BULGARIE
Nom officiel | République de Bulgarie |
Chef de l'État | Roumen Radev - depuis le 22 janvier 2017 |
Chef du gouvernement | Rossen Jeliazkov - depuis le 16 janvier 2025 |
Capitale | Sofia |
Langue officielle | Bulgare |
Population |
6 446 596 habitants
(2023) |
Superficie |
111 000 km²
|
Article modifié le
La littérature bulgare
La première littérature nationale d'expression slave
La vieille littérature bulgare est directement issue de la tradition instituée par les frères Cyrille et Méthode, originaires de Salonique, qui, chargés par l'empereur de Byzance d'une mission en Moravie, effectuée à partir de 863, dotèrent les Slaves d'un alphabet et de leurs premiers textes religieux. À la mort de Méthode (885), le prince Boris de Bulgarie (852-889), converti au christianisme vers 865, recueillit les disciples des deux frères, chassés de Moravie par le clergé germanique, et utilisa habilement ces lettrés en vue de la christianisation de son pays. C'est donc dans la seconde moitié du ixe siècle que se situent les débuts de la littérature bulgare, qui est la première littérature nationale d'expression slave et qui atteignit son apogée sous le règne de Siméon (893-927). Ancien moine et très cultivé, Siméon fit lui-même œuvre d'écrivain et encouragea les lettres slaves avec d'autant plus de zèle qu'il voyait en leur essor un moyen de rivaliser avec Byzance et d'affermir le prestige de la Bulgarie en l'émancipant de la tutelle religieuse des Grecs, résultat qu'il obtint vers 919 par la création d'un patriarcat bulgare. Toutefois, Siméon ne put se libérer de la pensée grecque en laquelle il avait été formé dans sa jeunesse. Intimement liée à la prédication du christianisme et mise entre les mains d'un clergé puissant, la littérature du premier royaume bulgare est riche, mais, dans son ensemble, peu originale : elle consiste pour une large part en traductions et en adaptations des œuvres de la littérature chrétienne des Grecs. Cette littérature du premier royaume eut deux foyers principaux, la région d'Okhrid, dans la partie occidentale de l'État de Boris et de Siméon, et Preslav, dans la Bulgarie orientale.
Deux foyers principaux
C'est dans la région d'Okhrid, où il avait été envoyé par Boris, que Clément, dit Clément d'Okhrid, disciple de Cyrille et Méthode, poursuivit l'œuvre entreprise par ses maîtres. Premier évêque de l'Église bulgare, Clément († 916) est demeuré le plus populaire des écrivains du premier royaume bulgare, surtout à cause de son admirable zèle apostolique qui fit de lui, selon le mot de l'un de ses biographes, « un second Paul s'adressant à de seconds Corinthiens, c'est-à-dire les Bulgares ». Toutefois, c'est autour de Preslav, dont Siméon avait fait en 893 sa capitale, que se développa la principale activité culturelle de la Bulgarie, avec une littérature plus savante et plus étroitement dépendante de certains objectifs politiques fixés par le souverain. Les écrivains les plus caractéristiques de cette tendance sont le prêtre puis évêque Constantin, dit aussi Constantin de Preslav, et Jean l'Exarque, qui contribuèrent puissamment par leurs traductions à enrichir et à assouplir le vieux bulgare en rendant cette langue, encore un peu fruste, capable de rendre les subtilités philosophiques et théologiques des Grecs.
Dieu loué en bulgare
On doit aussi à Constantin une prière acrostiche de quarante vers, qui semble dater des dernières années du ixe siècle et qui est le premier essai poétique rédigé en langue bulgare. C'est également dans les dernières années du ixe siècle, ou dans les premières années du xe, que vit le jour une autre des œuvres les plus intéressantes et les plus originales de la vieille littérature bulgare. Il s'agit du traité O pismenech (Des lettres), attribué au moine Chrabr, personnage mystérieux dont le nom, qui signifie en vieux bulgare « guerrier, combattant », est certainement un pseudonyme, et que des savants ont tenté, mais sans entraîner la conviction, d'identifier avec des écrivains de l'époque de Siméon ou avec le tsar Siméon lui-même. Répondant peut-être à certains détracteurs des lettres slaves, qui prétendaient que Dieu ne pouvait être loué qu'en hébreu, en latin ou en grec, le moine Chrabr déclare hardiment que les lettres slaves, qui sont l'œuvre de Cyrille – saint inspiré de Dieu et bien connu de tous les Slaves –, sont non seulement égales, mais supérieures en dignité aux lettres grecques, dont l'origine plonge dans les ténèbres d'un lointain paganisme. Les soixante-seize copies qui en sont parvenues jusqu'à nous prouvent l'immense succès que connut à travers le Moyen Âge cette apologie des lettres slaves naissantes.
Littérature officielle et littérature apocryphe
Parallèlement à cette littérature officielle visant surtout à asseoir la vraie foi et à assurer aux lettres bulgares des titres de noblesse se fit jour de bonne heure en Bulgarie une littérature dite « apocryphe », qui était elle aussi d'inspiration religieuse, mais qui répondait mieux à la naïve philosophie du peuple, auquel elle offrait une cosmogonie assez simpliste, une image de Dieu relevée de couleurs nettement humanisées et des légendes d'un caractère parfois fortement réaliste autour de Jésus-Christ, de la Vierge Marie, des prophètes et des saints. Encore qu'il soit généralement impossible de dater avec précision les apocryphes bulgares, il est certain que cette littérature est ancienne, comme le prouve le fait que des index destinés à la combattre sont signalés dès le règne de Siméon. On ne saurait, d'autre part, préciser la part qui revient dans certains apocryphes à l' hérésie dualiste des bogomiles, qui fit son apparition sous le règne du tsar Petăr (927-969) et qui, s'insurgeant non seulement contre le dogme chrétien mais contre la hiérarchie ecclésiastique et les inégalités sociales, déchaîna en Bulgarie des persécutions qui durèrent plusieurs siècles. À cette lutte livrée contre les bogomiles par l'Église officielle, alliée aux autorités civiles de la Bulgarie, se rattache le Slovo na eretiki (Traité contre les hérétiques) du prêtre bulgare Cosmas, que l'on ne situe qu'avec approximation dans le temps et qui peut être postérieur à la chute du premier royaume bulgare. Médiocre en tant que source historique, à cause de la passion qui l'anime, ce pamphlet demeure l'une des œuvres les plus personnelles et les plus brillantes de la vieille littérature bulgare et fut utilisé au Moyen Âge même hors de Bulgarie dans la lutte contre l'hérésie.
