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ANTHROPOCÈNE

En 2002, le chimiste et météorologue Paul Crutzen suggère une nouvelle subdivision géologique de l’ère quaternaire, caractérisée par les conséquences des activités humaines sur la planète, qu’il nomme Anthropocène. Cette proposition présente des caractéristiques inédites et la notion d’Anthropocène fait encore débat. En revanche, l’idée que l’homme est devenu une « force géologique » est loin d’être neuve.

Une question ancienne

Depuis le début du xixe siècle, la dénomination et la délimitation des subdivisions de l’ère quaternaire font l’objet de nombreux débats. Charles Lyell propose en 1839 (dans l’édition française de Nouveaux Éléments de géologie) le terme de Pléistocène pour désigner la période géologique la plus récente et qui correspond à l’ère quaternaire. Les progrès dans la compréhension des phénomènes glaciaires accomplis durant les années 1840 le conduisent une dizaine d’années plus tard à affiner cette période en la subdivisant : il utilise alors le terme « récent » pour désigner les 10 000 à 12 000 ans qui suivent la dernière glaciation et cela jusqu’à nos jours. Finalement, ce terme est remplacé par « Holocène », proposé par Paul Gervais en 1867-1869.

L’ histoire de la géologie est riche de bien d’autres propositions qui s’appuient souvent sur le rôle dominant de l’homme dans le fonctionnement de la planète. C’est ainsi qu’en 1871-1872, l’Italien Antonio Stoppani propose dans son Corsa di geologia, le terme « Anthropozoïque » tandis que « Psychozoïque » est forgé par Joseph LeConte en 1879. Ces deux mots ont un succès varié et sont souvent utilisés en lieu et place de Quaternaire. L’étymologie est claire : la période la plus récente (même si ses bornes temporelles sont floues) est caractérisée par l’espèce humaine et sa capacité à transformer les milieux naturels. À l’appui de cette thèse, on signale la disparition de la mégafaune de l’âge glaciaire (mammouth, mastodonte, paresseux géant…) ou des disparitions bien plus récentes d’espèces (dodos, moas, rhytine de Steller…). Il ne semble faire aucun doute pour les géologues qui s’intéressent à cette question que la caractéristique principale de l’être humain est sa capacité à favoriser ou à détruire les espèces en fonction de ses intérêts.

L’un des théoriciens les plus importants du xixe siècle est sans aucun doute George Perkins Marsh, qui publie en 1864 Man and Nature: or Physical Geography as Modified by Human Action, un ouvrage qu’il reprend et enrichit en 1874 sous le nouveau titre de The Earth as Modified by Human Action. Deux idées majeures se dégagent de ce livre : l’homme est bel et bien devenu une force géologique et, en l’absence d’une réflexion préalable et d’une certaine forme de retenue, les modifications induites par l’homme peuvent lui être néfastes. L’auteur fournit de nombreux exemples, concernant notamment la désertification de l’Afrique du Nord et d’autres régions méditerranéennes qu’il attribue à une mauvaise utilisation des terres agricoles.

Ces approches historiques et géographiques sont enrichies, à la fin du xixe siècle, par des contributions relevant de la géophysique, avec les travaux de Svante Arrhenius et Thomas C. Chamberlain qui cherchent à quantifier les transformations géochimiques provoquées par l’homme. Ces auteurs étudient notamment la relation entre la présence de CO2 dans l’atmosphère et le climat, préfigurant les travaux sur le réchauffement climatique.

Pour Marsh, comme pour bien d’autres savants du xixe siècle, l’étude de l’action de l’homme ne consiste pas uniquement en une réflexion historique sur le passé (sur ce que l’homme a fait, où et comment), mais bien à bâtir un raisonnement prospectif : le passé devient une source d’enseignement sur ce qui pourrait se passer demain. On retrouve le même[...]

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Écrit par

  • : docteur en sciences de l'environnement, historienne des sciences et de l'environnement, chercheuse associée au laboratoire SPHERE, CNRS, UMR 7219, université de Paris-VII-Denis-Diderot

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Médias

Vue d'artiste des premiers agriculteurs indiens - crédits : Library of Congress, Washington, D.C.

Vue d'artiste des premiers agriculteurs indiens

Rivage pollué de débris d’origine humaine - crédits : Education Images/ Universal Images Group/ Getty Images

Rivage pollué de débris d’origine humaine

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