Comment rendre nécessaire le désordre d'une vie ? Comment doter de sens ce qui est le fruit du hasard ? Ces questions marquent le dilemme de l'entreprise autobiographique, et singulièrement de celle conduite par Michel Leiris. En effet, là où l'œuvre d'art vise à l'accomplissement et à la justification suprême qu'énonce Proust dans Le Temps retrouvé, le sujet autobiographique se sait voué à l'inachèvement et à la déception : il n'en finit jamais de renouer les fils de sa propre vie. Toute l'œuvre de Michel Leiris témoigne du savoir paradoxal qui naît de ce défaut de maîtrise.
1. L'itinéraire
Né à Paris en 1901, Michel Leiris participe dès 1924 au mouvement surréaliste. L'importance donnée par celui-ci à une approche du réel capable de renouer avec le merveilleux par le biais de l'usage renouvelé des mots et du récit de rêve ne pouvait que séduire Leiris qui, son Journal (1992) en témoigne, se veut initialement poète. C'est la progressive mise en question de cette « volonté » qui le conduira à l'autobiographie. En 1926, Michel Leiris se marie avec Louise Godon, fille de l'épouse du marchand d'art Daniel Henry Kahnweiler. En 1927, il voyage en Égypte et en Grèce où il rédige son unique roman, Aurora (1946). 1929 est une année cruciale, marquée à la fois par sa rupture avec le surréalisme, sa collaboration à la revue Documents fondée par Georges Henri Rivière, Carl Einstein et Georges Bataille, et par le début d'une psychanalyse avec Adrien Borel. De 1931 à 1933, Leiris participe comme secrétaire-archiviste à la Mission ethnographique et linguistique Dakar-Djibouti conduite par Marcel Griaule. À son retour, il publie L'Afrique fantôme (1934), journal de voyage alliant commentaire scientifique et incursions poétiques, livre important dans la mesure où il entame le processus autobiographique qui le mènera à L'Âge d'homme puis à La Règle du jeu. Il semble que ces deux événements si proches dans le temps – participation au surréalisme et découverte de l'ethnographie – aient été […]
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