienne de Java. Celui-là a en effet gravé sur une valve de moule d’eau douce (pseudodon) une série de zigzags réguliers. Il s’agit du plus ancien « dessin » connu – qu’il ait été purement décoratif et désintéressé, ou qu’il ait répondu à une finalité particulière. Ce geste était si inattendu qu’il n’a été découvert, à la faveur d’un réexamen minutieux, que plus d’un siècle après que l’objet avait été sorti de terre lors d’une fouille archéologique. Qu’il relève ou non du symbolique, il n’est cependant pas en décalage par rapport à ce que nous savons des Erectus. En effet, il y a quelque 300 000 ans, d’autres Erectus, à l’autre extrémité de l’Eurasie, avaient soigneusement déposé dans une cavité karstique de la sierra d’Atapuerca, près de Burgos (Espagne), les corps d’une trentaine de leurs congénères, au fur et à mesure de leur décès. Il s’agit, à ce jour, de la plus ancienne pratique funéraire connue. En outre, ils avaient déposé auprès des défunts un beau biface en quartzite rouge, qui ne portait aucune trace d’utilisation.

On débat aussi à propos de deux objets interprétés par certains comme des figurines humaines, et datés de 300 000 ans. L’un provient de Tan-Tan (Maroc), l’autre de Berekhat Ram (Israël). Il s’agit pour les uns de formes purement naturelles ; pour d’autres de formes naturelles dont la ressemblance aurait été accentuée par des gravures et enlèvements appropriés.

En Europe, les Erectus évoluent progressivement, entre 300 000 et 200 000 ans, vers une nouvelle forme, l’homme de Neandertal (appelé aussi Homo sapiens neandertalensis), à l’origine de la collection d’Arcy-sur-Cure, et avec lequel les activités symboliques se multiplient. Non loin d’Arcy d’ailleurs, il a taillé dans la grotte de la Roche-au-Loup, à Merry-sur-Yonne, une sorte de grattoir dans un oursin fossile, associant nature et culture comme l’avait fait avant lui son ancêtre Erectus avec le biface de West Tofts. Surtout, il creuse les premières tombes individuelles et laisse des objets auprès du corps – massacre de bouquetin, fleurs. Il est le premier à parer son corps, avec des colliers en dents de carnivores et de menus objets perforés. Il broie de l’ocre rouge, sans doute pour peindre des parties de son corps et peut-être aussi pour l’appliquer sur des parois de grottes – mais la peinture à l’ocre ne se date pas directement. Il a brisé, il y a 176 000 ans, des stalactites au fond de la grotte de Bruniquel (Tarn-et-Garonne), et en a organisé les fragments en cercles de deux à trois mètres de diamètre, sans utilité pratique décelable. Il a gravé, enfin, sur une paroi de la grotte de Gorham, en bord de mer à Gibraltar, une sorte de croisillon en traits profonds.

Si l’homme de Neandertal marque une évolution européenne et proche-orientale des Erectus locaux, d’autres Erectus, restés en Afrique, continuaient d’évoluer et allaient conduire, entre 300 000 et 100 000 ans, à Homo sapiens sapiens, soit « l’homme moderne ». Dans ce berceau originel, il a également laissé des vestiges d’activités « désintéressées », comme dans la grotte de Blombos, il y a 80 000 ans, à l’extrême pointe méridionale de l’Afrique du Sud : des coquilles de gastéropodes perforées pour être portées en collier (d’autres coquilles sont connues à la même époque dans la grotte aux Pigeons à Tafoughalt au Maroc), et surtout deux petits morceaux d’ocre rouge sculptés en parallélépipèdes, et soigneusement ornés de croisillons gravés. Des traces de peintures ont été également détectées sur les parois d’une autre grotte sud-africaine, celle de Sibudu dans le Natal.

Les premières images

C’est à partir de 100 000 ans environ que de petits groupes de Sapiens s’éloignent progressivement de l’Afrique, sans doute par élargissement insensible de leurs territoires de chasse et de cueillette. Ils atteignent, vers l’est, l’Australie il y a 50 000 ans environ, ce qui suppose une maîtrise de la navigation en mer. Vers l’ouest, ils sont signalés en Europe à partir de 40 000 ans. Ils franchissent le détroit de Béring il y a sans doute 25 000 ans au moins, constituant la première présence humaine dans les Amériques. Entre 40 000 et 35 000 ans, aux deux extrémités de l’Eurasie et à l’aboutissement de ces différentes manifestations esthétiques, qui s’étaient échelonnées sur deux sinon trois millions d’années, apparaissent les premières figurations indéniables.

