CORDIER DANIEL (1920-2020)

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Daniel Cordier eut plusieurs vies successives, qui finirent par s’emboîter. Militant nationaliste, secrétaire puis biographe de Jean Moulin, collectionneur, galeriste, globe-trotter, historien, mémorialiste et finalement « grand témoin », il aura toujours été un homme d’engagements, de combats et de passions.

Daniel Cordier

photographie : Daniel Cordier

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Résistant de la première heure prêt « à tous les sacrifices pour que la France restât la France », comme l'a souligné le président Emmanuel Macron lors de l'hommage national rendu le 26 novembre 2020, Daniel Cordier considérait quant à lui qu'il n'avait « pas commis d'autre exploit... 

Crédits : Thibault Stipal/ Opale/ Bridgeman Images

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Daniel Bouyjou est né dans la bourgeoisie commerçante de Bordeaux le 10 août 1920. Le mariage de ses parents se détériore rapidement, en partie parce que son père est traumatisé par son expérience de combattant de la Grande Guerre. Sa mère divorce en 1925 pour se remarier avec l’industriel Charles Cordier. Sa garde est confiée à son père et il se retrouve pensionnaire. Voyant très peu sa mère dont le droit de visite est restreint et se sentant stigmatisé par son statut – alors rare – d’enfant de divorcés, il connaît une enfance solitaire et douloureuse dans un collège catholique. À l’adolescence s’éveille son intérêt violent pour la politique, sous l’influence des convictions maurrassiennes de son beau-père. Il fonde à Bordeaux un cercle Charles-Maurras et se plonge dans la lecture des écrits et de la presse d’Action française. Il néglige de poursuivre ses études, se rêvant pianiste contre la volonté de ses parents.

Trop jeune pour être mobilisé, il entend en famille le discours du maréchal Pétain, qui annonce, le 17 juin 1940, la demande d’armistice. Fou de chagrin et de colère devant ce qu’il verra toujours comme une trahison, il rassemble une quinzaine de jeunes gens pour lesquels son beau-père trouve un embarquement à Bayonne, avec le projet de continuer la guerre depuis l’empire colonial. Dérouté, le navire accoste le 25 juin 1940 en Grande-Bretagne. Découvrant là le général de Gaulle, Daniel Cordier s’engage parmi les premiers volontaires de la France libre naissante. Tout en recevant une formation militaire, il prend conscience de la diversité des engagés et se lie avec des hommes aux opinions et aux profils différents des siens, dont Raymond Aron. Se languissant de partir combattre, il sollicite son affectation dans les services secrets de la France libre – futur Bureau central de renseignements et d'action, le BCRA – et est parachuté en France en juillet 1942 pour y devenir opérateur radio. Mais Jean Moulin, représentant alors le général de Gaulle en zone libre pour y fédérer les mouvements de résistance, dépourvu de collaborateurs, le choisit pour diriger son secrétariat à Lyon. Au sein de la Résistance, Cordier se considérera toujours comme un officier de la France libre en mission. Durant cette période, ses opinions politiques se transforment. Il abandonne en particulier son antisémitisme en en découvrant, dans les persécutions à l’œuvre, les conséquences concrètes. Après avoir participé aux tractations nécessaires à la constitution du Conseil de la Résistance et au service d’ordre de sa première réunion en mai 1943, il est envoyé à Paris par Moulin pour y organiser sa prochaine implantation. Après l’arrestation de celui-ci le 21 juin, il garde ses fonctions auprès de son successeur, Claude Bouchinet-Serreulles, jusqu’en mars 1944. Il regagne l’Angleterre en passant par l’Espagne où, après un internement, il a l’occasion de visiter le musée du Prado, que Moulin lui avait recommandé. C’est pour lui une révélation. Il réintègre le BCRA et est fait compagnon de la Libération le 20 novembre 1944. Il demeure dans les services secrets jusqu’à la démission du général de Gaulle en janvier 1946, où il prépare, avec Vitia Hessel, un Livre blanc du BCRA à partir de ses archives que rédigera Stéphane Hessel.

