HERZL THEODOR (1860-1904)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

En septembre 1897, le journaliste viennois Theodor Herzl confiait à son Journal, après la réunion du premier congrès sioniste dont il avait été le maître d'œuvre : « À Bâle, j'ai fondé l'État juif [...]. D'ici cinq ans peut-être, cinquante ans sûrement, chacun le verra. » Remarquable prémonition : à quelques mois près, cette prophétie se réalisera, alors même que les chances de succès du sionisme paraissaient, au départ, minimes. Bien des juifs accueillirent d'ailleurs avec étonnement, ironie, voire colère, le projet de création en Palestine d'un foyer national juif. Cette opposition était d'autant plus virulente que rien ne prédisposait a priori Herzl, bourgeois assimilé, à se faire le chantre du sionisme. C'est précisément cette position à contre-emploi qui rend son itinéraire si singulier.

Un juif assimilé face à l'antisémitisme

Né en 1860 à Pest, qui sera unie à la cité jumelle de Buda douze ans plus tard, Herzl passe son enfance dans la capitale hongroise. Ses parents sont des représentants typiques de la bourgeoisie juive qui s'est constituée au cours des années 1850 avec l'émancipation progressive des juifs d'Autriche-Hongrie. Leur « sortie du ghetto » s'accompagne d'une mise à distance des pratiques religieuses : si son père se rend, par intermittence, à la synagogue, sa mère est tout entière tournée vers la littérature et la culture allemandes, orientation qui marquera profondément son fils. Herzl fréquente un collège technique, puis le lycée, avant de rejoindre, après l'installation de sa famille à Vienne en 1878, la faculté de droit, où il obtient son doctorat. Il travaille quelque temps, sans enthousiasme, comme juriste car ses ambitions sont autres : il aspire à devenir écrivain. Il livrera de nombreuses pièces de théâtre, en majorité des vaudevilles, qui lui vaudront un succès mitigé. En revanche, il montre de réels talents de feuilletoniste, ce qui lui vaut d'être remarqué par les directeurs du grand quotidien libéral de Vienne Neue Freie Presse, qui en font leur correspondant à Paris à l'automne de 1891.

Ce séjour de quatre années se révélera décisif. Herzl découvrira dans la capitale française les charmes de la politique, réévaluera la question de l'antisémitisme et élaborera ses premières thèses sur le sionisme. Arrivé à Paris en esthète dédaigneux à l'égard de la « politicaillerie », il prend conscience, en suivant les débats à la Chambre des députés, de l'importance de la chose politique. Dans son journal intime, qu'il tiendra scrupuleusement jusqu'à la veille de sa mort, il confie : « À Paris, je fus immédiatement plongé dans la politique, du moins en tant qu'observateur. Je pus voir comment le monde était gouverné. » Il est le témoin attentif de l'agitation permanente qui secoue la IIIe République, assistant notamment à l'essor inquiétant d'un antisémitisme qui a ses partis, ses journaux et ses porte-parole. Ce n'est certes pas en France que Herzl découvre l'antisémitisme. Dès sa jeunesse, il y a été confronté personnellement, tant à l'école, à Budapest, qu'à l'université de Vienne. Il avait aussi constaté la montée en puissance, en Autriche, d'un antisémitisme de masse qui devait d'ailleurs finir par porter à la mairie de Vienne, en mai 1895, le tribun populiste Karl Lueger. L'expérience parisienne est toutefois cruciale. Herzl confiera lui-même avoir acquis à Paris « une relation plus libre avec l'antisémitisme en le comprenant et en l'excusant sur le plan historique ». Cet aveu a priori surprenant le conduit à un triple constat : l'antisémitisme est un phénomène universel ; il est vain d'engager contre lui un combat fondé sur la seule dénonciation des préjugés ; il existe bel et bien une « question juive », liée structurellement à la situation minoritaire des juifs. Les premières réponses auquel Herzl songe, à partir de 1892, vont de la conversion collective des juifs viennois au catholicisme, prélude au « mélange universel des races », à l'instauration du socialisme dont l'idéologie égalitaire est censée mettre un terme définitif à la situation d'exception des juifs.

