ÉCONOMIE CIRCULAIRE

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Déchets échoués près d’Ilulissat, sur la côte ouest du Groenland

Déchets échoués près d’Ilulissat, sur la côte ouest du Groenland
Crédits : Ashley Cooper/ Construction Photography/ Avalon/ Getty Images

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Promotion du Project Earth de l’enseigne britannique Selfridges

Promotion du Project Earth de l’enseigne britannique Selfridges
Crédits : Courtesy of Project Earth by Selfridges

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Recyclage d’automobiles, Saxe (Allemagne)

Recyclage d’automobiles, Saxe (Allemagne)
Crédits : Waltraud Grubitzsch/ picture alliance/ Getty Images

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Les systèmes de production et de consommation dits linéaires, consistant à extraire, fabriquer, consommer et jeter, engendrent l’exploitation des ressources naturelles de façon si intensive qu’ils contribuent étroitement au réchauffement climatique, à la diminution de la biodiversité et à l’appauvrissement des sols, avec des conséquences qui peuvent devenir irréparables pour la survie de l’homme.

Déchets échoués près d’Ilulissat, sur la côte ouest du Groenland

photographie : Déchets échoués près d’Ilulissat, sur la côte ouest du Groenland

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Les excès de la consommation entraînant de lourds dégâts environnementaux, l'économie circulaire prône le recyclage et la réutilisation des biens de consommation (photo prise en 2008). 

Crédits : Ashley Cooper/ Construction Photography/ Avalon/ Getty Images

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Cette constatation a conduit à la remise en question de ce système et à l’émergence de l’économie circulaire à la fin des années 1980 pour tenter d’inscrire nos modèles de production et de consommation dans les limites planétaires, de façon volontariste, selon une plus grande sobriété en ressources et en énergie.

L’Anthropocène et les limites planétaires comme cadre de l’économie circulaire

Un contrepoint à l’économie linéaire

L’industrie textile illustre très bien la logique linéaire et ses effets néfastes : le coton utilisé est à 97 p. 100 issu de matière vierge, 1 p. 100 seulement provenant de textile recyclé et 2 p. 100 de coton recyclé issu d’autres industries ; sa production occupe une grande partie des sols cultivables, requiert beaucoup d’eau et de pesticides, tandis qu’en fin de cycle, 87 p. 100 des fibres sont mises en décharge ou incinérées. Non seulement ce modèle entretient un gaspillage important, mais il génère des impacts environnementaux qui mettent en cause sa viabilité à long terme alors que certaines limites planétaires sont déjà atteintes ou dépassées.

Ce constat n’est pas nouveau. Le premier rapport du Club de Rome, publié en 1972, associait déjà la poursuite de la croissance économique à une chute de la population mondiale au xxie siècle, causée justement par la pollution, l’appauvrissement des sols cultivables et la raréfaction des ressources énergétiques. Entre 1983 et 1987, la Commission mondiale sur l’environnement et le développement, dirigée par la Première ministre norvégienne Gro Harlem Brundtland, avait contribué à promouvoir le concept de « développement durable » pour tenter de satisfaire les besoins des consommateurs actuels sans compromettre ceux des générations futures en limitant l’exploitation des ressources naturelles. En 2000, le prix Nobel de chimie Paul Crutzen a proposé le concept d'Anthropocène, autrement dit « âge de l’homme », pour sensibiliser la société à ces changements environnementaux créés par les activités humaines, de grande ampleur, systémiques et irréversibles.

Des sources et des champs d’application multiples

Le paradigme de l’économie circulaire, qui s’inscrit dans ce contexte de l’Anthropocène, repose sur une série de réflexions menées à partir des années 1970 dans plusieurs domaines scientifiques, et sur des applications pratiques pionnières.

Dès 1966, dans The Economics of the Coming Spaceship Earth, l’économiste Kenneth Boulding défend la nécessité de systèmes circulaires pour permettre la vie humaine sur Terre à long terme.