Renouveau littéraire
La prise de Preslav par les Grecs en 972, bientôt suivie de la chute du premier royaume bulgare, allait faire d'Okhrid le centre de gravité de la Bulgarie asservie à Byzance et amener une longue stagnation des lettres slaves.
La formation d'un État bulgare indépendant, en 1185, devait créer des conditions plus favorables à un essor littéraire autour de Tărnovo dans la Bulgarie orientale, la nouvelle capitale, qui devint aussi la métropole religieuse et le centre culturel du deuxième royaume bulgare. Ce n'est toutefois qu'à partir du règne d'Ivan Alexandre (1331-1371) que l'on assiste dans le domaine des lettres et des arts à un renouveau qui atteindra son apogée sous le règne de son fils Ivan Chichman (1371-1393). C'est également dans les premières années du règne d'Ivan Alexandre que prit racine en Bulgarie l' hésychasme, mouvement mystique venu de Grèce, qui bénéficia de la protection de ce souverain et triompha de certaines tendances plus rationalistes. L'hésychasme marqua profondément la pensée d' Euthyme de Tărnovo, qui est de loin le représentant le plus éminent des lettres bulgares au xive siècle et qui, nommé patriarche de Tărnovo vers 1375, réussit à faire de cette ville le plus puissant foyer culturel non seulement de la Bulgarie, mais de tous les pays de langues slaves rattachés à l'Église d'Orient. Par ses vies de saints et ses panégyriques, genres particulièrement goûtés des hésychastes, où il use habilement et parfois abuse des procédés oratoires, par son activité d'épistolier, de grammairien, de réformateur de livres liturgiques, de chef d'Église et de pédagogue, Euthyme se classe à la fois parmi les plus grands écrivains de langue bulgare et parmi les plus puissantes personnalités qu'ait enfantées la Bulgarie. Âme de la résistance bulgare contre l'envahisseur ottoman et déporté par les Turcs en 1393, il laissa de nombreux disciples, dont plusieurs s'expatrièrent alors et firent rayonner à l'étranger le prestige des lettres bulgares. Le plus connu d'entre eux est Grigori Tsamblak, qui fut nommé métropolite de Kiev en 1414 et qui disparaît de l'histoire aussitôt après avoir vainement tenté, en 1418, au concile de Constance, de réconcilier les Églises d'Orient et d'Occident. Ce prélat ambitieux et insoumis, qui sut braver les anathèmes des patriarches, s'élève bien au-dessus des autres clercs de l'école de Tărnovo par son tempérament vigoureux et par ses dons d'écrivain dans ses sermons et dans ses panégyriques, en particulier dans le panégyrique de son maître Euthyme, qui renferme le poignant récit de la prise de Tărnovo. Incompris de ses contemporains et souvent diffamé, Tsamblak trouve sa revanche auprès du lecteur moderne, qui lui sait gré d'avoir su introduire çà et là, même dans un genre aussi conventionnel que le panégyrique, une note humaine et personnelle.
L'influence de Tsamblak et d'autres disciples d'Euthyme fut considérable dans la Russie du xve siècle, où l'action de ces lettrés bulgares prépara une renaissance culturelle, ainsi qu'en Serbie et dans les pays de langue roumaine, où le slavon bulgare fut longtemps encore employé comme langue d'Église.
Pendant les cinq siècles de l'occupation turque
Deux univers antagonistes
La domination turque, qui devait peser sur les Bulgares pendant près de cinq siècles, avait éteint dès ses débuts les foyers culturels. Toutefois, elle n'avait pas aboli en eux la conscience nationale. Il semble même que c'est dès le xve siècle que les aspirations de ce peuple à la revanche se soient incarnées en la personne de chefs militaires des derniers temps de l'indépendance, en particulier en Krali Marko, personnage d'une importance historique assez mince, mais transformé en héros de légende dans des chansons populaires bulgares et serbes, qui seront recueillies plus tard. Parmi les œuvres du xvie et du xviie siècle, dont aucune n'offre de grandes qualités littéraires, plusieurs sont intéressantes surtout par leur souci d'opposer deux mondes antagonistes, le monde bulgare et chrétien au monde turc et musulman. Tels sont les récits que Peïo, pope sofiote, et Mathieu le Grammairien font au xvie siècle d'événements contemporains, en exaltant la mémoire de deux jeunes Bulgares martyrisés par les Turcs pour avoir refusé d'abjurer leur foi chrétienne, ou encore le récit que le pope Methodi Draghinov fait dans la seconde moitié du xviie siècle d'un événement récent, la conversion forcée d'une partie du Rhodope bulgare à l'islam. À la propagande catholique, qui fut plus active qu'efficace au xviie siècle, époque de la Contre-Réforme, se rattache Abagar, œuvre du catholique bulgare Filip Stanislavov, imprimée à Rome en 1651. Toutefois, les œuvres les plus caractéristiques des xviie-xviiie siècles sont les damaskini, nom par lequel on désigna tout d'abord des traductions bulgares de Damascène le Stoudite, prédicateur grec du xvie siècle, puis des recueils au contenu très varié et surtout religieux, qui ont été transmis par la tradition manuscrite. Aucune personnalité ne se dégage nettement parmi les modestes artisans des lettres bulgares à cette époque, qui, malgré quelques signes de réveil, continuaient à végéter dans les cadres d'un Moyen Âge attardé.
