CAMUS ALBERT

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

De l'absurde à la révolte

Camus lui-même a séparé son œuvre, sans doute de manière trop rigide, en un « cycle de l'absurde » et un « cycle de la révolte » ; en fait, le sentiment de l'absurde, né d'une réflexion ontologique, accentué par la pesanteur de l'histoire devenue particulièrement angoissante, entraîne le mouvement de la révolte ; d'abord d'ordre individuel, elle devient collective, de son propre élan et sous la pression de l'histoire. Camus ne refuse pas cette dernière comme on a pu le lui reprocher, mais refuse de la sacraliser et ne croit pas plus en sa valeur d'absolu qu'en celle d'un Dieu ou de la raison. L'histoire, selon lui, ne peut donner un sens à la vie, qui n'en a pas d'autre qu'elle-même. Caligula, dont une première version romantique et lyrique est achevée en 1941, mais qui ne sera joué qu'en 1945, dans un texte à la fois plus amer et plus politisé, L'Étranger et Le Mythe de Sisyphe, publiés en 1942, Le Malentendu créé en 1944 explorent les fondements, les manifestations, les conséquences de l'absurde ; les pièces de théâtre et le roman ne sont pas des illustrations de l'essai, mais l'exploitation, à travers personnages et situations, d'une même expérience et d'une même réflexion, nées du divorce entre l'homme mortel et le monde éternel. La vie vaut-elle, ou non, d'être vécue ? C'est la question initiale que pose Le Mythe de Sisyphe, qui, loin d'être un bréviaire de désespoir, affirme que « le bonheur et l'absurde sont fils d'une même terre ». L'homme peut dépasser l'absurdité de son destin par sa lucidité, et « la révolte tenace » contre sa condition ; il y a une grandeur à vivre et à faire vivre l'absurde. Caligula le sait, lui qui a découvert que « les hommes meurent et ne sont pas heureux » ; ne pouvant l'accepter, il use de son pouvoir absolu pour faire vivre et mourir ses sujets dans la conscience de ce scandale ; son erreur est de nier les hommes et d'exercer à leurs dépens sa liberté et sa passion de l'impossible. Dans Le Malentendu, c'est la situation qui porte l'absurde au plus haut degré : il suffirait que le fils se nomme devant sa mère et sa sœur pour que l'accumulation tragique des morts soit évitée ; les mots les plus simples auraient pu tout sauver. Que l'absurde soit ainsi lié à une perversion du langage, c'est aussi ce que traduit l'aventure de Meursault ; dénonçant la surenchère d'absurde que les hommes imposent à l'homme par le conformisme social, les tribunaux et leur parodie de justice, enfin par la peine de mort, L'Étranger propose le mythe de l'homme fondamentalement innocent à travers l'une des figures les plus troublantes du roman contemporain ; essentiellement charnel, soucieux de ne dire que la vérité de ses sensations loin de toute introspection psychologique ou sentimentale, Meursault ne connaît que la vie immédiate, terrestre, dans son rythme quotidien et son ouverture aux forces naturelles ; en lui confiant la narration de sa propre histoire, Camus accentue son étrangeté, et cependant le rend curieusement proche du lecteur.

Le « cycle de la révolte » ne peut être dissocié de l'engagement réel de Camus dans la Résistance. Les Lettres à un ami allemand (1945), dont les premières furent publiées dans la clandestinité, analysent les raisons morales du combat politique contre le nazisme ; elles trouvent leur prolongement à la Libération dans le journal Combat, dont Camus est rédacteur en chef de 1944 à 1947 ; ses éditoriaux et ses articles, recueillis en partie dans Actuelles I, atteignent, par leur valeur littéraire et la portée de leur contenu, une dimension exemplaire ; en liaison directe avec l'histoire en train de se faire, ils affirment le désir de liberté et de justice, le refus des utopies absolues comme du « réalisme politique », la nécessité du dialogue. Camus incarne alors ce que Sartre devait saluer comme « l'admirable conjonction d'une personne, d'une action et d'une œuvre ». Non sans équivoque, la constellation Sartre-Camus règne sur la jeunesse et l'intelligentsia, bien que Camus récuse l'étiquette d'existentialiste, et se refuse à être un « maître à penser ». La Peste, prix des critiques 1947, crée bientôt un autre malentendu, en lui accolant l'image d'un « saint laïque ». Représentation de la guerre, de l'occupation, du nazisme, mais aussi de toutes les formes d'oppression et de mal, le roman, il est vrai, a une visée éthique ; mais on ne saurait l'y réduire. Rieux, combattant opiniâtre et sans illusion, « historie [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 5 pages

Médias de l’article

Albert Camus

Albert Camus
Crédits : Kurt Hutton/ Getty Images

photographie

L’État de siège, d’A. Camus, mise en scène d’E. Demarcy-Mota

L’État de siège, d’A. Camus, mise en scène d’E. Demarcy-Mota
Crédits : Patrick Berger/ ArtComPress

photographie

Afficher les 2 médias de l'article


Écrit par :

  • : professeur de littérature française contemporaine à l'université de Picardie, présidente de la Société des études camusiennes, doyen de la faculté des lettres

Classification

Autres références

«  CAMUS ALBERT (1913-1960)  » est également traité dans :

CAMUS ALBERT - (repères chronologiques)

  • Écrit par 
  • Florence BRAUNSTEIN
  •  • 340 mots

7 novembre 1913 Naissance d'Albert Camus à Mondovi, en Algérie.1930 Première atteinte de la tuberculose.1933 Étudiant à la faculté d'Alger, il se lie avec René Poirier et Jean Grenier.1935 Adhésion au Parti com […] Lire la suite