À l’est, dans une grotte de la région de Maros-Pangkep, au sud-ouest de l’île indonésienne de Sulawesi, une peinture rupestre datée d’environ 40 000 ans représente un babiroussa, sorte de suidé local, tandis que plusieurs mains humaines ont été détourées au pochoir, apparaissant ainsi en négatif sur la paroi. À l’ouest, à peu près au même moment, dans le Jura souabe en Allemagne et dans la grotte Chauvet-Pont d’Arc en Ardèche, d’autres humains ont peint ou sculpté des images d’animaux dangereux, exceptionnellement de femmes, et détouré leurs mains sur la roche.

Cette présence des images de mains, qu’elles soient appliquées directement en positif après avoir enduit la main de peinture à l’ocre, ou bien exécutées au pochoir en soufflant de la peinture tout autour de la main, constitue un phénomène universel. On le rencontre à des dates variées, de l’Espagne à l’Australie et de l’Inde à l’Indonésie. Si « re-présenter » c’est rendre visible à nouveau quelque chose ou quelqu’un d’absent, appliquer sa propre main contre la paroi et en laisser la marque peinte avant de s’en retirer est sans doute une des premières manières de le faire en laissant pour longtemps une trace de soi-même, comme l’a suggéré Marie-José Mondzain. Si l’on applique l’indice dit de Manning – mesurant la différence de longueur entre index et annulaire, qui varie selon le sexe –, on note en général autant de femmes que d’hommes parmi ces empreintes de mains.

À l’exception de ces mains, vestiges d’êtres réels, il existe très peu de représentations humaines, dans les premiers temps de la figuration. Seuls, ou presque, les animaux sont représentés. Ces sociétés de chasseurs-cueilleurs sont immergées dans le monde animal, qui les nourrit mais aussi les menace. Elles se vivent comme une espèce parmi d’autres, et plus vulnérable que d’autres. De fait, les sociétés traditionnelles recourent souvent au totémisme, et se répartissent en groupes ou clans à l’origine desquels on trouve un ancêtre fondateur animal. Ce qui pourrait expliquer cette prédominance des animaux, selon Alain Testart.

Toutefois, pour en rester à l’Europe du Sud-Ouest – la mieux étudiée, et où les grottes karstiques abondent –, on doit se rappeler que l’art paléolithique s’étendit sur une durée de près de 30 000 ans, soit deux fois celle qui nous sépare de Lascaux. Même si les sociétés de chasseurs-cueilleurs vivent dans un temps plus lent que les nôtres, des transformations ont dû avoir lieu, accompagnant notamment les variations de l’environnement : pendant la dernière période glaciaire (de – 115000 ans à – 12000 ans), il y eut des variations, avec un maximum glaciaire vers – 22000 ans, puis des réchauffements progressifs, avec des oscillations. Aussi les premières thématiques, comme celles qu’on voit à Chauvet, sont-elles très différentes de celles qui, 20 000 ans plus tard, caractérisent les grottes classiques du Périgord et des Pyrénées, Lascaux, Niaux, Rouffignac ou Altamira. Dans la grotte Chauvet, les animaux dangereux sont très fréquents parmi les quelque quatre cent trente représentés : grands félins (les plus nombreux), ours, hyènes, mammouths et rhinocéros, avec, pour ces derniers, près des deux tiers des exemplaires connus de cette dernière espèce dans toute l’Europe… À la même époque, dans les grottes du Jura souabe (Hohlenstein, Vogelherd, Geissenklösterle), on sculptait des statuettes d’animaux équivalents, tels rhinocéros, ours, lions.

Félins et rhinocéros, Caverne du Pont d’Arc

Félins et rhinocéros, Caverne du Pont d’Arc

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Découverte en 1994, la grotte Chauvet-Pont d'Arc se caractérise par la grande richesse de son bestiaire : si les chevaux et les bisons y figurent, ce sont les animaux tels que les ours, les mammouths, les rhinocéros et les félins (ceux-ci parfois sous forme de frise) qui retiennent d'abord... 