Décidé à ne pas se comporter en « ancien combattant », Cordier s’engage dans la voie de l’art moderne que lui a fait découvrir Moulin. Il s’essaie à la peinture après un apprentissage à l’académie de la Grande-Chaumière, à Montparnasse, et commence à collectionner : Hartung, Michaux, Nicolas de Staël... De collectionneur, il devient marchand d’art pour gagner sa vie. Il ouvre en 1956 une galerie à Paris (puis des succursales à Francfort et New York) où, pendant huit ans, il connaît de grands succès, promouvant par exemple Jean Dubuffet, Hans Bellmer, Robert Rauschenberg, Louise Nevelson, Öyvind Fahlström, Dado ou Bernard Réquichot. Il renonce à ce métier parce qu’il est las de devoir justifier ses choix et qu’il estime le marché de l’art en France poussif et frileux. Membre de la commission d’acquisition du Musée national d’art moderne, il participe à l’organisation d’expositions d’art contemporain, dont certaines seront des événements marquants et feront scandale, comme l’« Exposition Pompidou » au Grand Palais en 1972. Il commence alors à faire à l’État de considérables donations d’œuvres (plus de 500). Elles seront réunies au Centre Pompidou dans l’exposition Daniel Cordier, le regard d’un amateur (1989), présentant la plus grande collection jamais offerte au musée. En 2015, il remet également au musée cent cinquante œuvres extra-européennes et les archives de sa galerie. Accusé, au moment de l’exposition de 1989, d’être un provocateur, il répondait : « Je ne tiens pas à faire du scandale […] En revanche, j’ai toujours eu l’ambition morale de vivre vis-à-vis de moi-même dans la vérité. » Par goût des découvertes, il enchaîne pendant les années 1960-1970 quatre tours du monde.

En 1977, à l’issue de sa participation à un débat des Dossiers de l’écran faisant suite à un film consacré à Jean Moulin, Daniel Cordier se trouve mortifié et bouleversé de n’avoir pas répliqué efficacement à Henri Frenay, ancien dirigeant du mouvement de résistance Combat, qui accuse Moulin d’avoir été « crypto-communiste ». Parce qu’il se souvient de son travail dans les archives du BCRA, il décide de préparer une réfutation fondée sur des documents. Ce qui n’aurait dû être qu’un court livre se transforme en une plongée de douze ans dans les archives. Après plusieurs projets inaboutis, Daniel Cordier publie, en 1989, les deux premiers tomes de la biographie de Jean Moulin (L’Inconnu du Panthéon, éd. J.-C. Lattès). Quoique cette biographie s’arrête en 1940, le premier tome s’ouvre sur une longue préface qui suscite une controverse car elle replace la confrontation entre Moulin et Frenay dans le contexte plus large de l’opposition entre gaullistes et « vichysto-résistants » – résistants ayant cru, un temps, que le maréchal Pétain et des organisations relevant du gouvernement de Vichy les aideraient en sous-main. Au fil des publications de journalistes, les polémiques s’enchaînent dans les années suivantes, comme autant de séquelles de la guerre froide, faisant de Moulin un communiste caché, un espion soviétique, voire un agent américain. Cordier répond de façon argumentée en publiant le troisième tome de L’Inconnu du Panthéon (1993) puis La République des catacombes (Gallimard, 1999). Si sa fine connaissance du contexte, son perfectionnisme et son rigoureux travail documentaire convainquent les historiens et font de ses livres des jalons renouvelant en profondeur l’histoire de la Résistance, c’est la parution de ses mémoires en 2009 (Alias Caracalla, Gallimard) qui le fait accéder à la célébrité et à la reconnaissance d’un large public. Il révèle alors son homosexualité – qu’il abordera de nouveau dans Les Feux de Saint-Elme en 2014 –, sujet sur lequel il s’était fait discret pour ne pas nuire à son combat pour la mémoire de Jean Moulin. Jusqu’à un âge très avancé, il est resté engagé dans le débat public en faveur de la démocratie et de l’égalité des droits. Sa personnalité séduisante et son pouvoir de conviction en auront fait un témoin et un passeur exceptionnel.

Dans les derniers temps de sa longue vie (il est mort à Cannes le 20 novembre 2020), Daniel Cordier eut deux soucis : celui de ne pas avoir suffisamment servi la mémoire de son « patron » Jean Moulin et celui qu’il n’y ait guère de monde à ses obsèques. Gageons que l’hommage national qui lui a été rendu le 26 novembre 2020 aux Invalides lui aura prouvé qu’en l’occurrence, il avait eu tort de s’inquiéter.

—  Bénédicte VERGEZ-CHAIGNON

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Bénédicte VERGEZ-CHAIGNON, « CORDIER DANIEL - (1920-2020) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 14 février 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/daniel-cordier/