Le cri d'alarme de Païssi
Vers le milieu du xviiie siècle, alors que les Bulgares subissaient encore le joug des Turcs, rendu de plus en plus lourd par la décomposition de l'Empire ottoman, et celui des Phanariotes grecs, qui les menaçaient de dénationalisation, un moine bulgare de l'Athos, connu seulement sous son nom religieux de Païssi, jeta le cri d'alarme et donna le signal de la renaissance bulgare par son IstoriyaSlavenobolgarskaya(Histoire des Slaves bulgares). Cet ouvrage, achevé en 1762, demeura manuscrit jusqu'en 1844, les Bulgares n'ayant pas eu d'imprimerie avant 1835, et fut diffusé jusque-là uniquement par des copistes. Néanmoins, peu d'ouvrages ont eu sur les destinées du peuple bulgare une influence comparable à celle qu'exerça ce petit livre, d'une valeur scientifique médiocre, mais incisif, où Païssi, s'adressant « comme un simple Bulgare à des Bulgares », adjurait ses compatriotes de prendre plus nettement conscience d'eux-mêmes et de résister à l'hellénisme. Sur un ton pathétique, il les exhortait à mieux connaître leur langue, peu cultivée depuis plusieurs siècles, et leur histoire, en leur rappelant le rôle éminent que la Bulgarie avait joué au Moyen Âge, avec ses puissants souverains, ses lettrés, ses saints et ses martyrs, et en exaltant les vertus nationales des Bulgares. Par là, Païssi s'était écarté des voies traditionnelles de la littérature bulgare, dont il venait de faire une arme au service de la cause nationale.
La renaissance bulgare
L'appel de Païssi fut entendu. Son œuvre de redressement national fut poursuivie par l'évêque Sophroni de Vratsa, à qui l'on doit le premier ouvrage imprimé de la renaissance bulgare, Kyriakodromion (Recueil de dominicales), publié en 1806 en Roumanie. Toutefois, l'ouvrage de loin le plus intéressant de ce prélat est son autobiographie, intitulée Jitié i stradaniyagrechnagoSofroniya (Vie et souffrances du pécheur Sophroni), où il a su faire preuve de réelles qualités littéraires, généralement absentes des œuvres de la renaissance bulgare, en brossant un tableau émouvant de la grande misère des Bulgares au cours des années particulièrement troubles de la fin du xviiie siècle et du début du xixe siècle.
D'autres œuvres qui virent le jour dans la première moitié du xixe siècle, si modestes qu'elles paraissent aujourd'hui, n'en eurent pas moins leur utilité et leur importance à cette époque où tout était à créer, y compris une langue littéraire émancipée du slavon d'Église. Telle est, autour du problème de l'instruction des Bulgares en leur langue, une petite encyclopédie primaire, connue sous le nom de RibenBoukvar (L'Abécédaire au poisson), que Petăr Béron publia en 1824 en Roumanie. Premier écrivain laïque de la renaissance bulgare, Béron avait ici jeté les bases d'un enseignement à peu près totalement libéré de la tradition religieuse, tel qu'il sera appliqué quelques années plus tard dans les écoles bulgares rénovées, dont la première fut l'école de Gabrovo, fondée en 1835. En même temps, offrant le modèle d'une prose bulgare plus proche de la langue parlée que ne l'était celle d'hommes d'Église comme Païssi et Sophroni de Vratsa, ce petit livre, plusieurs fois réédité, est l'un des ouvrages qui contribuèrent le plus puissamment à asseoir le bulgare littéraire moderne sur la base des dialectes de l'est de la Bulgarie. À côté du problème de l'instruction, un problème mis à l'ordre du jour, surtout à partir des environs de 1830, fut le problème de la libération religieuse, qui ne fut résolu qu'en 1870 par la création d'un exarchat bulgare indépendant du patriarcat grec de Constantinople. L'œuvre littéraire la plus intéressante qu'ait suscitée cette lutte est le pamphlet Mati Bolgariya (Bulgarie notre mère), que le moine patriote Neophyte Bozveli écrivit vers 1846 dans la prison du monastère de l'Athos et où il dénonçait en termes cinglants la perfidie des Phanariotes et du haut clergé grec. Au cours de cette lutte longue et passionnée, dont l'enjeu véritable était de faire reconnaître officiellement la nationalité bulgare, était née en terre étrangère la presse de langue bulgare avec la revue Liouboslovié (calque du grec ϕιλολογ́ια), fondée en 1844 à Smyrne par Fotinov, et le journal Bălgarski Orel (L'Aigle bulgare), fondé en 1846 à Leipzig par Ivan Bogorov.
Premières poésies et premiers essais d'art dramatique
C'est également vers le milieu du xixe siècle qu'après de timides essais la poésie bulgare devait engendrer ses premières œuvres de quelque valeur, dues à Dobri Tchintoulov, auteur de poésies patriotiques et antiturques, et à Petko Slaveïkov, remarquable autodidacte et courageux tribun, qui eut le mérite d'introduire dans le Parnasse bulgare la plupart des genres, en faisant preuve d'une certaine maîtrise dans la fable, la satire et l'épigramme, où il ne ménageait pas ses critiques à ses compatriotes pour tenter de les élever à la dignité d'hommes libres après plusieurs siècles de servitude. Du même sentiment national sont animés les drames patriotiques et hellénophobes de Dobri Voïnikov et de Vassil Droumev, qui virent le jour dans le milieu des émigrés bulgares de Roumanie et dont le seul qui ait survécu à son époque est Ivanko de Droumev (1872).
Une génération de révolutionnaires
La plupart des pionniers de la renaissance bulgare avaient mis, comme nous l'avons vu, l'accent sur deux problèmes fondamentaux : l'instruction du peuple bulgare en sa langue et la création d'une Église bulgare indépendante. Mais leur programme, avant même d'avoir été pleinement réalisé, était jugé insuffisant et dépassé dès les environs de 1860 par une génération nouvelle de révolutionnaires, qui estimaient que l'heure était venue de renoncer à des compromis et de conquérir la liberté totale en secouant par les armes le joug ottoman et en abolissant un ordre social périmé. Ce programme audacieux avait vu le jour au lendemain de la guerre de Crimée qui, en mettant l'Empire ottoman sous la dépendance économique de l'Europe occidentale, avait aggravé les malaises économiques, nationaux et sociaux, tandis que se propageaient dans les Balkans les idées révolutionnaires venues de Russie et d'Europe occidentale. Trois grandes personnalités dominent ce mouvement révolutionnaire bulgare dans le domaine des lettres, intimement uni à celui de la politique : Ghéorghi Rakovski (1821-1867), Liouben Karavélov (1835 ?-1879), Christo Botev (1848-1876). Ces écrivains, doublés de chefs révolutionnaires, passèrent les années les plus fécondes de leur carrière en Roumanie, pays qui devint, à la veille de la libération de la Bulgarie, le grand centre de rassemblement des émigrés bulgares et le siège du comité central révolutionnaire bulgare.
