Les liens amoureux et sexuels entre personnes de même sexe peuvent être ritualisés, condamnés, marginalisés ou tolérés, mais leur présence dans toute société, jusque dans celles qui les nient avec le plus de force, confirme en fait l'universalité de ces « pratiques ». Tout comme leur sort social, leur désignation a profondément varié selon les époques, et le terme d'homosexualité, d'origine médicale, qui recouvre communément leur réalité actuelle, ne date que du xixe siècle. Ce mot et le savoir qu'il supposait n'en ont pas moins préparé et peut-être même provoqué, en Occident, la singulière prise de conscience d'un grand nombre d'hommes et de femmes qui sont parvenus, en l'espace d'une centaine d'années, à faire reculer peu à peu dans leurs sociétés les discours pathologique, policier et moraliste, au profit d'une reconnaissance de l'orientation sexuelle comme d'une liberté fondamentale de la personne. La question de l'homosexualité n'est donc pas compréhensible si elle est détachée de l'histoire plus générale de la constitution du sujet dans la civilisation occidentale, qui trouve son aboutissement dans la notion d'individu libre, pensé à la fois comme citoyen et comme personne.
De ce point de vue, elle peut être rapprochée de trois autres questions qui elles aussi ont été posées en termes d'émancipation, de reconnaissance plénière de droits, à partir de la fin du xviiie siècle : la question noire, la question juive et la question des femmes. Ces quatre questions, qui ont emprunté chacune des chemins bien différents au cours des deux siècles suivants, se retrouvent en effet dans la contestation d'un ordre ancien des choses qui a perduré, voire encore prospéré, malgré les proclamations de principe inspirées des Lumières : un ordre fondé sur des discriminations visant la race, la religion, le sexe et les mœurs des individus, sur l'idée d'une loi au seul service de l'homme blanc, chrétien et père de famille. Il n'y a pas lieu ici de rappeler les multiples épisodes qui marquèrent chacun de […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 13 pages…




