5. L'État, la cité, les échanges
Si l'on trace un axe et que l'on place, à l'une de ses extrémités, les unités sociales minimales (lignages, clans, aires matrimoniales, etc.) et, à l'autre, l'État-nation, l'ethnie occupera autant de positions intermédiaires que de conceptions qui prévaudront chez l'utilisateur de cette notion. Sous le masque de l'ethnie, se trouve à l'œuvre, en effet, la réalité d'un acteur, celui qui effectue les opérations d'encodage et d'enregistrement. Ces opérations d'enregistrement seront elles-mêmes fonction de la taille des effectifs à englober. Plus ces organisations seront développées, plus les effectifs à incorporer seront vastes et plus l'utilisation de ces catégories sera nécessaire, de sorte que les sociétés exotiques ne diffèrent pas fondamentalement des nôtres : elles produisent des catégories servant à classer socialement des agents.
De la même façon, il n'existe pas de coupure entre le tribalisme moderne et son homologue ancien dans les pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine. Le mouvement de franchissement des barrières ethniques, de migration vers les villes (détribalisation) et d'utilisation des réseaux de natifs comme mode d'organisation économique et sociale (retribalisation ou supertribalisation) est un phénomène qui a des racines historiques très anciennes. C'est ce même mouvement qui se poursuit aujourd'hui vers les villes et qui aboutit à regrouper hors des structures rurales et villageoises un certain nombre d'originaires. Ainsi, plutôt qu'un indice de modernité, l'ethnicité pourrait donc apparaître avant tout comme un produit de l'urbanisation, de l'édification étatique et de la vie de relations (commerce et rapports de toute sorte que des communautés distinctes nouent les unes avec les autres) – et cela, quelle que soit la période considérée.
C'est pourquoi rien ne distingue, en fait, le tribalisme ou l'ethnicité de la renaissance du régionalisme à laquelle on assiste en Europe. Dans les deux cas, ces mouvements de retour aux sources ou d'« authenticité » s'enracinent bien dans la réalité urbaine : ils sont une projection citadine sur une réalité rurale et passée purement imaginaire. C'est effectivement l'éloignement social et géographique qui, dans le monde entier, permet de donner pureté et homogénéité à un milieu hétérogène et hiérarchisé.
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