En 1971, Nicholas Georgescu-Roegen rappelle le second principe de la thermodynamique suivant lequel l’énergie d’un système fermé tend à la dégradation thermique et le fait que la production matérielle ne peut s’accroître indéfiniment dans un monde où l’énergie et les matières premières sont limitées. Au-delà de la thermodynamique, le mathématicien et économiste proposait un « quatrième principe » selon lequel la matière, au fur et à mesure de ses utilisations, se dégrade aussi – comme l’énergie – de façon inéluctable. Ce principe continue de faire l’objet de controverses, mais il semble à première vue confirmé par les limites observées lors des recyclages successifs de certaines matières.

Les économistes David W. Pearce et Robert K. Turner s’inspirent de la réflexion de Georgescu-Roegen pour démontrer les limites des systèmes de production linéaires et défendre la mise en place de systèmes circulaires : ils soulignent le rôle des ressources naturelles dans l’économie, en termes d’intrants pour la production et la consommation, ou de puits pour les déchets.

En 1976, l’architecte et économiste Walter Stahel établit les principes d’une économie fonctionnant en circuit fermé (d’où le terme d’économie « circulaire ») et ses effets sur la création d’emplois, la croissance, la réduction des déchets et des ressources consommées. Stahel s’intéresse ensuite aux modalités d’accès à l’usage et à la fonction, qui induisent des démarches circulaires, sans passer par l’achat du produit. Des convergences existent d’ailleurs entre l’économie circulaire et l’économie de la fonctionnalité : lorsqu’elles mettent en location des biens de consommation courants au lieu de les vendre, les entreprises ont davantage intérêt à mettre en œuvre tous les procédés permettant d’allonger la durée de vie des produits, puisqu’elles en restent propriétaires et continuent d’en tirer des bénéfices tant qu’ils ne sont pas obsolètes.

À la fin des années 1970, le paysagiste John T. Lyle met en lumière l’intérêt d’une approche régénérative, « Regenerative Design », pour restaurer, renouveler ou revitaliser l’énergie et les matières nécessaires à la production. Ses réflexions trouvent des applications dans la permaculture, par exemple, qui intègre la régénération des sols cultivés dans sa visée.

Au vu de l’ampleur du défi écologique auquel nos sociétés sont confrontées, le pari de l’économie circulaire consiste à repenser l’économie en s’inspirant de la nature : c’est ce qu’on appelle le biomimétisme. Ce principe est bien illustré par la permaculture, qui repose sur une conception et des techniques qui favorisent les synergies entre les plantes et la régénération des sols en agriculture. Dans le même esprit, l’aquaponie associe l’aquaculture et la culture de plantes grâce à la conversion aérobie de l'ammoniac en nitrates qui a lieu lorsque les bactéries issues du support de culture transforment l'ammoniac contenu dans les déjections des poissons en nutriments (nitrates notamment) directement assimilables par la végétation.

L'économie circulaire s'inspire aussi de réflexions du chimiste Michael Braungart et de l’architecte William McDonough, et en particulier de la théorie du « berceau au berceau » (cradle to cradle) formalisée en 2002.

La tension entre exigence de sobriété et recherche de nouveaux gisements de valeur

Selon le philosophe Dominique Bourg, la visée de l’économie circulaire est « la préservation de la biosphère afin d’en maintenir la viabilité, pour l’espèce humaine au premier chef ». Ce principe de conservation et de restauration du capital naturel implique, soit de minimiser l’extraction de ressources naturelles difficilement ou non renouvelables (dans le cadre d’une soutenabilité dite « faible »), soit d’éviter tout prélèvement de ressources non renouvelables (dans le cadre d’une soutenabilité dite « forte »), et dans tous les cas, d’opter pour des procédés ou des technologies qui utilisent des ressources renouvelables sobres en énergie ou à faible impact, et des systèmes favorisant la régénération des sols et des milieux naturels. Ce principe rejoint l’exigence d’un « découplage absolu », c’est-à-dire la nécessité de promouvoir des modèles économiques dont l’impact sur les ressources naturelles diminue de façon nette, en termes absolus.

