CINÉMA (Réalisation d'un film)Mise en scène

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Dans le vocabulaire courant, les termes « metteur en scène », « réalisateur » et « cinéaste » sont synonymes et interchangeables. Pourtant, si l'on s'en tient aux définitions, les deux notions sont bien différentes. Réaliser, pour le dictionnaire Robert, c'est « faire exister à titre de réalité concrète ce qui n'existait que dans l'esprit », et le « réalisateur » est « la personne qui dirige toutes les opérations de préparation et de réalisation d'un film », tandis que la « mise en scène » se limite à « l'organisation matérielle de la représentation d'une pièce, d'un opéra (choix des décors, places, mouvements et jeu des acteurs, etc.) », voire d'un film. Pour Larousse, le réalisateur est « la personne qui réalise ce qu'elle a conçu » tandis que le metteur en scène « dirige une représentation de théâtre, un film ». On peut ainsi en conclure que le réalisateur fait passer une idée à l'état d'objet concret, une « représentation » que le metteur en scène organise et dirige. La réalisation couvre tout le champ de la fabrication d'un film tandis que la mise en scène n'est qu'une phase de ce long processus.

Aux États-Unis s'est imposé le terme director. Il désigne avant tout la direction des acteurs qui constituait une part essentielle de l'art cinématographique primitif. Une fois le décor choisi (voire peint) ainsi que la place de la caméra (unique), l'activité effective du « cinéaste » consistait à faire s'y mouvoir les acteurs. Plus tard, la division du travail instaurée par les grands studios hollywoodiens limitera en effet nombre de directors à cette fonction et le producer aura toujours la possibilité de renvoyer un director qui ne se conforme pas à ses conceptions.

David O. Selznick

Photographie : David O. Selznick

Figure mythique de Hollywood, David O. Selznick (1902-1965) est l'archétype du producteur américain qui dirige ses films à l'image d'une entreprise, contrôlant toutes les étapes de la réalisation, du début à la fin, imposant sa griffe à l'histoire. À bien des titres, on peut le... 

Crédits : Alfred Eisenstaedt/ The LIFE Picture Collection/ Getty Images

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Les deux postulations de la mise en scène

Avec l'arrivée du parlant, le terme « mise en scène », jugé trop théâtral lorsqu'on cherchait à définir la spécificité du cinématographe, n'a plus de raison d'être banni, d'autant qu'il décrit assez justement la pratique du métier. La place de la caméra définit, par l'objectif choisi et le cadre, un espace donné, une « scène », à la fois empruntée à la réalité – avant l'existence de l'image numérique et virtuelle – et hors de cette réalité. Vue sous cet angle, la mise en scène peut être un acte décisif comme une fonction dérivée et accessoire. Le metteur en scène est-il le « visualisateur » dont rêvait Marcel L'Herbier dans les années 1920, ou le simple serviteur d'un « texte » préalable ? L'histoire concrète du cinéma comporte en fait les deux types de fonctions et d'hommes. C'est en France, dans les années 1950, que le terme mise en scène a connu une indéniable inflation et est devenu un enjeu théorique : il désigne alors le moment essentiel et décisif d'un film d'« auteur », dépassant et recouvrant toutes les autres phases de la réalisation.