En fait, ce sont les premiers mois de 1895 qui le conduiront à esquisser une solution radicalement différente : la reconstitution d'une souveraineté juive dans un pays indépendant. Comment expliquer cette « conversion sioniste » ? Contrairement au mythe que Herzl contribuera lui-même à forger après être devenu le leader du mouvement sioniste, le procès du capitaine Dreyfus, en décembre 1894, ne le bouleverse pas sur le moment. Le nom de Dreyfus n'est d'ailleurs presque pas évoqué dans son Journal. C'est seulement progressivement que, convaincu de l'innocence du capitaine, il voit dans cette condamnation inique un moment symbolique, la preuve ultime que l'assimilation est une impasse. L'affaire Dreyfus n'agit pas comme un déclencheur mais comme un révélateur. Désormais, il est convaincu que la véritable libération des juifs ne peut être que nationale.

Theodor Herzl

Photographie : Theodor Herzl

Theodor Herzl, le père du sionisme politique moderne, vers 1901. 

Crédits : Imagno/ Hulton Getty

Afficher

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 4 pages


Écrit par :

  • : directeur de recherche au C.N.R.S., Centre d'études et de recherches internationales-Sciences Po

Classification

Autres références

«  HERZL THEODOR (1860-1904)  » est également traité dans :

ISRAËL

  • Écrit par 
  • Marcel BAZIN, 
  • Claude KLEIN, 
  • François LAFON, 
  • Lily PERLEMUTER, 
  • Ariel SCHWEITZER
  • , Universalis
  •  • 26 723 mots
  •  • 39 médias

Dans le chapitre «  Du sionisme politique à la création de l'État d'Israël »  : […] Au cours des siècles, depuis la disparition de la dernière forme d'autonomie politique juive (marquée par la destruction du second Temple par les Romains en l'an 70 de notre ère), les Juifs n'ont jamais cessé de rappeler leur attachement à Sion et à la Terre promise. Cependant, peu à peu, le lien perdait de sa réalité pour ne plus être qu'un rappel purement religieux sinon mystique. Il faut attend […] Lire la suite

JUDAÏSME - Histoire du peuple juif

  • Écrit par 
  • Gérard NAHON
  •  • 11 239 mots
  •  • 9 médias

Dans le chapitre « Le sionisme politique »  : […] Le sionisme politique trouve sa formulation dans L'État juif du journaliste hongrois Theodor Herzl (1896). Il était préparé par des ouvrages des rabbins J. Alcalay et Z. H. Kalischer, de Moïse Hess parus en 1862, par Auto-Émancipation de L. Pinsker et surtout par les mouvements Ḥōvevē-Şion (« Amants de Sion ») en Russie. Prenant acte de la réalité historique de l'antisémitisme en tout pays où l […] Lire la suite

SIONISME

  • Écrit par 
  • Alain DIECKHOFF
  •  • 9 990 mots
  •  • 6 médias

Dans le chapitre « L'originalité du projet politique de Theodor Herzl »  : […] Theodor Herzl n'a pas été le créateur du mot sionisme que le journaliste viennois, Nathan Birnbaum, avait forgé en 1890 pour désigner la renaissance politique des juifs par leur réinstallation collective en Palestine. Il n'a pas été, non plus, l'initiateur de l'idée, répandue dès 1880, du retour en Eretz Israël afin de redonner un contenu national au judaïsme. Sans son action, pourtant, le sionism […] Lire la suite

UTOPIE

  • Écrit par 
  • Henri DESROCHE, 
  • Joseph GABEL, 
  • Antoine PICON
  •  • 12 031 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « Utopies écrites et utopies pratiquées »  : […] Il serait arbitraire de supposer que l'utopie se confine au genre littéraire de libelles plus ou moins aberrants lancés par des fantaisistes. Certes, la fantaisie n'est guère séparable de l'utopie, mais la fantaisie dont il s'agit est celle d'une imagination qui, si elle est constituée par des situations, n'en est pas moins constituante d'autres situations. L'histoire a fait les utopies, mais auss […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

24-26 mai 2014 Vatican – Jordanie – Autorité palestinienne – Israël. Visite du pape François au Moyen-Orient

Le 26, à Jérusalem, François rencontre les dirigeants israéliens, prie devant le mur des Lamentations, visite le Mémorial pour les victimes des actes terroristes ainsi que le mémorial Yad Vashem consacré aux victimes de la Shoah, et se rend sur la tombe de Theodor Herzl, le père du sionisme.  […] Lire la suite

Pour citer l’article

Alain DIECKHOFF, « HERZL THEODOR - (1860-1904) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/theodor-herzl/