Longtemps hantée par le déclin et la chute de l'Empire romain d'Occident, la réflexion sur la décadence est solidaire d'une méditation sur l'Histoire dans laquelle elle s'inscrit. Elle l'est également de spéculations sur le destin des civilisations dont le devenir est souvent interprété à partir d'un modèle unique qui se résout en une métaphore organiciste : les individus vieillissent, les espèces dégénèrent, les États périclitent.
En raison de la multiplicité des registres où elle se trouve appréhendée, de la diversité des critères de la dégénération, du décours, du déclin, en raison aussi du contenu émotionnel qui lui est historiquement assigné, la décadence, qui peut être aussi bien considérée en tant que maladie constitutionnelle de la conscience, forme de l'imaginaire, esthétique où triomphent l'artifice et la virtuosité, qu'interprétée sous un éclairage psychanalytique en termes de régression, apparaît comme une notion obscure, un concept confus, une idée chargée d'ambiguïtés.
1. La méditation sur l'histoire
• Construction d'un modèle
C'est dans la perspective ouverte par la sociologie de la connaissance historique qu'il convient de situer le thème de la décadence. On peut y suivre les grandes étapes d'un processus d'intériorisation dont s'est saisie l'anthropologie psychanalytique qui met aujourd'hui l'accent sur le rôle joué, dans toute culture, par l'instinct de mort. Mais les moments les plus importants d'un tel retour réflexif ne prennent sens qu'à partir d'une cristallisation massive du concept de décadence qui, d'emblée, a trouvé dans l'inclinatio de Rome son paradigme achevé.
L'idée de décadence n'est certes pas étrangère à la pensée grecque, comme en témoigne le mythe généalogique des races, développé dans Les Travaux et les jours, où Hésiode raconte également comment l'humanité fut affligée de tous les maux après que Pandore eut ouvert la jarre qui les contenait, seule l'espérance lui étant demeurée. Jean-Pierre Vernant a néanmoins montré que l'ordre suivant lequel les races « métall […]
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