Le mérite d'avoir le premier formulé clairement ce programme révolutionnaire revient à Ghéorghi Rakovski, que certains de ses admirateurs ont appelé le « Garibaldi bulgare » et qui défendit la cause révolutionnaire « par la plume et par le sabre ». Sans avoir de grands dons d'écrivain, ce patriote exalté exerça sur ses contemporains une immense action, en particulier par ses articles publiés dans le journal Dounavski Lebed (Le Cygne du Danube), qu'il fonda en 1860 à Belgrade, et par son poème Gorski Pătnik (Le Voyageur dans la forêt), publié en 1857, qui, malgré sa très faible valeur poétique, enflamma les esprits et fut l'évangile des haïdouks et des révolutionnaires bulgares. Avec beaucoup plus de talent littéraire, Liouben Karavélov prolongea l'œuvre de Rakovski par ses articles de presse, par ses poésies et par ses nouvelles d'un caractère réaliste. Fortement influencé par les idées des révolutionnaires russes, ardemment démocrate, turcophobe et anticlérical, Karavélov est assez nettement représentatif de l'idéologie des révolutionnaires bulgares lorsqu'il ose affirmer que la création d'un exarchat, fruit de longs efforts, ne résout pas le problème bulgare et lorsqu'il déclare qu'il n'y aura de salut pour ses compatriotes que le jour où ils auront pendu au même arbre le Turc, l'évêque et le riche Bulgare. Médiocre poète, il fut, en revanche, un observateur perspicace de son époque et a fait preuve de réelles qualités d'écrivain dans plusieurs de ses nouvelles, en particulier dans celles où il raille les défauts de ses contemporains. Son chef-d'œuvre est Bălgariotstarovrémé(Bulgares du temps jadis), publié à Bucarest en 1872, où il a su camper avec beaucoup de verve et d'humour des types inoubliables de Bulgares démodés qu'il avait connus dans son enfance dans sa ville natale de Koprivchtitsa.
Si les nouvelles de Karavélov représentent, du point de vue de l'art, un immense progrès par rapport aux modestes réalisations de la littérature bulgare pendant la première moitié du xixe siècle et par rapport à la littérature de propagande révolutionnaire inaugurée par Rakovski, il demeure que la plus puissante personnalité qu'ait nourrie ce mouvement d'idées révolutionnaires est Christo Botev qui, au cours de sa brève carrière, réussit à élever la littérature de la renaissance bulgare jusqu'à des hauteurs qu'elle n'avait jamais atteintes, tout en lui conservant ce caractère de littérature de combat qui lui est propre.
Les premiers écrivains d'une nation souveraine
La guerre russo-turque de 1877-1878 se terminait par la victoire de la Russie. En mars 1878, les belligérants signaient à San Stefano une paix qui garantissait la libération des territoires peuplés de Bulgares. Cependant, l'Angleterre et l'Autriche-Hongrie, inquiètes de l'hégémonie que la Russie pouvait exercer sur la mer Noire, réclamèrent une révision des frontières. Quelques mois plus tard se réunissaient à Berlin, sous la présidence du chancelier Bismarck, les puissances occidentales, la Turquie et la Russie, pour empêcher que l'union des Bulgares ne se fasse au sein d'un État trop puissant. C'est donc dans un climat d'amertume et d'espoirs déçus que commencera à vivre, tout en se consolidant peu à peu, le jeune État bulgare, sur les destinées duquel pèsera de tout son poids le traité de Berlin. C'est dans ce climat que vont œuvrer les premiers écrivains du pays libre.
Pionniers et animateurs
Formés au cours d'une époque où la lutte pour la libération se nourrissait de l'esprit de sacrifice et où la littérature ne faisait que soutenir l'élan patriotique, ces écrivains demeurèrent toute leur vie d'ardents patriotes et des idéalistes impénitents que ne pouvait manquer de décevoir la vie nouvelle où l'héroïsme avait perdu sa raison d'être. Nostalgiques d'un passé auquel ils demanderont souvent la matière de leurs œuvres, ils seront enclins à juger la réalité contemporaine plus sévèrement encore que les faits eux-mêmes ne le justifiaient. En assurant la transition entre une littérature de combat et une littérature nouvelle, que devaient dominer des préoccupations esthétiques, ces écrivains apparaissent comme les véritables créateurs de la littérature moderne. Leur grand mérite est d'avoir fixé et diversifié les genres, tant par le renouvellement de thèmes anciens que par l'introduction de nouveaux, et d'avoir façonné et enrichi la langue littéraire dont leurs prédécesseurs n'avaient donné qu'une assez imparfaite ébauche. La personnalité la plus représentative de cette génération d'écrivains et même des lettres bulgares modernes est Ivan Vazov (1850-1921). Poète, romancier, auteur dramatique, il a marqué de son empreinte tous les domaines. Son œuvre poétique, réunie en une vingtaine de recueils, se déroule comme un journal où ont trouvé un écho tous les événements importants de son pays. Sous le joug, vaste fresque de la vie à la veille de la libération, reste un des plus beaux romans bulgares. Son théâtre, presque exclusivement inspiré de l'histoire médiévale bulgare, a fait école, malgré certains défauts.
Le grand rayonnement de Vazov a eu pour effet de reléguer un peu dans l'ombre quelques écrivains de valeur tels Zachari Stoïanov (1851-1889), Konstantin Vélitchkov (1855-1907), Stoïan Mihaïlovski (1856-1927). On doit à Stoïanov une œuvre remarquable, Zapiski po bălgarskitevăstania (Mémoires sur les insurrections bulgares), où il recrée, avec un authentique talent de conteur et un souci constant de la vérité historique, l'atmosphère de l'insurrection d'avril 1876, héroïque tentative de libération nationale dont il avait été lui-même un des principaux artisans, et qui fut étouffée dans le sang. Ce sont les heures tragiques précédant la libération qui revivent aussi dans V tămnitsa (En prison) de Vélitchkov, ami de Vazov, dont l'œuvre est surtout celle d'un poète délicat et d'un critique littéraire clairvoyant. Par ses satires et par ses fables, Mihaïlovski, homme d'une grande rigueur de caractère, a voulu imposer à ses contemporains un idéal moral plus élevé. Il demeure le plus grand poète satirique de la Bulgarie, avec des préoccupations métaphysiques d'inspiration chrétienne que reflète une partie de son œuvre. Nul n'a fustigé de traits aussi cinglants le régime du roi, la démagogie des politiciens, les journalistes sans talent ni conscience que ne l'a fait cet écrivain, souvent au mépris de sa carrière. Plus imprégné encore de culture française que Vazov et Vélitchkov, puisqu'il fut élève du lycée français de Constantinople et diplômé de l'université d'Aix-en-Provence, Mihaïlovski peut être considéré comme un des principaux promoteurs du rayonnement de la France en Bulgarie. L'un des premiers, il enseigna la langue et la littérature françaises à l'université de Sofia.
