THUCYDIDE (env. 460-env. 400 av. J.-C.)

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Une science de l'homme

Tel n'est pas le seul intérêt de l'œuvre de Thucydide. Car, par-delà l'agencement de l'histoire en épisodes intelligibles, chacune des analyses a pour fonction de dégager des vérités qui aient valeur humaine et s'appliquent à d'autres temps.

Thucydide croit à la permanence de la nature humaine. Et il aime en retrouver les ressorts les plus généraux derrière les événements qui se succèdent. Aussi ses orateurs vont-ils toujours au plus abstrait, au plus général. Ils ont recours aux sentences, mais aussi aux notions les plus dépouillées. Un discours militaire montrera la difficulté que présente, toujours, un débarquement en pays occupé. Un discours politique montrera celle qu'il y a, toujours, à sévir utilement contre les dissidents. À cet égard, le sommet de l'œuvre est sans doute le dialogue entre les Athéniens et les Méliens, au livre V. Les Athéniens prétendent occuper la petite île de Mélos, afin de mieux asseoir leur prestige ; ils veulent obtenir de Mélos qu'elle cède sans résistance. Or, le débat traite du droit du plus fort, des dieux et de l'espérance : bref, il fixe à jamais sous une forme exemplaire l'affrontement du conquérant et de sa victime.

Peut-on s'en étonner ? Les analyses que Thucydide fait en son nom personnel se réclament ouvertement du même souci de rejoindre l'essence. Ainsi des maux de la guerre civile, au livre III, ces maux qui, d'après lui, reviendront toujours avec la guerre, « tant que la nature humaine restera la même » ; Thucydide, en les décrivant, offre le tableau d'ambitions qui se déchaînent dans un monde où les mots ont changé de valeur. Toute époque troublée s'effraie de se reconnaître en cette analyse, comme tout pays envahi rappelle le sort de Mélos.

Et c'est bien ce que souhaitait Thucydide, puisqu'il déclare vouloir faire œuvre utile en permettant de mieux comprendre non seulement les événements qu'il rapportait, mais encore « ceux qui, à l'avenir, en vertu du caractère humain qui est le leur, seront semblables ou analogues ». Aussi voulait-il que son histoire demeurât comme une acquisition pour toujours, un κτη̃μα ἐς αἰεί.

Une telle idée de la vérité est unique. Elle explique comment, en racontant un épisode de l'histoire tout à la fois récent et limité, Thucydide a connu un rayonnement aussi large. Car, après chaque guerre, il paraît des livres où l'on s'émerveille de trouver des ressemblances avec l'œuvre de Thucydide. Et, dans un autre domaine, il se rencontre des philosophes pour se nourrir de Thucydide, à commencer par Hobbes, qui le traduisit.

Cependant, les historiens ne sont pas toujours satisfaits d'une méthode si particulière. Ils préféreraient plus de faits et moins de pensée. Ils regrettent la libre curiosité d'Hérodote. Et ils sont un peu déçus qu'un historien de cette qualité se contente ainsi de la relation d'une seule guerre, vue exclusivement sous l'angle politique.

Thucydide, c'est évident, n'est pas l'historien idéal selon les normes modernes : il est l'auteur d'une entreprise unique et inimitable, à laquelle on ne cesse de revenir et dont on n'épuise jamais la portée.

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Écrit par :

  • : ancienne élève de l'École normale supérieure, membre de l'Institut, professeur au Collège de France

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Pour citer l’article

Jacqueline de ROMILLY, « THUCYDIDE (env. 460-env. 400 av. J.-C.) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 17 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/thucydide/