TRAGÉDIE

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La tragédie grecque

Concours et genre tragiques

En instaurant chaque année, pour les fêtes de Dionysos, une épreuve où s'affrontent trois poètes tragiques, sélectionnés par les plus hauts magistrats, et dont le règlement obéit aux mêmes normes institutionnelles que les assemblées et tribunaux populaires, puisque le concours est organisé, joué et même jugé par les représentants qualifiés des diverses tribus, la cité grecque se fait théâtre. Elle se met en scène devant l'ensemble des citoyens en un spectacle ouvert à tous, les plus pauvres recevant, pour leur présence sur les gradins, une allocation de l'État.

Intégrées à la vie civique et politique dont elles constituent un aspect, les représentations tragiques, en donnant à voir sur la scène le déroulement entier d'une action, entraînent un profond renouvellement des modes d'expression littéraire. À l'épopée la tragédie emprunte sa matière : la geste des grands héros légendaires ; de la poésie lyrique elle retient, dans le chant choral, la métrique traditionnelle. Et, cependant, ni pour le contenu ni pour la forme, rien n'est plus comme auparavant. Divisé en quelque façon contre lui-même, le jeu tragique se déroule sur deux plans séparés : sur la scène, les protagonistes du drame, personnages individualisés, incarnant les héros d'autrefois, toujours plus ou moins étrangers à la condition ordinaire du citoyen ; dans l'orchestra, dansant et chantant, le chœur, constitué par un collège de citoyens et dont les sentiments traduisent comme un fond de sagesse populaire. À ce dédoublement du chœur et du héros tragique correspond dans la langue de la tragédie une dualité : le chœur s'exprime en strophes chantées, dans des mètres propres au lyrisme ; les personnages dialoguent en trimètres iambiques, voisins de la langue parlée. Rapprochés par leur langage du commun des hommes, les personnages héroïques ne sont pas seulement rendus présents sur la scène aux yeux de tous les citoyens, mais, à travers les discussions qui les opposent entre eux et aux choristes, ils deviennent l'objet d'un débat ; ils sont mis en question devant le public. Dans le cadre nouveau de la représentation tragique, le héros légendaire a cessé d'être un modèle, comme il l'était dans l'épopée et la poésie lyrique ; il est devenu un problème.

Le moment tragique

Le débat apparaît même plus profondément inscrit dans l'organisation de l'œuvre tragique. Le drame porte sur la scène une ancienne légende de héros. Le monde héroïque, que tous les citoyens connaissent à travers la lecture d'Homère, constitue pour la cité son passé, un passé assez lointain pour que, entre les traditions religieuses transmises par les vieux mythes et les formes nouvelles de pensée qui s'affirment dans le droit et les institutions politiques du ve siècle, les contrastes se dessinent nettement, mais assez proche pour que les conflits de valeur soient encore douloureusement ressentis et que la confrontation ne cesse pas de s'exercer. Par cette distance qui s'est creusée au cœur de l'expérience sociale, le mythe est désormais regardé avec l'œil du citoyen. Mais ce n'est pas seulement l'univers du mythe qui, sous ce regard, devient tout entier problématique. Le monde de la cité se trouve du même coup mis en question et contesté dans certains de ses principes essentiels.

Cette tension entre le passé du mythe et le présent de la polis se manifeste à tous les niveaux de la tragédie. Dans sa langue d'abord : plus qu'aucun autre genre littéraire, la tragédie utilise l'ambiguïté et l'équivoque. Les mêmes mots prennent dans la bouche des différents protagonistes des significations contraires ; les mêmes phrases ont un sens pour qui les prononce, un autre pour le chœur, un autre encore, souvent inverse du premier, pour qui voit les choses de plus haut, comme le font les spectateurs ou les dieux.

Conscience et homme tragiques

La conscience tragique apparaît elle aussi déchirée, divisée contre elle-même. Ce que montre la tragédie, c'est un droit qui n'est pas fixé, qui tourne et se transforme en son contraire, un dieu qui combat un autre dieu, la lutte de deux justices ennemies. Quelles que soient, avec l'évolution du genre tragique, les différences qui séparent Eschyle, Sophocle et Euripide, cet aspect conflictuel demeure dominant aussi longtemps que la tragédie [...]

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Écrit par :

  • : professeur à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle (études théâtrales), professeur au Conservatoire national supérieur d'art dramatique (dramaturgie)
  • : auteur
  • : professeur honoraire au Collège de France

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Pour citer l’article

Bernard DORT, Jacques MOREL, Jean-Pierre VERNANT, « TRAGÉDIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/tragedie/