Les écrivains de cette époque avaient en commun la conscience de leur rôle d'éducateurs, rôle qu'ils cherchaient à remplir par leurs œuvres et souvent par diverses activités de pionniers et d'animateurs. Assez nettement caractéristiques de cette tendance sont les écrivains, demeurés très populaires, Mihalaki Ghéorghiev (1852-1916) et Todor Vlaïkov (1865-1943). Ce dernier, influencé par l'idéal des « populistes », milita pour l'élévation du niveau culturel du paysan et l'amélioration de sa condition matérielle. Le poète des amours villageoises, Tsanko Tserkovski (1869-1926), a également consacré à ce même idéal une partie de ses activités.
Une querelle des Anciens et des Modernes
Vers la fin du siècle, un désir de renouvellement se fait sentir : il émane d'écrivains plus jeunes, tous nourris de culture occidentale et aspirant à des réalisations esthétiques d'un ordre plus élevé. Ces « jeunes » réagissent contre le courant traditionaliste de leurs prédécesseurs, et plus particulièrement contre la poésie d'un patriotisme exalté que personnifiait Vazov. Ils se proposent de rénover la littérature en l'arrachant à son contexte purement national et en lui imprimant une orientation plus universelle. C'est la revue Missăl (Pensée, 1892-1907), fondée par le Dr K. Krăstev (1866-1919), qui deviendra la tribune des nouvelles tendances. Grâce à la personnalité et au talent exceptionnel de ses principaux collaborateurs, cette revue aura une très vaste audience et jouera un rôle de premier plan, guidant le goût du public et imposant des exigences sévères aux écrivains. La poésie que ces novateurs appellent de leurs vœux est une poésie riche de pensée, faisant de la prospection de l'âme humaine son principal objet, une poésie dont la forme soit aussi proche que possible de la perfection. Le noyau du cénacle des écrivains de La Pensée est formé par Krăstev, Slaveïkov, Yavorov et Todorov, mais d'autres écrivains de talent apportent plus ou moins longtemps leur contribution à la revue. S'il est vrai que ces écrivains n'ont pas échappé aux reproches des « vieux », non plus qu'à ceux des critiques de gauche, s'ils ont pu être taxés par les uns et par les autres d'individualistes et d'aristocrates, il n'en demeure pas moins que la période où cette élite d'écrivains se rangea sous l'égide de La Pensée est l'une des plus heureuses et des plus riches de l'histoire des lettres bulgares.
Pentcho Slaveïkov
Le principal animateur de La Pensée est Pentcho Slaveïkov (1866-1912), fils du poète de la renaissance bulgare Petko Slaveïkov, dont il avait hérité l'esprit combatif et une conscience sans défaut. Critique littéraire d'une grande autorité et poète plus exigeant encore à l'égard de lui-même qu'à l'égard des autres, Pentcho Slaveïkov a marqué de sa forte personnalité les lettres bulgares de la fin du xixe siècle et du début de ce siècle. Grand admirateur de la culture française, mais formé surtout au contact des poètes et penseurs allemands comme Goethe, Heine, Nietzsche, il a voué un véritable culte à la puissance spirituelle qui s'exprime à ses yeux, non seulement par des géants des lettres et des arts comme Beethoven ou Michel-Ange, mais aussi en la personne d'humbles gens du peuple qui s'imposent à la foule par leurs dons ou par leur beauté morale ou physique. Tel est ce simple musicien de village, héros d'un poème admirable, qui, par les accents charmeurs de sa guzla, empêche les paysannes de moissonner, les laveuses de battre leur linge et les mères de préparer le repas ; le vieux juge, séduit à son tour par sa musique envoûtante, ne peut lui non plus le condamner.
Les plus attachantes de ses poésies sont celles où, avec un art exquis, il utilise les ressources des chansons populaires, renouvelant les rythmes et fixant à tout jamais certaines légendes et vieilles coutumes. Toutefois, Slaveïkov a lui-même payé son tribut à la veine patriotique, en voulant faire son chef-d'œuvre d'un poème épique en neuf chants, Kărvavapessen (L'Hymne sanglant), inspiré de l'insurrection d'avril 1876, dont les plus beaux vers sont consacrés à des scènes de genre et surtout au vieux Balkan, éternel et muet témoin d'héroïsme et de sacrifices, qui se dresse majestueusement derrière les agitations des hommes.
Peïo Yavorov
Modeste employé des postes, Peïo Yavorov (1878-1914) avait envoyé quelques poèmes à la rédaction de La Pensée. Ce fut une révélation pour Krăstev et Slaveïkov. Émerveillés par l'étonnante richesse rythmique des vers et l'intensité de l'émotion, ces juges sévères et avertis n'eurent pas de peine à deviner en ce jeune homme d'une vingtaine d'années un très grand poète, celui que tous les poètes bulgares reconnaîtront plus tard comme leur maître.