Crédits : Patrick Aventurier/ Getty Images

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À Lascaux au contraire, comme l’ont bien mis en évidence André Leroi-Gourhan et Annette Laming-Emperaire, la thématique dominante est marquée par une opposition entre les chevaux d’une part, et les bisons ou les aurochs de l’autre, avec un animal périphérique, cerf ou bouquetin. Les animaux dangereux, comme les grands carnivores, sont exceptionnels et représentés seulement dans des parties des grottes éloignées et étroites, comme le « diverticule des félins » à Lascaux – où les six félins ne comptent cependant que pour un dixième à peine des animaux peints dans ce lieu resserré. Les deux préhistoriens ont mis la dualité bison-cheval en relation avec une opposition féminin-masculin, confirmée par la présence sur les animaux de représentations schématisées de sexes respectivement féminins et masculins. À Chauvet comme à Lascaux, ce ne sont pas les animaux chassés et consommés à l’époque (en très grande majorité des rennes) qui sont représentés. Ces images peintes ou gravées ne constituent donc pas des tableaux de chasse. La succession serrée de plusieurs profils d’un même animal (lionnes, rhinocéros) a pu aussi, comme le suggère Marc Azéma, produire un effet « cinématographique » de mouvement sur les parois, à la faveur de la lumière changeante des lampes de pierre à huile qui fournissaient l’éclairage.

Aurochs et chevaux, Lascaux

Aurochs et chevaux, Lascaux

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La représentation de bêtes sauvages dans les grottes ornées marque un moment clé de l'histoire de la représentation. On y voit se former un système de pensée global, où l'humain éprouve le pouvoir d'abstraction de l'image. Aurochs et chevaux, peintures magdaléniennes (15 000 ans avant... 

Crédits : Fine Art Images/ Heritage Images/ Getty Images

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Pourquoi des femmes nues ?

Quant aux représentations humaines, la plus ancienne connue est la « Vénus » de Hohle Fels (Jura souabe), une statuette féminine en ivoire de mammouth, haute de six centimètres et dotée d’un sexe et de seins démesurés. Elle comporte à la place de la tête un petit anneau destiné à la suspension. À peu de distance ont été découverts des fragments de flûtes en os de vautour, les plus anciens instruments de musique connus, si l’on excepte la flûte supposée néandertalienne, mais controversée, de la grotte de Divje Babe (Slovénie). D’une autre grotte souabe provient la statuette en ivoire d’une trentaine de centimètres de l’abri Stadel, à Hohlenstein, un corps vraisemblablement féminin mais surmonté d’une tête de lionne. Dans la grotte Chauvet, la seule représentation humaine, sur une excroissance de la paroi qu’on pourrait trouver de forme phallique, est un bas-ventre féminin peint en noir, qui ne comporte que le triangle pubien, la vulve et le haut des cuisses. Ce bas-ventre est surmonté d’une tête de bison – animal « féminin » au temps de Lascaux, d’après André Leroi-Gourhan. Juste à gauche se déploient l’encolure et la tête d’une lionne. Dans le reste de la grotte, outre des mains positives et négatives, toutes en ocre rouge, on trouve également cinq triangles pubiens gravés, et un autre peint en noir.

« Vénus » de Hohle Fels (Allemagne)

« Vénus » de Hohle Fels (Allemagne)

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Cette figurine en ivoire découverte en 2008 dans le Jura souabe est la plus ancienne connue, datée entre – 35 000 et – 31 000 ans, soit la période de l'Aurignacien. L'anneau remplaçant la tête de la statuette permettait de la porter comme pendentif. 

Crédits : H. Jensen/ Universitat Tubingen/ Rex Features/ SIPA

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Toutes les manifestations esthétiques que nous venons d’aborder se déroulent durant la première période du Paléolithique supérieur en Europe, marquée par l’arrivée d’Homo sapiens et appelée Aurignacien, du nom d’une grotte de la Haute-Garonne. Elle dure de 39 000 à 29 000 ans environ avant notre ère. Elle est suivie par le Gravettien, du nom de l’abri de La Gravette à Bayac en Dordogne, qui s’étend de – 29000 à – 20000 environ. Les œuvres pariétales connues pour cette seconde période sont beaucoup plus rudimentaires et, avant la datation de la grotte Chauvet, on avait tendance à y placer les premiers développements de l’art, après des balbutiements aurignaciens. Depuis, sous réserve de nouvelles découvertes, il paraît probable que la trajectoire de l’art paléolithique n’ait pas été linéaire mais ait beaucoup varié au cours du temps, même si les conventions graphiques sont restées les mêmes : presque uniquement des animaux, représentés de profil, flottants et non intégrés dans un paysage, et sans scènes narratives, à de rares exceptions.

