3. L'entreprise autobiographique
Une fois achevé L'Âge d'homme, un problème se posait : ce livre n'avait-il été qu'une catharsis salutaire délivrant l'auteur de ses obsessions, ou lui permettait-il de replacer ces mêmes obsessions dans le cadre du roman ou du poème ? En fait, il semble bien que Michel Leiris reconnut très vite la nécessité de l'approfondissement du projet initial et, en conséquence, celle de l'affinement des méthodes d'investigation employées jusqu'alors. Ce qui lui a permis d'établir une relation plus profonde à ses origines en décryptant les signes enfantins, à l'image d'un ethnologue découvrant une civilisation cachée.
Il faut dire que La Règle du jeu ne prend tout son sens qu'en s'inscrivant dans ce qui en constitue la substance et l'obstacle – à savoir le temps. La rédaction des quatre volumes (Biffures, 1948 ; Fourbis, 1955 ; Fibrilles, 1966 ; Frêle Bruit, 1976) s'étend sur plus de trente ans et met en place toute une esthétique du scrupule et de l'atermoiement. Sans doute à l'origine de cette œuvre existe-t-il bien un projet initial : par l'entremise de l'écriture et du passé, mettre en lumière quelle « règle du jeu » ou règle de vie, faisceau de principes constitutifs et secrets du moi, serait susceptible d'orienter la vie et de lui donner une plus sûre assise. Mais ce projet s'est vite trouvé débordé et ruiné par le mouvement de l'écriture. L'œuvre n'a pas figé le temps : elle a seulement continué d'être traversée par lui, permettant de nouveaux parallèles, d'autres éclaircissements qui demandaient expressément qu'elle fût continuée. Ce qui ne devait être qu'un bref traité de savoir-vivre, au sens le plus profond, un rigoureux ensemble de phrases à l'inaltérable signification, s'est transformé en œuvre virtuellement infinie. Après Fibrilles, un dernier livre, Fibule, devait établir une relation définitive entre les différents éléments composant La Règle du jeu. Michel Leiris a reconnu l'impossibilité d'une telle tentative : c'est finalement Frêle Bruit qui clô […]
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