Âme inquiète et tourmentée, Yavorov cherche une foi. Cette foi, il crut pour un temps l'avoir trouvée en faisant sienne la cause des révolutionnaires macédoniens qui combattaient pour se libérer de la domination ottomane. Il se jette lui-même désespérément dans cette lutte qu'il sert par la plume et par les armes, risquant sa vie dans la montagne de Pirin. Cette expérience donna le jour à un cycle de très beaux poèmes, publiés sous le titre Chants des haïdouks. Après quoi, Yavorov se replie sur lui-même, faisant de son moi l'unique objet de sa poésie : « Il n'est, écrit-il, ni malheur, ni souffrance, ni vie en dehors de mon cœur. » En effet, si l'on met à part ces petits chefs-d'œuvre et quelques belles créations de jeunesse où vibre sa généreuse sympathie pour le paysan voué à un dur labeur, pour les exilés arméniens ou pour les déportés macédoniens, le reste de l'œuvre de Yavorov n'est que l'expression la plus directe de son être torturé de contradictions, la confession de ses déchirements les plus intimes. Mais c'est avec une beauté plastique dont on eût difficilement cru capable le vers bulgare avant lui, avec une musicalité qui n'avait jamais été atteinte et qui sera difficilement dépassée que des cris de douleur se sont échappés de son âme aux prises avec un désespoir sans issue. C'est un véritable hymne à la souffrance qu'élève ce prestigieux poète : « Que je m'élance vers les hauteurs ou que je tombe, je souffre toujours [...]. Dans la souffrance, j'ai usé ma vie à chercher peut-être la souffrance elle-même. » Fécondé dans son inspiration par le symbolisme français, mais resté toujours original, Yavorov n'a pas fait preuve d'une moindre originalité dans deux pièces de théâtre en prose, où il substitue le drame psychologique au drame historique qui était dans la tradition du théâtre de son pays.
Petko Todorov
Auteur, lui aussi, de quelques belles pièces de théâtre, Petko Todorov (1879-1916) est connu surtout par ses Idylles qui suffiraient à immortaliser le nom de cet écrivain sensible et délicat. Ce sont de courts récits, écrits dans une prose aux rythmes subtils et mettant en scène des êtres rêveurs ou révoltés, qui sont des paysans, quand ce ne sont pas des personnages mythiques, enfantés par l'imagination de ces paysans. Car, si les écrivains les plus représentatifs de La Pensée ont été souvent accusés d'être des aristocrates, ce n'est certes pas qu'ils aient manqué de tendresse envers le paysan, autour duquel ils ont créé une véritable mystique.
Aléko Konstantinov
C'est dans La Pensée qu'en 1894 Aléko Konstantinov (1863-1897) avait commencé la publication de son œuvre maîtresse BaïGaniou, qui allait devenir un des livres les plus populaires en Bulgarie. Baï Ganiou est le héros d'une série d'histoires spirituelles où, avec un sourire amusé, l'auteur raille des défauts que lui-même, homme fin et cultivé, détestait particulièrement chez un certain type de petits bourgeois enrichis, dont l'apparition avait été favorisée par les nouvelles conditions économiques et sociales consécutives à la libération du pays. Provincial mal dégrossi, Baï Ganiou se rend dans plusieurs pays étrangers pour vendre son essence de roses, étalant partout son âpre parcimonie, son sans-gêne et la rusticité quelque peu caricaturale de ses manières. Il n'est pas un seul personnage fictif qui ait acquis auprès des Bulgares une popularité comparable à celle de Baï Ganiou, dont le nom évoque immédiatement pour eux un individu totalement dépourvu de finesse naturelle et d'éducation. Le succès de ce petit livre fut tel qu'il a peut-être porté ombrage à d'autres œuvres de ce conteur attachant et de ce journaliste doué que fut Aleko Konstantinov.
C'est également dans La Pensée que Kiril Hhristov (1875-1944), poète d'un généreux talent, publia ses premiers vers qui, par leur sonorité et par une note voluptueuse d'épicurisme, apportèrent un souffle de fraîcheur dans la poésie bulgare.
La relève de l'entre-deux-guerres
Comme si un sort maléfique les eût frappés, les protagonistes de La Pensée disparurent tous prématurément. En 1912, Pentcho Slaveïkov mourait en Italie que, blessé dans son amour-propre, il avait choisie comme terre d'exil. Âgé à peine de trente-six ans, Yavorov mettait fin à ses jours en 1914, à la suite d'un douloureux drame familial, et, deux ans plus tard, Petko Todorov, le plus jeune du cénacle, s'éteignait en Suisse. Ainsi les lettres bulgares se trouvèrent soudain privées de leurs représentants les plus éminents, si l'on ajoute que Vazov, très affecté dans son patriotisme par le dénouement qu'eut pour la Bulgarie la Première Guerre mondiale, mourait à son tour en 1921, emporté par une crise cardiaque. Une atmosphère de malaise et de découragement pesait alors sur les esprits. Entrés en guerre pour obtenir la libération de leurs compatriotes de la Dobroudja et de la Macédoine, les Bulgares se voyaient non seulement déchus de leurs rêves, mais encore contraints de subir un traité de paix qui les amputait de nouveaux territoires et leur imposait de lourdes réparations. Des réfugiés affluaient des provinces retranchées vers les grandes villes, venant aggraver une situation économique précaire et accentuer le souffle de révolte qui secouait le pays. Une génération plus jeune d'écrivains, dont certains s'étaient manifestés avant la guerre, est appelée à prendre la relève.
Retour aux sources
Plutôt que de réagir contre leurs aînés, ces écrivains restent respectueux à l'égard de maîtres qui leur avaient frayé des voies et créé une tradition. Dans la littérature que ces nouveaux venus allaient créer, on est impressionné de voir s'imposer avec une insistance persévérante deux pôles d'attraction : le village et l'histoire nationale.
Est-ce parce que, après les défaites et les désillusions, un retour aux sources était le geste le plus naturel ? La terre des ancêtres, la vie simple du paysan apportaient peut-être du réconfort et redonnaient de l'espérance. Le passé, prestigieux en regard de la triste réalité, pansait bien des blessures. Toujours est-il que les meilleurs écrivains de cette époque sont des peintres du village et que tous se sont essayés dans les sujets historiques. Parmi ces écrivains se détachent les noms de deux conteurs dont l'œuvre a un coloris nettement réaliste : Elin Pelin et Yordan Yovkov.
Deux grands conteurs
Elin Pelin (1877-1949), dont une partie des œuvres avait été publiée avant la guerre, a su, d'un pinceau puissant, camper d'inoubliables portraits des paysans de son pays natal, ces rudes villageois de la région de Sofia que l'on appelle les Chopes. Il observe avec une sympathie non dissimulée leur vie faite de labeur et de privations, que, philosophiquement, ils acceptent avec beaucoup de résignation et souvent avec une pointe d'humour, l'âpre passion de la terre qui s'allie à un tendre attachement pour les bêtes, leurs fidèles compagnons, leur attitude peu révérencieuse envers le clergé et une nette animosité à l'égard de l'homme des villes. Certains de ses contes sont de vrais chefs-d'œuvre, comme, par exemple, Les Faucheurs, où l'on voit de misérables paysans, harassés de fatigue, se laisser emporter par la magie des contes avec la complicité d'une belle nuit d'été.