En revanche, la période gravettienne est réputée pour ses quelque deux cents « Vénus », figurines féminines nues aux formes opulentes, d’un style très différent de celle de Hohle Fels, mais construites suivant un canon identique du Périgord jusqu’à l’Ukraine, qu’elles soient en ivoire pour la plupart, mais aussi en pierre (comme à Willendorf en Autriche), en argile cuite (comme à Dolní Vĕstonice en Tchéquie, le plus vieil objet en cette matière), ou même représentées en bas-relief et peintes en rouge, comme à Laussel en Dordogne. Un autre trait caractéristique est, à de très rares exceptions près (comme la célèbre Dame à la capuche de Brassempouy, fragment de figurine en ivoire dont on ne connaît pas le corps), qu’elles n’ont pas de visage, que leur tête soit lisse ou même recouverte d’une résille, comme à Willendorf. L’uniformité de leur canon de construction, bien mis en valeur par André Leroi-Gourhan, confirme les relations culturelles qui unissaient de proche en proche ces petits groupes de chasseurs-cueilleurs sur des milliers de kilomètres. Elle montre aussi qu’il ne s’agissait pas de représentations individuelles, mais de figures codées.

Pourquoi, dès les premières représentations aurignaciennes, puis pendant le Gravettien et au-delà, cette fixation sur le corps féminin érotisé et sans visage, parfois même réduit, sur les parois des grottes, à la simple représentation d’une vulve plus ou moins stylisée ? Chez tous les primates et plus généralement les mammifères, la sexualité est interrompue cycliquement par les moments où les femelles ne sont plus réceptives. À cet égard, la femme représente la seule exception. Cette possibilité continue d’accouplement, si elle présente des avantages pour les individus, est aussi un facteur de tension. Les plus vieux textes connus nous le confirment, tel l’Iliade, qui commence par une infraction sexuelle, l’enlèvement d’Hélène par Pâris, et se continue par une dispute entre Agamemnon et Achille à propos de la belle captive Briséis. Les temples grecs illustrent à l’envi l’enlèvement des femmes des Lapithes par les Centaures, tandis que l’histoire légendaire de Rome comprend en ses débuts l’enlèvement fondateur des Sabines par les Romains. Il est donc légitime de penser que la sexualité, d’un point de vue masculin, faisait partie des préoccupations majeures de ces sociétés. Dès lors, ces figurines procédaient d’une manière de la mettre à distance et de se la représenter. Que la représentation se soit focalisée dans ces périodes initiales à la fois sur le corps érotisé de la femme et sur les animaux dangereux a pu exprimer aussi une appréhension quant au contrôle de la sexualité.

Apogée et fin de l’art des grottes

Les deux périodes suivantes, celles du Solutréen (d’après la roche de Solutré en Saône-et-Loire) puis du Magdalénien (d’après l’abri de La Madeleine en Dordogne), de 20 000 à 10 000 ans environ avant notre ère et avec lesquelles se terminent le Paléolithique supérieur et la dernière période glaciaire, voient l’apogée de l’art rupestre dans la centaine de grottes du sud-ouest de la France et du nord de l’Espagne, avec les noms fameux de Lascaux, Font-de-Gaume, Niaux, Altamira, Rouffignac, Pech Merle, etc. La thématique d’opposition bison-cheval, laquelle se recoupe avec l’opposition féminin-masculin, semble bien prolonger les préoccupations précédentes, du moins si l’on suit André Leroi-Gourhan et Annette Laming-Emperaire, et même si le bestiaire a changé. Les interprétations concurrentes n’ont bien sûr pas manqué pour caractériser ces images, de la « magie de chasse » à « l’art pour l’art », en passant par le « chamanisme », une théorie très en vogue mais qui ne repose pas sur une démonstration concrète.

