Raymond Roussel est ce qu'on appelle un auteur “difficile”. Délibérément ou non, il heurte les habitudes de lecture et les idées reçues concernant la littérature. Il est alors tentant de réduire cette œuvre considérable à quelques formules simples, de voir en lui un “excentrique”, un “dandy”, avec une implicite dévalorisation de son œuvre. Or Roussel fut d'abord, fut seulement un poète, un écrivain, et c'est comme tel qu'il convient de le lire, quelles que puissent être les bizarreries de son existence. Une fois accoutumé à sa concision maniaque, le lecteur de ces livres foisonnants découvre leur éclat poétique et leur puissance comique.
Sa place dans la littérature reste singulière : souvent revendiqué par les avant-gardes, Roussel est une figure marquante de la modernité, mais d'une modernité paradoxale qui baigne dans la convention, comme l'ont confirmé les inédits découverts en 1989 (La Seine ou Les Noces) parmi un vaste ensemble de manuscrits et de photographies, qui a considérablement renouvelé la connaissance de l'écrivain.
1. Une vie d'écrivain
Raymond Roussel est né le 20 janvier 1877 à Paris, dans une famille de la plus riche bourgeoisie. Son enfance est placée sous la coupe d'une mère autoritaire et excentrique. Après des études à Janson-de-Sailly, le jeune homme se consacre à la musique, étudiant piano et composition au Conservatoire. À vingt ans, en 1897, il publie son premier livre chez Alphonse Lemerre, à compte d 'auteur comme toute son œuvre : c'est un roman en vers, La Doublure, écrit dans une extrême exaltation, porté par ce qu'il nomma le sentiment de la “Gloire” éprouvé pendant la rédaction. Roussel y conte l 'histoire de Gaspard Lenoir, comédien voué à l'échec, éternelle “doublure” au théâtre et dans l'existence. Outre sa rédaction en alexandrins (mais le roman en vers n'est pas une rareté absolue à l'époque), La Doublure s'impose par une description du carnaval de Nice qui occupe les deux tiers du livre. Roussel fut si abattu par le peu de succès rencontré qu'il dut recevoi […]
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