Certains acteurs se préoccupent également de faire de l’économie circulaire un nouveau gisement de valeur et d’opportunités économiques. L’analyse des synergies entre intelligence artificielle et économie circulaire publiée conjointement par la Fondation Ellen MacArthur et l’entreprise Google s’intéresse ainsi à l'amélioration de la conception des produits et des matériaux, des modèles commerciaux fondés sur la circularité et des infrastructures dans les secteurs de l'alimentation et de l'électronique. Elle estime la valeur qui pourrait être générée par ces synergies à 127 et 90 milliards de dollars par an en 2030, respectivement pour l’alimentation et l’électronique grand public.

Promotion du Project Earth de l’enseigne britannique Selfridges

photographie : Promotion du Project Earth de l’enseigne britannique Selfridges

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Le grand magasin anglais Selfridges affiche le slogan Let's change the way we shop (« Changeons notre façon de consommer »). L'enseigne s'engage dans l'économie circulaire en promouvant la réparation et le recyclage dans son magasin emblématique d'Oxford Street à Londres (août 2020,... 

Crédits : Courtesy of Project Earth by Selfridges

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Compte tenu de sa relative jeunesse, l’économie circulaire n’est pas encore une notion stabilisée. Pour cette raison, elle peut être interprétée très différemment par les tenants d’une « croissance verte », qui l’utilisent pour légitimer la déclinaison circulaire de modèles marchands, et par les partisans de la décroissance, qui la jugent contre-productive parce qu’elle détourne des objectifs de sobriété et de réduction pure et simple de la production et de la consommation.

Si le concept d’économie circulaire fait polémique, le fait qu’il soit ouvert à des applications multiples en fait aussi une source d’expérimentation très riche. Les principes opérationnels de la logique circulaire initiés dans certains secteurs d’application inspirent des changements de mode de production, de distribution et d’usage dans des secteurs d’activité très variés.

Les principes opérationnels de l’économie circulaire

Cette visée de préservation des écosystèmes se décline en principes opérationnels à mettre en œuvre de façon hiérarchisée. Ce cadre hiérarchique – inspiré de la gestion des déchets – est souvent résumé en une série de « R » (réduire, réparer, réutiliser, recycler) dans un ordre de préférence correspondant à l’impact environnemental : il s’agit d’abord de réduire les déchets et le gaspillage, puis d’étendre la durée de vie des produits grâce à la réparation ou au réemploi, puis en dernier recours de valoriser les matières par le recyclage.

Optimiser l’usage des produits et des matières

Les modèles circulaires visent à découpler la croissance économique des ressources naturelles, en favorisant le réemploi et la réparation, de façon à accroître le « rendement des ressources ». L'accès à un bien ou son usage y sont favorisés plus que sa propriété, à l’instar des modèles commerciaux favorisant la location plutôt que l’achat, pour des voitures, des pneus, des moteurs mais aussi pour des vêtements ou des appareils électroménagers. Depuis 2013, une marque hollandaise propose ainsi des jeans en location : au bout d’un an, les consommateurs peuvent échanger les jeans qu’ils ont loués contre une autre paire, les rendre pour qu’ils soient recyclés, ou les garder avec un contrat incluant un service de réparation gratuit et illimité. En privilégiant l’usage et le recyclage plutôt que la propriété et le stockage des biens, ce type de modèle invite le consommateur à adopter un « état d’esprit circulaire ». L’optimisation de l’usage des ressources implique de concevoir les produits selon cette visée et, pour les produits qui le nécessitent, de stocker des pièces de rechange pour pouvoir les distribuer et les réparer dans la durée. Ainsi, pour pouvoir réparer intégralement 75 p. 100 de ses produits, une entreprise d’électroménager française maintient en stock 6 000 pièces de rechange. L'aérospatiale, le transport maritime, l’imprimerie ou la défense adoptent ces modèles fondés sur l’accès parce qu’ils sont adaptés à leur industrie, où la valeur ajoutée résiduelle des anciens produits est encore élevée et où la refabrication est rentable.