Les grottes n’étaient pas le seul lieu des représentations. Les bonnes conditions environnementales de la vallée de Côa, au Portugal, ont révélé un art de plein air, gravé sur des rochers au grand jour mais, la plupart du temps, disparu à jamais dans d’autres régions. L’art sur des objets mobiliers est également très présent : plaquettes gravées comme à La Marche (Vienne), statuettes, et aussi objets du quotidien ornés, bâtons percés ou propulseurs, enjolivés de sculptures ou gravures animales. On peut faire remonter cet « art du quotidien » aux premiers bifaces et à leur inutile symétrie.

Le réchauffement climatique progressif, à partir de – 12000 environ, vient bouleverser l’environnement terrestre. Steppes et savanes européennes font place à une forêt dense. Mammouths et rennes remontent vers le nord. L’art du Paléolithique supérieur se dissout et se fragmente entre des communautés isolées, dans des sociétés appelées mésolithiques. Dans les Pyrénées, ce sont des galets peints de motifs géométriques élémentaires, galets que l’on retrouve gravés dans le Jura. Sur les rives de la Baltique nouvellement reconquises s’épanouit un art animalier sur bois ou bois de cerf. Dans les abris sous roche du Levant espagnol sont peintes des scènes de chasse ou de guerre, entre archers. Le long du cours moyen du Danube, en Serbie et en Roumanie, les chasseurs sédentaires de la culture de Lepenski Vir sculptent de gros galets en forme de poissons humanoïdes. L’arrivée des communautés agricoles venues du Proche-Orient à partir de la fin du VIIe millénaire mettra fin à ces manifestations discrètes.

Galet sculpté de Lepenski Vir (Serbie)

Galet sculpté de Lepenski Vir (Serbie)

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Dernier vestige de l'art mésolithique européen, située sur les rives du Danube, la culture de Lepenski Vir se signale notamment par ses galets anthropomorphes représentant des personnages mi-hommes mi-poissons. Ces objets ont été retrouvés dans les tombes où étaient déposés les défunts.... 

Crédits : Erich Lessing/ AKG-images

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Révolution néolithique, révolution des images

En effet, à partir de – 10000 environ, dans l’actuelle période interglaciaire, des communautés de chasseurs-cueilleurs, de manière indépendante dans plusieurs régions du monde, se sédentarisent et inventent progressivement la domestication des animaux et des plantes, qui caractérise ce qu’on appelle le Néolithique. Ce bouleversement radical s’accompagne aussi d’une modification des figurations, sans que l’on puisse établir l’effet et la cause. Néanmoins, le rapport à la nature change : les humains ne se vivent plus comme une espèce animale parmi d’autres, mais entreprennent de dominer la nature. Le thème de la femme et des animaux sauvages reste présent, comme c’est le cas pour la statuette féminine assise de Çatal Hüyük (Turquie), flanquée de deux léopards sur lesquels elle pose ses mains, image de la « maîtresse des animaux » qui se retrouvera dans les religions méditerranéennes d’époque historique. On a voulu rapporter les statuettes féminines de cette période à l’agriculture et à la fertilité. Mais pareille thématique, on l’a vu, est bien antérieure et d’origine paléolithique. On a même supposé, avec Johann Jakob Bachofen au xixe siècle, repris par Marija Gimbutas à la fin du xxe siècle, que ces statuettes témoigneraient pour cette époque d’un matriarcat primitif, de sociétés où les femmes auraient exercé un pouvoir politique exclusif. Un système qui n’est cependant avéré nulle part dans le monde.

À côté de ces statuettes, qui semblent plutôt relever de cultes domestiques, sont élevées les premières constructions à but exclusivement cérémoniel et sans doute religieux. Ainsi, à Göbekli Tepe (Turquie), une vingtaine de constructions circulaires en pierres sèches, d’une vingtaine de mètres de diamètre, englobaient dans leurs murs des stèles en forme de « T » de trois mètres de haut, ornées de bas-reliefs représentant des animaux sauvages (lions, sangliers, renards) presque toujours mâles. Non loin de là, de la ville d’Urfa provient la plus ancienne statue en pierre, de taille humaine, jamais trouvée ; elle est également masculine. À Aïn Ghazal (Jordanie) ont été découvertes une vingtaine de statues humaines en chaux, sur un bâti de joncs, les yeux peints au bitume, et d’un mètre de hauteur. Sur plusieurs sites, on récupérait le crâne de certains défunts, sur lequel on modelait un nouveau visage d’argile, avec des yeux en coquillage. L’émergence de l’agriculture coïncide donc avec une intense effervescence des représentations, de nouvelles techniques et de nouveaux thèmes. Il semble bien que ce soit à cette époque que les humains commencent à créer des dieux à leur image, tels qu’ils seront aux époques historiques.

