ALAṂKĀRA-ŚĀSTRA

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L'art de la suggestion poétique

La théorie du dhvani commande toute la pensée des poéticiens. Le dhvani (littéralement « son ») désigne chez eux la résonance de sens ou la résonance affective issue du sens premier des mots du poème. Le mot a, par lui-même, plusieurs modes, plusieurs pouvoirs d'exprimer un sens. Le premier est le mode direct appelé abhidhā, par lequel le mot donne son sens lexical. Le second est un mode indirect appelé lakṣaṇā, notion par laquelle on rend compte, en particulier, de la métaphore. Dans la lakṣaṇā, le mot exprime d'abord son sens premier, puis, en raison de l'inapplicabilité de ce sens au contexte, en exprime un autre lié au premier par une relation bien connue. Si la relation est une similarité, l'on a une métaphore ; quand le poète parle de « la lune qu'est le visage d'une jolie femme », il y a inapplicabilité du sens d'« astre » au mot « lune » qui fait alors entendre le sens d'« objet semblable à la lune ». Dans ce schéma, les théoriciens dégagent encore une autre notion, celle de surimposition d'un objet sur un autre, notion qui leur servira à analyser de nombreuses figures. Enfin, en examinant la structure de la lakṣaṇā, ils ont remarqué qu'en employant ce mode détourné d'expression à la place du mode direct, on ajoutait quelque chose. Dire, en effet, « une hutte sur le Gange » n'est pas la même chose que dire « une hutte sur le bord du Gange », parce que l'emploi, à la place de « rive du Gange », du mot « Gange » qui désigne la rivière sainte et purificatrice par excellence impose cette idée de sainteté et de pureté à l'esprit, et l'attache directement à la hutte. Un troisième sens, à savoir que « la hutte est sainte et pure », s'est donc formé ici.

Pour rendre compte de ce phénomène, les théoriciens ont postulé un troisième pouvoir d'expression du mot, pouvoir qu'ils appellent vyañjanā (littéralement « manifestation » ou « suggestion »). C'est ce pouvoir de suggérer qui engendre le dhvani, le sens poétique par excellence. Partie de ce principe, la théorie du dhvani comporte une analyse très fine de toutes les possibilités de suggestion et une classification élaborée (51 variétés de base, 5 304 variétés mixtes). Elle a aussi à se justifier et se défendre contre des tentatives de réduction de la notion de suggestion à un mécanisme de réflexion, voire à une inférence ou à un autre procédé logique. Le point remarquable est le souci qu'ont les poéticiens de montrer l'originalité et l'autonomie de l'activité de l'esprit par laquelle apparaît le sens poétique. On n'accède pas à la poésie comme on accède à toute autre pensée, et l'activité poétique n'en a pas moins de rigueur.

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  • Écrit par 
  • Pierre-Sylvain FILLIOZAT
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Dans le chapitre « Les littératures d'enseignement »  : […] Tout ce que l'esprit humain a pu concevoir a eu son expression en sanskrit. Il n'est pas possible d'énumérer exhaustivement les diverses disciplines, les divers domaines, les divers genres littéraires sanskrits. On peut distinguer ce qui est technique et didactique et ce qui est belles-lettres pures. Le premier groupe est appelé génériquement śāstra (« enseignement »). Les trois principaux śāstr […] Lire la suite

Pour citer l’article

Pierre-Sylvain FILLIOZAT, « ALAṂKĀRA-ŚĀSTRA », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 11 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/alamkara-sastra/