Dans certains secteurs, le réemploi permet de faire face à la pénurie des ressources tout en faisant des économies importantes. La dépendance de l'industrie automobile vis-à-vis des matières premières et de certains métaux, rares ou non, constitue un obstacle majeur et présente des défis hautement stratégiques pour la gestion de l'approvisionnement. Outre les pénuries et les problèmes d'approvisionnement en métaux, l'augmentation de la demande mondiale de matières premières a entraîné des hausses de prix. En parallèle, 12 millions de véhicules sont retirés de la circulation chaque année dans l'Union européenne, ce qui constitue en fait une ressource précieuse si elle est recyclée. Tout en étant 30 à 50 p. 100 moins chères, les pièces réusinées ont la même garantie et sont soumises aux mêmes tests de contrôle de qualité que les pièces neuves. Dans le secteur du bâtiment, le choix de rénover plutôt que de détruire et de reconstruire permet aussi de réduire la consommation de sable – matériau très recherché au niveau mondial – et d’énergie, ce qui revient à une limitation des émissions de l’ordre de 15 p. 100. Dans le même esprit, une stratégie circulaire mise en œuvre sur vingt-cinq ans a permis à un fabriquant de revêtement de sol de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 96 p. 100, sa consommation d’eau de 88 p. 100, tout en augmentant de 88 p. 100 son utilisation d’énergies renouvelables et de 56 p. 100 la part de matériaux recyclés ou biosourcés (c’est-à-dire issus de matières premières renouvelables et non fossiles) utilisés dans les produits. Cette réduction de l’impact environnemental de la production s’est faite en associant à la démarche les fabricants de fibres, responsables de près des deux tiers des émissions au long du cycle de vie d’un revêtement de sol.

Recyclage d’automobiles, Saxe (Allemagne)

photographie : Recyclage d’automobiles, Saxe (Allemagne)

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Lors du recyclage d'une automobile, le véhicule est dépollué, les pièces réutilisables sont récupérées et revendues, les autres sont recyclées sous forme de matières premières. 

Crédits : Waltraud Grubitzsch/ picture alliance/ Getty Images

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Fermer les boucles et favoriser les échanges au sein d’écosystèmes industriels

D’après la Fondation Ellen MacArthur, l’économie circulaire implique de distinguer les matières artificielles et les matières naturelles, les premières devant être valorisées par le recyclage industriel et les secondes, qui seules sont biodégradables, pouvant être réintroduites dans le milieu naturel : « Une économie circulaire restaure, régénère et maintient les produits, les composants et les matériaux, à leur plus haute utilité et à tout moment, en distinguant les cycles techniques et biologiques. » Certains procédés industriels circulaires consistent d’ailleurs à distinguer et séparer les types de matériaux qui ont été associés préalablement, et permettre ainsi leur recyclage : c’est ce que font les entreprises de déconditionnement des déchets, qui séparent des autres matières plastiques (emballages) la matière organique afin de la réutiliser sous forme de biogaz, celles qui dissocient les polymères plastiques pour pouvoir les recycler dans de nouveaux contenants en plastique, ou encore celles qui extraient des déchets électroniques ou chimiques des matériaux précieux comme l’or ou le cuivre. Parvenir à séparer des matériaux composites n’est pas simple techniquement et implique souvent de monter des partenariats industriels spécifiques.

S’inspirant des écosystèmes naturels, caractérisés par la symbiose entre les espèces et les cycles naturels régénérants, de nombreuses expérimentations circulaires sont structurées par des partenariats entre les acteurs d’un même « écosystème industriel ». Les écosystèmes industriels comme celui mis en place dans la ville de Kalundborg au Danemark favorisent des fonctionnements en « boucle fermée », où les déchets des uns peuvent devenir les ressources des autres, grâce à une optimisation des flux de matière et d’énergie entre les différents partenaires. À Kalundborg, la mise en place de l’écosystème a commencé dès les années 1960, lorsque la raffinerie s’est installée : pour satisfaire ses besoins en eau, elle a développé des échanges directs avec trois autres entreprises situées à proximité, une usine de production d'électricité, un fabricant de matériaux de construction et une société pharmaceutique. Dans les années 1970, le fabricant de matériaux et la raffinerie ont relié leurs usines à l’aide d’un pipeline pour transporter les excès de gaz de la raffinerie et les utiliser comme source d'énergie pour le processus de séchage du gypse et du plâtre. Un grand projet de coopération a ensuite émergé en 1998 entre l'usine d’électricité, la raffinerie et la société pharmaceutique, la première fournissant aux deux autres de la vapeur d’eau transportée par des pipelines longs de 3 kilomètres. La ville de Kalundborg a également bénéficié de cette fourniture de chaleur, devenant alors partie prenante de l’écosystème industriel en tant que prestataire de services et fournisseur d'électricité et d'eau. Cet exemple emblématique n’est pas unique. En France, l’écosystème créé à Dunkerque autour du partage de la gestion des déchets et de l’étude de flux (énergie, eau, déchets…), facilité par l’association Ecopal auprès de 150 entreprises du territoire, relève de la même logique.

