Jeremy Bentham a connu la grande crise révolutionnaire qui transforma l'Europe. Son œuvre, trop souvent et très injustement oubliée, est une des sources idéologiques de la grande pensée bourgeoise du xixe siècle. Bien qu'il eût reçu une formation juridique complète, il refusa de devenir avocat : les contradictions, les incertitudes du droit, la confusion de la jurisprudence étaient incompatibles avec le souci de rigueur dont son œuvre devait donner toute la mesure. En un mot, ce qui suscite la vocation intellectuelle de Bentham, c'est l'insupportable contradiction entre la réalité de la société et les expressions juridiques des rapports entre les hommes. Le marché et le tribunal doivent aller de pair : les mêmes lois (au sens scientifique et newtonien) en déterminent le cours. Bentham a donné la théorie la plus cohérente des exigences économiques et juridiques de la société bourgeoise moderne : la justice, fonction sociale liée aux infractions, à des règles dont le fondement est en dernière instance économique, doit répudier les modalités féodales et leurs variantes monarchiques. La justice ne doit plus se rendre au nom du roi ou au nom de Dieu, mais par référence explicite aux nécessités objectives des rapports humains. La réification est la loi même de l'activité humaine : l'économie libérale est fondée sur la concurrence des producteurs qui entrent en rapport sur le marché et qui n'existent les uns pour les autres que sous la forme visible et mesurable de la marchandise ; en conséquence, les fondements mêmes du droit pénal, du droit civil et de la morale elle-même doivent être reconsidérés.
1. Le principe de l'utilité
Les premiers travaux de Bentham sont déjà portés par les exigences de sa conception de l'économie. Les juges seront des fonctionnaires amovibles, ce qui traduit dans la société civile la mobilité sociale introduite par l'industrie naissante ; l'accusation et la défense seront publiques, elles seront comme le marché de la pénalité ; il n'y aura pas de jury en ma […]
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