Née à Cleveland (Ohio) en 1955, professeur de rhétorique et de littérature comparée à l'université de Californie à Berkeley, Judith Butler a développé depuis 1990 une réflexion complexe et évolutive, qui est désormais assez largement accessible au lecteur francophone.
Cette œuvre est née et s'est développée sur le fil de la question du genre (Gender Trouble, 1990). La formulation de cette question telle que Judith Butler l'avait d'abord rencontrée dans la pensée féministe lui a semblé insuffisante. Pour elle, en effet, celle-ci conteste à juste titre les déterminations sociales et culturelles dont ont séculairement été affectés les individus en raison de leur sexe, ainsi que les places auxquelles ils/elles ont été assignés dans le cadre de rapports de pouvoir. Elle n'interroge cependant pas la réalité du genre en tant que telle, et contribue même à la requalifier dans sa forme séculaire. L'analyse critique butlérienne porte en effet non sur les effets socio-économiques ou symboliques de la bicatégorisation sexuée mais sur cette bicatégorisation elle-même, et ultimement sur le caractère déterminant conféré à une différence organique.
1. Une dialectique des sexualités
C'est à la lumière de la problématique des (homo)sexualités que se radicalise le questionnement de Judith Butler, jetant le « trouble » dans la définition du genre, trouble qui signale son instabilité à partir du moment où la normativité du désir ne lui sert plus de caution ou de repère. Pour l'auteur, le « corps est lui-même une construction » que détermine de manière duelle l'ordre hétérosexuel en tant qu'il est articulé à la reproduction. Les « lois de la parenté » qui, selon Claude Lévi-Strauss, assurent la régulation de toutes les sociétés connues, ne requièrent pas seulement l'exogamie mais d'abord la dualisation des corps sexués. De même, l'interdit de l'inceste, tel qu'il est formulé par Freud, présuppose l'hétérosexuation du désir plutôt qu'il ne la fonde. La psychanalyse est pour une bonne part « une théori […]
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