Précurseur des Cahiers du cinéma, La Revue du cinéma (2e série), dirigée par Jean-George Auriol, ouvre son premier numéro, en octobre 1946, par un article de ce dernier intitulé significativement « Les Origines de la mise en scène ». Auriol fait remonter celle-ci à Giotto qui, « peintre né, de notre double point de vue moderne et cinématographique, est un précurseur parce que, s'il ne pouvait se déclarer cinéaste, il n'en était sans doute pas moins très conscient de son rôle de metteur en scène. Réalisant [à fresque] les scénarios tirés de l'Évangile et de la vie des saints par des prêtres adaptateurs, il les racontait en images éloquentes ; mais il ne les tirait pas tant de la nature telle qu'elle a été créée qu'il ne les composait en imitant le créateur. [...] Giotto s'efforçait de rendre visible l'invisible. Il opérait sans acteurs, sans « interprètes ». Il était lui-même l'interprète de Dieu, son imitateur déjà orgueilleux mais pas son concurrent, pas son rival ». Jean-George Auriol pose là la problématique fondamentale du cinéma qui va agiter critiques et théoriciens durant plus d'un demi-siècle et déterminer la pratique des cinéastes. La mise en scène peut être un acte démiurgique, qui vise à un contrôle absolu de l'univers du film par le maître d'œuvre imposant sa « vision du monde », au sens physique comme idéologique, voire métaphysique. Elle peut être au contraire ouverte sur le monde, à la manière d'une fenêtre, laissant le dernier mot à la nature et au hasard. Ce fut l'attitude de Louis Lumière lançant ses opérateurs à travers le monde pour en ramener des images inédites, enfin mouvantes, et les porter à la connaissance de chacun. Passé le succès de curiosité et l'exploration des possibilités immédiates du cinématographe, le cinéma des premiers temps va privilégier, dans la foulée de Georges Méliès, la première option. La mise en scène s'enferme de préférence dans une cage de verre préfigurant les studios à venir, referme son espace sur des toiles peintes, dirige ses acteurs – plus marionnettes ou androïdes qu'humains – à la façon d'un chef d'orchestre. C'est d'autant plus vrai que dans un cinéma à plan unique et point de vue unique, le geste du cinéaste investit et contrôle l'espace de la scène dans toute sa surface, dont il organise les limites (cadre, décor), le contenu (acteurs, accessoires) et les mouvements (action, parcours des corps et des objets, entrées et sorties de champ). La place du spectateur est fixée et fixe. Le hasard, l'aléatoire sont exclus.

Georges Méliès

Photographie : Georges Méliès

Le plateau du cinéaste français Georges Méliès lors du tournage d'un film féerique en 1902. 

Crédits : Henry Guttmann/ Hulton Archive/ Getty Images

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Plus la technique devient complexe (avec les changements de plans et de point de vue), plus cet espace échappe à son origine théâtrale pour devenir spécifiquement cinématographique, installant en son centre un spectateur doté d'ubiquité. En permanence, un espace qui échappe au metteur en scène – le hors-champ – est laissé à l'imagination du spectateur. La tendance naturelle de l'artiste est alors de se protéger de ce risque de perte de maîtrise par une domination absolue du matériau cinématographique. Le hors-champ sera le moins possible sollicité, la liberté d'imagination du spectateur étant soit réduite à néant, soit mise à profit par le réalisateur lui-même : c'est ce qu'Alfred Hitchcock appelait la « direction de spectateur ». En fait, dans la période qui couvre globalement le premier siècle du cinéma, la mise en scène met en jeu un dispositif à trois éléments. Le premier est l'espace visé par l'appareil de prise de vues, en principe préexistant au film lui-même, en quelque sorte « neutre ». La caméra prend cette réalité pour objectif et l'enregistre mécaniquement, « objectivement », tout en incarnant l'œil et la subjectivité du cinéaste. En fin de chaîne se trouve le spectateur, à la fois objectivement manipulé (au moins manipulable) et réagissant avec sa subjectivité, voire sa liberté.

Alfred Hitchcock

Photographie : Alfred Hitchcock

Le réalisateur britannique Alfred Hitchcock (1899-1980) devant le tableau où figure une partie des dialogues de son film Les Enchaînés (Notorious), en 1946. 

Crédits : Hulton Archive/ Getty images

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Dans le cinéma classique, dominant jusqu'à la fin des années 1950, un auteur démiurge impose son point de vue au spectateur, tandis que le cinéma moderne met en œuvre des dispositifs qui l'ouvrent [...]

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David O. Selznick

David O. Selznick
Crédits : Alfred Eisenstaedt/ The LIFE Picture Collection/ Getty Images

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Crédits : Henry Guttmann/ Hulton Archive/ Getty Images

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Le tournage de Metropolis

Le tournage de Metropolis
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  • : critique et historien de cinéma, chargé de cours à l'université de Paris-VIII, directeur de collection aux Cahiers du cinéma

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Pour citer l’article

Joël MAGNY, « CINÉMA (Réalisation d'un film) - Mise en scène », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/cinema-realisation-d-un-film-mise-en-scene/