Au-delà de l’écologie industrielle développée dans des espaces spécifiques comme les ports de Kalundborg, Dunkerque ou La Rochelle, cette logique de partenariats apparaît aussi pour développer des innovations autour du recyclage des matériaux. Lorsque Serge Ferrari, fabricant d’un textile composite fait de PVC et de polyester, a cherché à recycler ses déchets de produits en fin de vie, il s’est d’abord associé à Solvay (un fournisseur de PVC), créant Texyloop en Italie, pour établir une solution technique séparant le PVC et le polyester. Puis il s'est appuyé sur tout son réseau de partenaires de façon à pouvoir fournir un volume suffisant de matériaux pour rendre le processus technique lui-même économiquement viable. Cet exemple montre que la logique circulaire va souvent de pair avec une logique partenariale, la prise en charge par un seul acteur ou la simple externalisation n'étant pas viable techniquement ni économiquement. Des investissements spécifiques et une forte collaboration entre les chaînes d'approvisionnement, dans une perspective holistique, sont nécessaires.

Une approche holistique, systémique et multiéchelles

L’économie circulaire implique ainsi d’entrer dans une logique de cycle de vie complet du produit : depuis l’écoconception, avec des entreprises qui s'approvisionnent en matériaux recyclés ou qui refabriquent à partir de produits en fin de vie, en passant par l'accès, avec des modèles de location dans l’industrie automobile ou spatiale, et jusqu’au recyclage de produits en fin de vie pour utiliser leurs matières premières dans de nouveaux produits. L’économie circulaire va ainsi bien au-delà du simple recyclage des déchets et intervient à toutes les étapes du cycle de vie du produit.

Comme l’expliquent les philosophes Dominique Bourg et Christian Arnsperger, cette approche systémique s’envisage à plusieurs échelles, celles des microsystèmes (les entreprises, les produits), celles des méso-systèmes (les villes, les territoires, les chaînes de production ou les sites d’écologie industrielle), celles des macrosystèmes (échelle nationale, continentale et globale), qu’il s’agisse de la production ou de la consommation. La réduction de la consommation de matière implique en effet à la fois la sobriété à l’échelle de la consommation individuelle, l’écoconception à l’échelle industrielle et la réduction des flux de matière nets facilitée à l’échelle globale.

Aujourd’hui, si cette logique circulaire commence à voir le jour dans certains territoires « zéro déchet, zéro gaspillage » ou dans certaines villes comme Berlin ou Toronto, où des toits verts connectés permettent de récupérer et de réutiliser les eaux de pluie, force est de constater qu’elle est loin d’être généralisée. Nous sommes plutôt en présence d’« îlots de circularité » à l’échelle d’un territoire, d’une filière, d’un collectif d’acteurs autour de la permaculture, de l’agroécologie ou de l’économie sociale et solidaire. Ces îlots prennent pour l’instant la forme de projets urbanistiques (comme la réhabilitation des anciennes friches du pays de Sundgau en Alsace), territoriaux (comme le projet La Rochelle Territoire Zéro Carbone, lauréat de l’appel à projets national Territoires d’innovation, qui vise un bilan neutre en carbone en 2040) ou de lieux réhabilités de façon circulaire (comme Les Grands Voisins, jusqu’en 2020) ou la maison des Canaux à Paris.

