CUBISME

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Le cubisme analytique

Comme l'a signalé A. Barr, les termes de « cubisme analytique » « contiennent quelque chose de l'esprit d'investigation et de dissection de la forme que pratiquèrent Picasso et Braque, comme si leur atelier était presque un laboratoire ». Bien que les deux artistes aient nié rétrospectivement avoir jamais suivi un système scientifique à un moment quelconque du développement de leurs œuvres, celles-ci présentent à cette époque des similitudes frappantes, signe d'un développement parfaitement parallèle, aboutissant aux mêmes conclusions. Le souci principal des deux artistes, au cours de cette période, fut de briser les formes du sujet et de jeter les bases d'une nouvelle conception de l'espace pictural, aussi leur palette finit-elle par se réduire au monochrome. La couleur est appliquée au pinceau, par touches systématiques rappelant la technique pointilliste. Les deux artistes attachèrent d'autre part un intérêt nouveau à l'exploration de la lumière, en raison de la conception cubiste de l'espace et de la forme. Tandis que, dans les débuts du cubisme analytique, le choix du sujet demeure assez restreint, dans une phase ultérieure, le répertoire iconographique se développe et l'emploi des caractères d'imprimerie et du trompe-l'œil va s'y ajouter. C'est au cours de cette période que furent fondés les premiers groupes cubistes, et, dès le printemps 1912, les œuvres des principaux membres du mouvement commencèrent à illustrer les possibilités des nouvelles techniques picturales.

Picasso et Braque

C'est au cours de la période du cubisme analytique, et particulièrement autour de 1911, que l'amitié entre Braque et Picasso fut la plus étroite. Aussi les œuvres qu'ils firent à cette époque sont-elles si voisines qu'on a du mal à les distinguer les unes des autres. Toutefois, la disposition plus géométrique des plans angulaires qu'on peut observer dans les œuvres de Picasso – le Portrait de M. Kahnweiler, par exemple (1910, Art Institute, Chicago), comparé à la Figure féminine de Braque (1910-1911, coll. Dr. H. Carey-Walker, New York) – fait preuve d'une plus grande richesse de texture et de couleur. Ces différences marquent bien les divergences personnelles des deux artistes et caractérisent leur style. On peut ainsi apprécier leur contribution individuelle aux réalisations du cubisme analytique. À travers toute une série de portraits, parmi lesquels une Tête, bronze tridimensionnel (1909, Museum of Modern Art, New York), et le Portrait de Uhde (printemps 1910, coll. Roland Penrose, Londres), Picasso mit au point la méthode par laquelle on peut représenter sur une surface bidimensionnelle tous les aspects d'un modèle observé sous des angles différents. Dans ces portraits, Picasso se désintéressa de l'élément psychologique, traitant ses modèles comme des objets. Ses principaux problèmes furent d'intégrer la forme et l'espace en multipliant les changements d'angle et d'éclairer les seuls aspects significatifs de la structure géométrique par une utilisation arbitraire de la lumière. Pendant la même période, Braque tenta, dans une série de natures mortes, de fondre l'objet et l'espace par l'utilisation de petits plans imbriqués. La plupart des objets utilisés dans ces natures mortes étaient associés à la vie quotidienne de l'artiste et revêtent de ce fait une signification personnelle, mais la place de certains objets dans un contexte donné (à savoir le choix d'instruments placés dans une position significative) suggère l'existence sous-jacente d'une thématique classique, voire néo-platonicienne. Le passage occasionnel d'une forme rectangulaire conventionnelle à des tableaux ronds ou ovales indique aussi l'existence d'une recherche de perfection formelle, inhérente à la fois à l'art classique et à l'art cubiste. Les références à l'harmonie et au lyrisme humaniste abondent d'ailleurs dans les écrits cubistes de l'époque (Apollinaire, Metzinger). C'est dans ces natures mortes des débuts de 1910 que Braque introduisit pour la première fois des trompe-l'œil et des caractères d'imprimerie. Dans le portrait intitulé Le Portugais (1911, Kunstmuseum, Bâle), qui lui fut inspiré par un musicien rencontré dans un bar de Marseille, Braque plaça des chiffres, des lettres et une corde peinte en trompe l'œil qui soulignent la composition d'une surface plane. Avec le trompe-l'œil, Braque faisait intervenir un élément réaliste dans un contexte plus intellectuel, marquant ainsi l'ambiguïté supposée entre l'apparence et l'essence du réel : c'est là le thème central du cubisme. Les lettres et les chiffres marquent une autre ambiguïté : celle qui existe entre la création d'une image concrète et le caractère abstrait des concepts ; ils élargissent ainsi la signification conceptuelle de l'œuvre d'art, tout en affirmant son existence individuelle d'objet. L'introduction de ces éléments nouveaux conduisit Picasso à l'invention du « collage » (Nature morte à la chaise cannée, début 1912, coll. de l'artiste) et Braque à celle du « papier collé » (Compotier et verre, sept. 1912, coll. Douglas Cooper, France). Ce sont ces inventions techniques qui présidèrent à l'évolution vers le cubisme synthétique.

La salle 41 des Indépendants

Au cours des premières années du cubisme, Picasso et Braque exposèrent rarement leurs œuvres en public. Picasso n'exposa jamais dans les principaux Salons, mais les œuvres des deux artistes étaient visibles dans les galeries privées de Uhde et de Kahnweiler. Quoi qu'il en soit, leur influence sur les jeunes artistes d'avant-garde fut considérable. Leurs réalisations et leurs idées faisaient l'objet de longues discussions dans diverses soirées parisiennes, comme celles qui se tenaient dans l'atelier du douanier Rousseau. Apollinaire et le peintre Metzinger, qui rendaient de fréquentes visites à l'atelier de Picasso, au Bateau-Lavoir, jouèrent un grand rôle dans la diffusion des découvertes cubistes. En 1910, Metzinger, Robert Delaunay, Gleizes, Léger et Le Fauconnier fondèrent le premier groupe d'artistes cubistes ; en étroit rapport avec l'avant-garde littéraire, ils se réunissaient tous les mardis à la Closerie des lilas. Dès le début de 1911, d'autres rencontres eurent lieu dans l'atelier de Le Fauconnier, rue Visconti, et dans celui de Gleizes, à Courbevoie. Sous l'influence des œuvres de Braque et de Picasso, mais aussi des nouvelles théories esthétiques développées au cours de ces rencontres, la production de ces artistes évolua vers le cubisme analytique. Ce fut au Salon des indépendants de 1911 qu'eut lieu la première exposition d'un groupe cubiste. Avec le concours de leurs amis littéraires, les peintres cubistes étaient largement représentés dans le jury, de sorte que Le Fauconnier, Lége [...]

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Écrit par :

  • : senior lecturer, université de Birmingham (Royaume-Uni)
  • : professeur d'histoire et de théorie de l'art contemporain à l'université de Paris-VIII

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Pour citer l’article

Georges T. NOSZLOPY, Paul-Louis RINUY, « CUBISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/cubisme/