Statue néolithique, Aïn Ghazal (Jordanie)

Statue néolithique, Aïn Ghazal (Jordanie)

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Au Néolithique, la figuration acquiert une signification cultuelle et funéraire forte. Les statues découvertes sur le site d'Aïn Ghazal (Jordanie) se caractérisent notamment par un front haut et des yeux cernés de bitume. Vers 8000 avant notre ère. British Museum, Londres. 

Crédits : Lime plaster statue / Universal History Archive/UIG/ Bridgeman Images

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Lorsque le Néolithique s’étend à l’Europe sous forme de petites communautés villageoises, les expressions figuratives restent modestes. Il s’agit essentiellement de figurines féminines dans un premier temps, mais qui se font de plus en plus rares au fur et à mesure de la progression vers l’ouest. Lorsque apparaissent les premières sociétés inégalitaires, celles de l’âge du cuivre ou Chalcolithique, une nouvelle thématique s’impose, sculptée ou gravée, celle d’hommes en armes et en figure de pouvoir. Elle durera jusqu’à nos jours, faisant passer à l’arrière-plan les représentations féminines.

Statue-menhir, Les Maurels

Statue-menhir, Les Maurels

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Très présentes dans le sud de la France (Provence, Languedoc, Rouergue), ces stèles à forme humaine d'une hauteur comprise entre 0,85 centimètre et 2,10 mètres montrent soit des femmes (seins en forme de boutons, colliers à plusieurs rangs autour du cou), soit, comme ici des hommes. Les... 

Crédits : P. Soissons/ musée Fenaille - Rodez, collection Société des lettres de l'Aveyron

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—  Jean-Paul DEMOULE

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A. Schnapp dir., Préhistoire et Antiquité, Histoire de l’art, Flammarion, Paris, 2011

A. Testart, La Déesse et le grain, Errance, Paris, 2010 ; Art et religion de Chauvet à Lascaux, Gallimard, 2016

M. Vanhaeren & F. d’Errico, « L’émergence du corps paré. Objets corporels paléolithiques », Civilisations – Revue internationale d'anthropologie et de sciences humaines, vol. 59, no 2, 2011 (https://civilisations.revues.org/2589).

Écrit par :

  • : professeur émérite à l'université Paris-I-Panthéon-Sorbonne et à l'Institut universitaire de France

Classification


Autres références

«  FIGURATION, paléolithique et néolithique  » est également traité dans :

FIGURATIF ART

  • Écrit par 
  • Jacques GUILLERME
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Dans le chapitre « Fonction sociale de l'art figuratif »  : […] Les images anthropocentriques de l'univers sont des anamorphoses de la structuration sociale. Cette relation se dévoile en premier lieu dans les circonstances de société où l'homme est à la fois ordonnateur et support de la figuration. « Le rapport des individus figurants à la matière figurée est moins important, écrit A. Leroi-Gourhan, que les valeurs communes entre figurants et spectateurs, qui […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/art-figuratif/#i_56997

GÖBEKLI TEPE, site archéologique

  • Écrit par 
  • Jean-Paul DEMOULE
  •  • 2 640 mots
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Dans le chapitre « Un bestiaire de chasseurs »  : […] Les constructions circulaires ou légèrement ovales qui ont déjà été fouillées sont désignées par des lettres . La construction A comprend six piliers déjà dégagés, la construction B neuf, la C dix-huit et, enfin, la D treize. Il est à noter que la faune sauvage consommée, dont des ossements ont été retrouvés sur le site – gazelles, bovidés et onagres –, n’est que très rarement représentée sur les […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/gobekli-tepe-site-archeologique/#i_56997

Voir aussi

Pour citer l’article

Jean-Paul DEMOULE, « FIGURATION, paléolithique et néolithique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 septembre 2019. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/figuration-paleolithique-et-neolithique/