Toutefois, la personnalité qui domine cette période est Yovkov (1880-1937), maître incontesté de la prose bulgare, dont son œuvre offre les modèles les plus achevés. Une atmosphère prenante de poésie se dégage de ses contes et de ses romans, à travers l'existence quotidienne de ses personnages, qu'il situe le plus souvent dans les villages de la Dobroudja. Car la plus grande partie de l'œuvre de Yovkov est une évocation nostalgique de cette terre de la Dobroudja qu'il a aimée dès son enfance, avec ses plaines dorées, avec ses routes blanches où chantent les chariots bariolés, cette terre où la douceur du ciel se confond avec la douceur des hommes. Plutôt qu'au pittoresque extérieur, c'est à l'homme que s'attache la fine observation de cet écrivain, et, dans l'homme, à ce qu'il y a de plus noble, de plus profond, de plus vrai. L'œuvre de Yovkov exalte la beauté, en particulier la beauté féminine, qui est capable de transfigurer la vie de toute une famille, de tout un village, et à la fascination de laquelle nul n'échappe, ni les paisibles paysans, ni les farouches haïdouks qu'il a dépeints dans les Légendes de la Stara Planina (1927), où sont réunis les plus poétiques de ses contes.
Parmi les plus doués des écrivains paysanniers, on peut citer les noms de Konstantin Petkanov (1891-1951), Anghel Karaliitchev (1902-1972), Kroum Velkov (1902-1960), Ghéorghi Karaslavov (1902-1980). En revanche, Ghéorghi Stamatov (1869-1942) a centré son intérêt sur la bourgeoisie des grandes villes, qu'il voit d'ailleurs sous les couleurs les plus sombres. C'est également la vie de la cité qui a trouvé un écho dans les œuvres de Dimităr Chichmanov (1890-1945), Konstantin Konstantinov (1890-1970), Ana Kaménova (1894), Vladimir Polianov (1899), Svétoslav Minkov (1902-1967).
La petite ville, avec ses types savoureux et ses menues intrigues, a alimenté l'œuvre originale d'un conteur particulièrement doué, Tchoudomir (1890-1967) qui, comme écrivain humoristique, occupe une place de choix.
Si, pendant cette période, l'histoire a tenté presque tous les écrivains, c'est d'elle que plusieurs d'entre eux ont fait la principale matière de leurs œuvres. Tel est le cas de Nikolaï Raïnov (1889-1954), penseur mystique, habile à ressusciter l'histoire ancienne et les vieilles légendes bulgares dans une prose qui captive par sa musicalité et par l'originalité de ses images ; de Stoïan Zagortchinov (1889-1969), qui allie dans ses romans des scrupules d'historien à des dons d'artiste raffiné ; de Fany Popova-Moutafova (1902-1977), qui s'attache, elle aussi, avec un grand souci de la documentation historique, à faire revivre la Bulgarie médiévale.
Au théâtre, la comédie de mœurs et la satire sociale ont connu de brillants succès avec Stéfan Kostov (1879-1939).
Un courant symboliste en poésie
Dans le domaine de la poésie se rencontrent, entre les deux guerres, un courant symboliste, un peu tardivement éclos, enrichi de l'expérience des symbolistes français, allemands et russes, et une poésie à tendances sociales dont la naissance est favorisée par les conditions économiques particulièrement difficiles ainsi que par le rayonnement qu'exerçait la révolution d'Octobre.
Le symbolisme avait fait ses premiers pas en Bulgarie avec Yavorov, dont certains poèmes peuvent être considérés comme des modèles de cet art. Si plusieurs des poètes symbolistes s'étaient déjà manifestés, c'est toutefois au lendemain de la guerre que le symbolisme s'affirmera comme une doctrine littéraire nouvelle, avec des revues et des poètes qui se réclament de lui. L'art de ces poètes, s'il s'apparente à celui des symbolistes occidentaux par la recherche de la perfection technique, par l'originalité des images et surtout par une riche musicalité, n'en acquiert pas moins en Bulgarie des caractères qui lui sont propres, en particulier un plus grand souci d'éviter l'hermétisme et de communier avec la vie du pays sur le plan à la fois matériel et moral. C'est ainsi qu'une nette coloration patriotique marque certains des meilleurs poèmes de Téodor Traïanov (1882-1945) qui, par son vigoureux talent, s'imposa comme chef d'école. Plus que tout autre, Nikolaï Liliev (1885-1960), fortement influencé par le symbolisme français, a cultivé, dans ses vers limpides, le raffinement et le goût de la perfection formelle. Bien qu'il ait disparu longtemps avant ces deux poètes de valeur, Dimtcho Débélianov (1887-1916), tué pendant la guerre, demeure celui de tous les symbolistes que les nouvelles générations lisent le plus, attirées par la musique de ses vers et par l'émotion qui s'en dégage. Une mention spéciale doit être faite de Ghéo Milev (1895-1925), qui fut tout d'abord un théoricien du symbolisme et du modernisme en général, mais dont le nom reste lié aujourd'hui au long poème Septembre, où il chante la sanglante insurrection bulgare de septembre 1923, à laquelle ont consacré de très beaux vers Assen Raztsvetnikov (1897-1951) et Nikola Fournadjiev (1903-1968). Mais les représentants les plus connus de la poésie prolétarienne sont Hristo Smirnenski (1898-1923) et Nikola Vaptsarov (1909-1942). Issu d'une famille qui avait dû quitter en 1913 sa Macédoine natale pour se réfugier à Sofia, Smirnenski connut de bonne heure la vie difficile des pauvres, habitant un des quartiers périphériques de la capitale. Il exprimera, en des vers bien frappés, sa sympathie pour les déshérités du sort, ainsi que l'enthousiasme que lui inspire la révolution russe et sa foi en l'avènement du socialisme. C'est cette même foi que chante Vaptsarov, qui sacrifia sa vie à son idéal révolutionnaire, mais avec un talent plus mûr et avec un souci supérieur de la forme qui le préserve de toute banalité, de toute rhétorique facile et fait de lui un grand poète. En marge de ces deux courants créés par le symbolisme et la poésie prolétarienne se situe le puissant génie créateur d'une femme, Elissavéta Bagriana (1893).
