DAÏMÔN

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« Daïmôn » est un mot grec dont nous avons fait « démon », mot qui connote un seul aspect du « monde daïmonique » : un aspect d'ombre et de tentation. Cette réduction représente un appauvrissement considérable des expériences humaines que recouvre le terme grec.

Toute culture a sa daïmonologie, c'est-à-dire une théorie et une expérience de puissances supra ou infrapsychiques (esprits, anges, archontes, archanges, génies, démons, démiurges, fravartis, djinns, chérubins, éons, fées...) dont l'apparition peut signifier pour l'être humain une rencontre avec son propre destin : salut, tentation, chute, oracle, conseil, guide, initiation, perte, présage... Ce polymorphisme ne signifie pas pour autant un illogisme. Au contraire, une phénoménologie de ces expériences montre qu'il s'agit d'une dimension humaine essentielle. Que les irruptions du daïmonique dans le monde humain se réalisent spontanément ou par une technique métapsychique ; il semble que ces puissances (H. Corbin parle d'« énergies ») se manifestent toujours comme des entités psychiques plus ou moins autonomes. Elles s'accompagnent de tout un ensemble caractéristique de visions, de voix, de traces sémantiques telles que blessures, brûlures, hématomes (ou au contraire d'une insensibilisation comme dans les marches sur le feu), de prémonitions, d'anamnèses, de sorties du corps, de lévitations, etc.

Restée plus ou moins en friche dans le champ de la philosophie — le « démon de Socrate » n'est plus qu'une figure académique vide, une curiosité en marge de l'interprétation intellectualiste de la pensée grecque —, la daïmonologie a repris un singulier relief anthropologique depuis le début du xxe siècle. On peut présenter au moins trois champs de recherches dans les sciences humaines, qui abordent le daïmonique sous des éclairages complémentaires.

Il faut citer tout d'abord les recherches en matière de religion. De nombreuses études, comparatistes ou non, soulignent maints aspects de l'expérience du daïmonique à l'intérieur des courants religieux les plus variés : ainsi les travaux de M. Eliade sur le chamanisme ou le yoga, d'H. Corbin sur la « rencontre avec l'Ange » dans les récits visionnaires de l'islam et du mazdéisme, de J. Trouillard sur la daïmonologie du néoplatonisme, d'O. Clément sur l'angélologie chrétienne et la sophiologie de l'Église orientale ; ou encore ceux de F. Cumont sur les « anges du paganisme » et de P. M. Schuhl sur les inspirés et les mages dans la pensée grecque archaïque. A. J. Festugière a particulièrement étudié la notion de daïmon en Grèce par rapport à l'œuvre de Platon. Il s'est attaché à la daïmonologie de l'hermétisme hellénistique et au thème de l'agathodaïmon. Il faut mentionner également les études de H. C. Puech ou G. Quispel qui portent sur le plérome et les hiérarchies d'éons des systèmes gnostiques et celles de G. Scholem sur la pérégrination de l'âme à travers les mondes des anges et des démiurges dans la merkaba de la tradition de la Kabbale.

Interviennent également les recherches de psychologie et d'ethnopsychologie. De plus en plus nombreux sont les auteurs qui étudient les expériences psychiques que connaissent des sujets hors des états ordinaires de conscience, expériences très différentes de la veille ordinaire ou du sommeil paradoxal ordinaire. Que ce soient les travaux pionniers de Charcot puis de Freud sur l'hypnose, ceux déjà anciens de Œstereich sur l'universalité des phénomènes de possession, les recherches classiques de Janet sur les dédoublements de personnalité, ou celles plus récentes de Etevenon, Castaneda, Hilgard, Grof et Halifax sur les « voyages » psychédéliques, ou encore les études de Bourguignon ou Lapassade sur les transes, de Goleman, de Tart sur la méditation, de Kubler-Ross, Moody ou Grof sur les visions des mourants et des « rappelés à la vie », tous ces auteurs mettent en lumière une hiérarchie complexe de niveaux de conscience. Les expériences daïmoniques se situent dans le « voisinage » de certains de ces niveaux et sont vécues comme autant d'étapes vers une libération des conditionnements et une mise en sommeil de l'habitude mentale.

Enfin, à la limite de ces deux champs de recherches, la psychologie des profondeurs, telle que C. G. Jung l'a constituée, cherche à intégrer ces données éparses dans une théorie de l'âme humaine comprise comme puissance daïmonique. La rencontre avec le « guide » ou l'« ange tutélaire » des traditions religieuses y prend la forme d'un dialogue avec l'inconscient qui dès lors peut être réinterprété comme une « surconscience » potentielle qui sommeille en l'humain.

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Alain DELAUNAY, « DAÏMÔN », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/daimon/