L'ÉTRANGER, Albert Camus - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Jean yves GUÉRIN
  •  • 1 036 mots
  •  • 1 média

Lorsqu'en 1942 paraissent simultanément aux éditions Gallimard un roman, L'Étranger, et un essai, Le Mythe de Sisyphe, leur auteur, Albert Camus (1913-1960) n'est encore guère connu : voilà deux ans seulement qu'il a quitté l'Algérie, sa terre natale. Il a publié avant ces deux ouvrages un recueil de récits, L'Envers et l'endroit (1937) e […] Lire la suite

LA PESTE (A. Camus) - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Guy BELZANE
  •  • 1 453 mots

Après L’Étranger (1942), La Peste est le deuxième roman publié par Albert Camus (1913-1960). Paru en 1947, il se présente comme la « chronique » d’une épidémie de peste survenue en « 194. » (l’auteur ne précise pas l’année) à Oran, en Algérie, durant la période coloniale.Fruit d’un […] Lire la suite

LA CHUTE, Albert Camus - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Guy BELZANE
  •  • 987 mots
  •  • 1 média

Initialement intitulée Un héros de notre temps, La Chute devait faire partie du recueil de nouvelles L'Exil et le royaume. Albert Camus (1913-1960) semble avoir été lui-même surpris de l'expansion de son récit – écrit très vite, entre septembre 1955 et février 1956 – qui l'obligea finalement à […] Lire la suite

L'ÉTAT DE SIÈGE (mise en scène E. Demarcy-Mota)

  • Écrit par 
  • Jean CHOLLET
  •  • 904 mots
  •  • 1 média

Sa passion pour le théâtre, qui se manifesta alors qu’il était encore étudiant à Alger, conduisit Albert Camus tant à adapter des romans à la scène (Requiem pour une nonne, d’après Faulkner ; LesPossédés, d’après Dostoïevski) qu’à écrire des pièces comme Le Ma […] Lire la suite

EXISTENTIALISME

  • Écrit par 
  • Yves STALLONI
  •  • 1 089 mots

Indépendamment de ses fondements théoriques et de ses retentissements philosophiques, l’existentialisme mérite d’être considéré dans une perspective littéraire et même sociologique. Une des raisons de sa popularité est sans doute que cette philosophie de l’existence ne propose pas un système achevé. Elle formule plutôt un rapport au monde dont on pourra également trouver trace chez des penseurs an […] Lire la suite

GRENIER ROGER (1919-2017)

  • Écrit par 
  • Yves LECLAIR
  •  • 994 mots

Journaliste, homme de radio et écrivain français, Roger Grenier fut un incomparable témoin de notre xx e  siècle littéraire. L'exergue malicieux de ses Brefs Récits pour une longue histoire (2012), emprunté à Valery Larbaud, en dit long sur la posture paradoxale de leur auteur dont l'œuvre abondante et limpide est constituée de nouvelles, de romans et d'essais : « Je préfère parler de moi à la t […] Lire la suite

JEANSON FRANCIS (1922-2009)

  • Écrit par 
  • Universalis
  •  • 345 mots

Philosophe, fondateur d'un réseau de soutien au Front de libération nationale (F.L.N.) algérien. Né à Bordeaux, Francis Jeanson fait des études de lettres et de philosophie, avant de gagner l'Espagne en 1943 pour échapper au S.T.O. et rejoindre les Forces françaises libres en Afrique du Nord. En 1945, alors qu'il est journaliste à Alger républicain , il fait la connaissance de Jean-Paul Sartre q […] Lire la suite

JUSTICE (notions de base)

  • Écrit par 
  • Philippe GRANAROLO
  •  • 3 426 mots

Dans le chapitre « Ce qui est légal, ce qui est légitime »  : […] Peut-on pour autant limiter la justice à l’application, fût-elle nuancée, des lois existantes ? La justice relève-t-elle ainsi seulement de ce que l’on dénomme le « droit positif », une dénomination qui recouvre les lois décrétées à un certain moment de l’histoire par un État particulier, que les philosophes ont longtemps opposé au «  droit naturel  » qui, lui, prétend à l’universalité ? Répondre […] Lire la suite

LÉVI-VALENSI JACQUELINE (1932-2004)

  • Écrit par 
  • Universalis
  •  • 198 mots

Professeur de littérature française, spécialiste de l'œuvre de Camus. L'enfance de Jacqueline Lévi-Valensi a été marquée par la Shoah – tous les membres de sa famille disparaissent. Devenue agrégée de lettres classiques, elle exerce quelques années à Aix-en-Provence, puis à Lyon avant d'être nommée en 1959 en Algérie, où elle exerce jusqu'en 1997 au lycée Fromentin puis à la faculté de lettres d […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

19-20 décembre 2012 France – Algérie. Visite officielle du président François Hollande en Algérie

» Dans son discours, le président français rend également hommage à diverses personnalités anticolonialistes: Georges Clemenceau, André Mandouze, Germaine Tillion et Albert Camus. Il se recueille devant une stèle à la mémoire de Maurice Audin, militant anticolonialiste favorable à l'indépendance de l'Algérie, arrêté et torturé en 1957 et dont le corps n'a jamais été retrouvé. […] Lire la suite

Pour citer l’article

Jacqueline LÉVI-VALENSI, « CAMUS ALBERT », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/albert-camus/