Contrefeux au réalisme socialiste
Avec l'instauration du régime communiste à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la vie culturelle du pays a été profondément bouleversée. En littérature, le choc fut particulièrement brutal. Les œuvres des écrivains classiques, les valeurs les plus sûres se sont trouvées entachées de nationalisme, d'individualisme ou tout simplement d'idéalisme, tandis que le réalisme socialiste était érigé en dogme. Les sujets dignes d'être traités seront réduits à la célébration des exploits de l'Armée rouge, à la naissance de l'homme nouveau, à l'enthousiasme que suscite la collectivisation des terres chez les villageois dépossédés, ou encore au mouvement insurrectionnel de septembre 1923, inspiré par l'URSS, qui a échoué. Jamais gouvernement n'avait prodigué autant de faveurs aux écrivains soumis, ne leur avait témoigné autant de sollicitude. Le résultat se réduisit à des œuvres d'une désolante médiocrité.
Peu à peu, cependant, le carcan se détend. Les écrivains classiques : Vazov, Slaveïkov, Yavorov, Yovkov sont réhabilités et connaissent de nouvelles éditions. Quelques écrivains de talent arrivent à publier leurs œuvres, très éloignées de l'époque contemporaine. Deux noms émergent : Dimitar Talev (1898-1966) et Emilian Stanev (1907-1978). Dans une trilogie Le Chandelier de fer (1952), La Sainte Élie (1953), Les Cloches de Prespa (1954), Talev évoque, avec une sérénité épique, la vie dans une province macédonienne de la fin du xixe siècle, alors que s'intensifie la lutte pour la libération de l'emprise grecque qui pèse sur l'Église. Au centre de cette œuvre, l'auteur place une famille dont il suit la vie pendant trois générations. Emilian Stanev, lui, consacre au Moyen Âge bulgare ses deux livres : La Légende de Sibin, prince de Preslav, roman d'une grande beauté picturale, et l'Antéchrist, œuvre située à un moment où des hérésies – bogomilisme et hésychasme – déchirent le pays. Mais Emilian Stanev ne reste pas confiné dans le passé : après plus de dix ans d'enquêtes et de recherches, il publie un volumineux roman, Ivan Kondarev, où il recrée l'état d'esprit des Bulgares après la Première Guerre mondiale, lorsque pèse sur eux la paix de Versailles.
Un autre roman important et qui a valeur de test, Le Tabac (1951), est dû à Dimitar Dimov (1909-1966). L'auteur met face à face la bourgeoisie enrichie par le commerce du tabac et les ouvriers d'une usine qui, à la veille de la dernière guerre, commencent à représenter une force réelle. Malgré une certaine libéralisation, Dimov sera obligé de gommer quelques passages jugés trop favorables à la bourgeoisie et d'ajouter un chapitre sur les ouvriers.
L'histoire a toujours exercé une attraction sur les écrivains. Anton Dontchev (1930) publie un roman : Temps de partage, consacré à l'islamisation forcée des Bulgares des Rhodopes au xviie siècle, et Ghentcho Stoev (1925) consacre son roman, Le Prix de l'or, aux événements liés à l'insurrection d'avril 1876. Vera Moutaftchiéva s'inspire, elle aussi, de l'histoire, qu'elle traite de manière plus personnelle.
Un succès éclatant accueille Contes sauvages, le recueil de nouvelles de Nicolaï Haïtov (1919), qui se caractérise par la nouveauté de son écriture et l'évocation pleine de fraîcheur des mœurs et du langage des paysans rhodopiens. Quant à Jordan Radickov (1929), il s'attache à l'homme primitif, et, mêlant le réel et le fantastique, crée des personnages souvent dérangeants. Là encore, comme chez Haïtov, se fait sentir un fort penchant pour l'esprit folklorique.
Le roman a connu un succès enviable parmi les lecteurs, qu'il soit d'inspiration réaliste, philosophique, allégorique. Parmi tant d'auteurs, retenons quelques noms : Pavel Vejinov (1914), Ivaïlo Pétrov (1923), Blaga Dimitrova (1922). Cette dernière tient aussi une place de choix parmi les poètes contemporains. Un fait curieux est à noter : malgré la libéralisation qui en littérature précède de loin le changement de régime politique, un des derniers romans de Blaga Dimitrova, Le Visage (1981), qui n'a rien de particulièrement révolutionnaire, a été mis à l'index et a disparu des librairies.
Sur la poésie souffle un large vent de liberté. Les poètes expriment de manière directe ou plus sophistiquée leurs sentiments les plus intimes. Citons Valéry Pétrov, Lubomir Levcev, Pavel Matev, Andreï Guermanov, Bojidar Bojilov, Vania Petkova, Ivan Davidkov et d'autres. Blaga Dimitrova et Nikolaï Kancev se distinguent par des œuvres de plus grande densité de pensée.
Les événements de 1989 ont permis aux écrivains de renouer avec une grande liberté d'expression. Mais du temps sera nécessaire pour que de nouveaux courants littéraires puissent s'imposer.
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Écrit par
- Roger BERNARD : ancien élève de l'École normale supérieure, professeur honoraire à l'Institut national des langues et civilisations orientales, docteur ès lettres
- André BLANC : professeur à la faculté des lettres et sciences humaines de Nanterre, journaliste scientifique
- Christophe CHICLET
: docteur en histoire du
xx e siècle de l'Institut d'études politiques, Paris, journaliste, membre du comité de rédaction de la revueConfluences Méditerranée - Nadia CHRISTOPHOROV : maître de conférences honoraire
- Jack FEUILLET : agrégé de l'Université, docteur en études slaves, docteur d'État, professeur de bulgare à l'Institut national des langues et civilisations orientales, directeur du Centre d'études balkaniques
- Vladimir KOSTOV : journaliste
- Edith LHOMEL : chargée de cours à l'Institut d'études européennes de l'université de Paris-VIII, analyste-rédactrice aux éditions de la Documentation française
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