Mais ces expérimentations restent relativement rares, souvent soutenues par des financements publics et toujours menacées par le modèle linéaire qui reste dominant et souvent plus rentable à court terme. Quels leviers permettraient d’étendre cette logique circulaire de façon à réduire plus nettement les flux de matières que nous produisons et consommons, et ainsi parvenir effectivement à préserver la biosphère pour les prochaines générations ?

Les enjeux économiques, institutionnels et sociaux d’un changement d’échelle

Vers une société circulaire

Le passage des modèles linéaires aux modèles circulaires ne va pas de soi. Il s’agit d’un radical changement de paradigme qui se fait par étapes. Le premier stade micro-circulaire, à l’échelle d’une entreprise ou d’une gamme de produits, permet de développer des « outils utiles ». Il présente néanmoins plusieurs risques et en particulier celui d’un « effet rebond », qui voit croître la production de déchets à cause d’une augmentation de la consommation alors que l’on espérait qu’elle soit compensée par le recyclage, et celui d’une « captation des déchets » à forte plus-value (plastique facilement recyclable, métaux précieux) par des entreprises qui freinent ensuite la réduction des déchets. Le cas de la consigne des bouteilles en plastique, qui a fait débat lors de l’adoption de la loi du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire, illustre bien ce dernier risque : la consigne vise l’amélioration du taux de recyclage des bouteilles en polyéthylène téréphtalate (PET), mais en privatisant la récupération d’une matière plastique facile à trier et à recycler (pour un prix de revente autour de 200 euros/tonne), le dispositif risque de contribuer à créer un marché favorable au maintien de ce genre d’emballage, alors même qu’il s’agit d’en réduire drastiquement l’usage pour limiter la pollution plastique.

Le second stade, au moins à l’échelle d’un territoire, est structuré par la réduction des flux de matière première, donc la mise en œuvre de mesures permettant de réduire effectivement les flux de matières et d’énergie en deçà des limites planétaires, en développant l’agroécologie, la dématérialisation, la décarbonation et l’économie de la fonctionnalité. Pour étendre ce type de démarche d’un petit territoire jusqu’à une échelle globale, des mesures d’incitation et de contrainte institutionnelles, fiscales ou juridiques sont nécessaires.

Le rôle décisif de la régulation

Le plan d’action de l’Union européenne, initié en 2015 à partir des travaux de la Plateforme européenne sur l’utilisation efficace des ressources, visait à optimiser la gestion des déchets (en recyclant davantage et en incinérant moins) plus qu’à les réduire. En France, la loi de 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte (LTECV) a inscrit l’économie circulaire dans le Code de l’environnement, défini le délit de tromperie pour obsolescence programmée et favorisé la transition circulaire dans le secteur du réemploi. Le projet de loi relatif à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire, adopté par l’Assemblée nationale en 2020, a proposé plusieurs actions concrètes dans différentes filières : l’information des consommateurs, la suppression du plastique à usage unique à partir de 2022 et la fin des dérogations dont bénéficiaient les « bioplastiques ». Malgré tout, elle s’inscrit plutôt dans une logique de stabilisation des outils à l’échelle d’une filière et pas encore dans une logique de réduction à une échelle plus globale. Certaines mesures qui permettraient de réduire davantage la production et la consommation de matière, comme l’avancement de l’échéance pour la fin du plastique à usage unique par exemple, ne sont pas intégrées. La régulation est souvent un levier déterminant pour faire évoluer les pratiques des entreprises comme des consommateurs et intégrer ce nouveau paradigme. Le succès des modèles circulaires est en effet conditionné par des facteurs culturels et tient notamment à leur capacité à être compris et adoptés par le plus grand nombre. C’est pour cela que les actions collectives engagées, pour sensibiliser et agir, par des associations comme Halte à l’obsolescence programmée (HOP) ou Zero Waste, sont décisives.

