ACTION HUMANITAIRE INTERNATIONALE

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Le paradoxe de l'action humanitaire internationale tient en quelques images. Elle exerce suffisamment de séduction sur les esprits pour réconcilier, en 1979, autour d'« un bateau pour le Vietnam », Raymond Aron et Jean-Paul Sartre, que toutes les grandes causes de ce siècle avaient jusque-là séparés. Elle suscite assez d'ambiguïtés pour proposer, en 1993, comme héros improbable Philippe Morillon, un général sans armes, otage et assiégé dans Sarajevo. Elle prête tellement au mélange des genres qu'elle peut aboutir à des abus scandaleux comme celui dont s'est rendu coupable l'association l'Arche de Zoé au Tchad en 2007. Phénomène de société et mouvement représentatif de l'aventure intellectuelle de notre temps, l'action humanitaire est progressivement devenue un facteur dominant de la politique étrangère des nations démocratiques. Faut-il s'étonner si elle appelle aujourd'hui autant d'interrogations qu'elle soulève de passions et d'adhésions ?

L'humanitaire, acteur de l'histoire

Si l'adjectif humanitaire n'apparaît pour la première fois dans la langue française que vers 1830 et figure dans le Littré de 1874 comme un néologisme, l'esprit d'humanité n'a pas attendu le xixe siècle pour se manifester sur la scène internationale : le mouvement de la Paix de Dieu, destiné à alléger les souffrances des populations enjeu des guerres féodales, l'œuvre des religieux de la Merci, des Trinitaires ou des Chevaliers de Malte en faveur des chrétiens captifs en terre d'islam, l'action d'un Bartholomé de Las Casas pour la défense des Indiens victimes de la Conquête préfigurent bien les aventures humanitaires de notre temps. Mais il faut attendre le milieu du xixe siècle pour qu'émerge un mouvement humanitaire moderne, autonome par rapport aux institutions politiques et religieuses et puisant dans ses propres principes sa raison d'être et les règles de son action.

La leçon de Solferino

C'est le spectacle de la désorganisation qui régnait à l'hôpital militaire de Scutari, où étaient accueillis les blessés de la guerre de Crimée, qui suscite la vocation de Florence Nightingale ; ce sera, quelques années plus tard, la vue du champ de bataille de Solferino qui donnera au Genevois Henri Dunant l'idée de la Croix-Rouge. Il s'agissait de tirer, sur le plan humain, les conséquences du changement de nature et de dimension des conflits : puissance accrue du feu, importance des effectifs mis en jeu par les armées de conscription, apparition de théories stratégiques impliquant l'anéantissement de l'adversaire.

L'intuition féconde des fondateurs de la Croix-Rouge, en 1863, est d'avoir compris que, dans un monde organisé et dominé par des États souverains, l'efficacité d'une action tendant à humaniser la guerre passait par la création d'une institution aux principes simples – indépendance, neutralité, respect des souverainetés nationales, universalité – et à l'architecture complexe, à l'image de la société internationale elle-même : un Comité international (C.I.C.R.) de droit privé suisse, des sociétés nationales (quelque 150 aujourd'hui, fortes de plus de 250 millions d'adhérents) indépendantes, fédérées dans une Ligue mais reconnues par les États respectifs, une Conférence internationale réunissant tous les quatre ans le C.I.C.R. et les représentants des sociétés nationales et des États. Cette structure souple et originale, qui s'efforce de concilier l'autonomie de l'action humanitaire et la souveraineté étatique, a permis à la Croix-Rouge d'accompagner, à travers les péripéties et les drames du siècle, l'évolution des formes de la guerre – effacement progressif de la frontière entre le civil et le militaire, développement des conflits idéologiques et des guerres internes –, tout en répondant aux besoins nouveaux en matière de protection et d'assistance.

Modèle souvent imité et parfois contesté, la Croix-Rouge internationale a exploré toutes les voies de l'action humanitaire, de l'aide aux personnes – blessés, prisonniers de guerre, détenus politiques, combattants des guerres civiles et de libération, victimes des conflits armés et des catastrophes naturelles – à l'élaboration patiente et progressive d'un véritable droit humanitaire, dit « de Genève » pour le distinguer du droit de la guerre défini par les seuls États lors des conférences de La Haye de 1899 et 1907. La première Convention sur les militaires blessés des armées en campagne fut signée, le 22 août 1864, par douze États. Les quatre Conventions de 1949, auxquelles 194 états étaient parties en 2006, on été complétées par les protocoles additionnels de 1977 et de 2005. Avec le personnage assurément plus médiatique de l'infirmière de la Croix-Rouge, popularisé par la littérature et le cinéma, le droit de Genève a fortement contribué à marquer de l'empreinte de l'humanitaire notre histoire contemporaine pleine de bruit et de fureur.

L'humanitaire dans la guerre froide

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, deux événements de nature très différente ouvrent une nouvelle phase dans l'histoire du mouvement humanitaire.

Le premier est l'adoption, le 10 décembre 1948, par les Nations unies de la Déclaration universelle des droits de l'homme. L'acte de 1948, s'il s'inspire des précédents des révolutions française et américaine, représente dans la vie internationale une véritable novation : la société internationale, qui ne connaissait traditionnellement comme sujets de droit que des entités collectives – les États-nations –, admet désormais l'existence des individus, dont l'identité ne se réduit plus à leur seule nationalité. Il y a maintenant dans l'ordre international, dominé par le droit positif des nations, des droits individuels relevant du droit naturel et du simple fait d'être homme. Selon la belle formule de René-Jean Dupuy, « L'homme, en exil dans la société des États, réintègre la cité internationale ». Les droits de l'homme viennent ainsi renforcer l'assise juridique du mouvement humanitaire au moment même où l'état du monde le conduit à s'interroger sur son statut et le sens de son action.

Le second événement est la guerre froide. En contraignant chacun à choisir son camp, elle introduit la politique dans une action humanitaire dont les finalités – aider, soigner, sauver – se situent en dehors d [...]

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  • : ancien élève de l'Ecole normale supérieure, agrégé d'histoire, inspecteur général honoraire de l'Education nationale

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Pour citer l’article

Pierre GARRIGUE, « ACTION HUMANITAIRE INTERNATIONALE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/action-humanitaire-internationale/