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ART (Aspects culturels) Public et art

La perception esthétique

Mais les variations dans l'appréciation des œuvres selon les différents publics ne touchent pas seulement les sujets et les formes, les contenus et les styles de représentation : elles concernent tout d'abord – et trop de recherches tendent à l'oublier – le statut même des œuvres, le fait qu'elles soient ou ne soient pas appréhendées comme des objets d'art. Car, avant même de faire l'histoire et la sociologie du goût, il convient de procéder à ce qu'on peut appeler une histoire sociale du concept d'œuvre d'art – concept qui ne va de soi que pour un public déjà familiarisé avec la culture plastique. Mais dès lors que l'on intègre à la réflexion – ne serait-ce que pour en mieux marquer les limites – ce « non-public » dont il était précédemment question, on ne peut pas ne pas s'interroger sur ce que, dans une perspective de type psychosociologique, on appelle la « perception esthétique ».

La nécessité d'une telle problématique apparaît bien, en particulier, lorsque, au lieu de s'intéresser au goût de telle ou telle catégorie de public, on prend en considération, au contraire, les réactions de dégoût, dont la forme la plus primaire, et la plus radicale, est le refus d'accorder à une œuvre un quelconque statut artistique. Ce refus peut se marquer par une simple abstention (lorsqu'on ignore l'œuvre, comme c'est le cas pour maintes « installations » publiques pratiquées par certains artistes contemporains) ; ou bien, à un stade supérieur, par une réaction verbale (rejet, insultes, moqueries) ; ou bien encore, plus radicalement, par des tentatives de destruction matérielle de l'objet en question, qui rejoignent, dans un contexte très différent, les manifestations d'iconoclasme enregistrées à la Renaissance. C'est cet Iconoclasme moderne qu'analyse Dario Gamboni dans un ouvrage sous-titré « Théorie et pratiques contemporaines du vandalisme artistique », à partir des réactions du public non averti face à une exposition de sculpture contemporaine en plein air.

Reste donc à comprendre ce qui est vu dans ce qui est donné à voir, autrement dit, comment s'organise pour les sujets la perception visuelle, au niveau simplement psychotechnique. Contre une conception purement objectiviste, qui verrait dans la force intrinsèque de l'objet perçu le principe de sa perception, la sociologie n'est pas la seule à rappeler l'importance des variations perceptives à travers les différences d'accès à l'œuvre. Certaines tendances de la psychologie de l'art s'y emploient également, en décrivant les processus d'identification des objets et la part qu'y prennent les variations culturelles (au sens anthropologique) et historiques ainsi que, du même coup, éducatives. Ainsi Ernst Gombrich (qui cite cette phrase de Constable : « L'art de voir la nature est, aussi bien que l'art de déchiffrer les hiéroglyphes, une chose qui doit s'apprendre ») s'intéresse aux cas d'objets ambigus ou d'illusions – des taches d'humidité chères à Léonard de Vinci aux effets de perspective ou d'anamorphose – pour montrer que la perception est le fruit d'une convergence entre les caractéristiques de l'objet et les attentes de l'observateur, de sorte que les formes incomplètes, par exemple, sont complétées mentalement par des projections psychiques construites sur la base d'expériences perceptives antérieures. Ce type de recherches, développées à partir des travaux de la Gestaltpsychologie, permet de conclure que la perception n'est en rien réductible à un simple enregistrement des objets : l'expression artistique, loin d'être une donnée absolue, ne peut être comprise qu'en fonction de catégories historiquement et socialement[...]

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Salle de <it>La</it> <it>Joconde </it>au musée du Louvre - crédits : M. Rosan/ Age Fotostock

Salle de La Joconde au musée du Louvre

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