Sobriété environnementale et solidarité sociale

Même si l’économie circulaire est souvent davantage centrée sur les enjeux environnementaux que sur les enjeux sociaux, il est crucial d’y intégrer une exigence de justice sociale et intergénérationnelle, en cohérence avec son objectif de préservation des écosystèmes pour les générations futures. Il ne s’agit pas uniquement de limiter globalement la consommation de matière vierge et d’énergie, mais aussi de promouvoir des manières de produire et de consommer qui correspondent mieux aux besoins. Des convergences existent entre l’économie sociale et solidaire et l’économie circulaire. Depuis plusieurs décennies, les pratiques de réemploi et de réutilisation se sont développées grâce à des réseaux comme les ressourceries, Emmaüs ou l’association Envie. Cette dernière, pionnière de l’économie circulaire, a d’emblée construit son projet pour contribuer à la fois à la seconde vie des produits électroménagers et à l’insertion professionnelle, 2 000 de ses 2 500 salariés étant en insertion. Dans le même esprit, Emmaüs a structuré l’activité de ses communautés et chantiers d’insertion autour de la collecte, de la réparation, du réemploi et de la revente d’objets, associant les exigences économiques, environnementales et sociales de l’économie authentiquement circulaire. En termes économiques, le réemploi est en effet beaucoup plus rentable que le recyclage. En terme social, il permet aussi de créer davantage d’activité : d’après une étude de l’ADEME de 2014, 10 000 tonnes de déchets créent 1 emploi si ceux-ci sont enfouis, 31 s’ils sont recyclés et 850 s’ils sont traités par l’intermédiaire des structures de l’économie sociale et solidaire dédiées au réemploi. Cet essor du réemploi permet aussi à des entreprises de se développer autour de la réparation, du reconditionnement et de la revente d’ordinateurs ou de téléphones portables de seconde main. Fermer une boucle au niveau du produit ou de la pièce génère en effet potentiellement beaucoup plus de valeur qu'au niveau du matériau. À titre d’exemple, il est plus facile de remettre à neuf un téléphone portable puis de le reconditionner pour le revendre, que de le recycler pour récupérer la matière première issue de ses composants. La difficulté principale du reconditionnement des téléphones consiste à les récupérer auprès des consommateurs qui ont tendance à garder leurs vieux téléphones au fond d’un tiroir plutôt que de les remettre en circulation.

L’économie circulaire offre un contrepoint à l’économie linéaire structurant nos sociétés de consommation industrielles. Il s’agit d’un nouveau paradigme avec des principes différents : les déchets sont des ressources, l’usage des biens n’implique pas la propriété, la performance est conditionnée par la réduction des flux nets de matière. Limités pour l’instant à quelques îlots ou filières, les modèles circulaires développés à plus grande échelle pourraient contribuer à conserver les ressources pour les générations futures. Pour tenir cette promesse, l’économie circulaire doit être conçue non comme une fin en soi, mais comme un moyen au service de la préservation des ressources matérielles et de l’énergie, mais aussi des biens communs mondiaux que sont l’eau, la biodiversité, le climat ou le lien social.

—  Cécile EZVAN

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Écrit par :

  • : docteure en philosophie, diplômée de l'École supérieure de commerce de Paris, chercheuse associée à l'ESCP Business School (Chaire économie circulaire)

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dans les systèmes de chauffage, la rénovation du parc immobilier, l’interdiction des moteurs Diesel en 2030 et des moteurs à essence en 2035, ainsi que des mesures relatives à l’économie circulaire, la promotion des ressources locales et la gestion des déchets. […] Lire la suite

France. Nomination de Michel Rocard au poste de Premier ministre. 10 mai - 1er juin 1988

fait partie des gouvernements Mauroy et Fabius de 1981 à 1986, et neuf retrouvent à peu près les mêmes fonctions. Les quatre ministres d'État sont Lionel Jospin, qui quitte la direction du P.S. (Éducation nationale, Recherche et Sports), Pierre Bérégovoy (Économie, Finances et Budget), Maurice Faure […] Lire la suite

Pour citer l’article

Cécile EZVAN, « ÉCONOMIE CIRCULAIRE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 16 avril 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/economie-circulaire/