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PHYSIS

Les hésitations platoniciennes

Qu'il s'agisse de contester les lois existantes au nom de la nature ou au contraire de chercher à humaniser la nature par la loi, l'opposition de la physis et du nomos fournissait à la philosophie un instrument privilégié de critique. Mais elle introduisait entre l'homme et la nature un divorce qui inquiétera Platon et que toute sa philosophie s'efforcera de surmonter. D'un côté, Platon combat la conception présocratique, en particulier démocritéenne, de la nature, puisque cette conception attribue à une combinaison fortuite d'éléments matériels la constitution de l'ordre qui règne dans le monde. Reprenant la tripartition traditionnelle du hasard, de la nature et de l'art, Platon montre longuement, au livre X des Lois, que l'ordre ne peut provenir du hasard et que, si l'on confond nature et hasard, il faut placer au-dessus de l'une et de l'autre l'art d'un être intelligent et bon (892 b). Mais, d'un autre côté, Platon ne se résigne pas à situer hors de la nature le principe de toutes choses : un art, fût-il divin, qui ne s'enracinerait pas dans la nature ne serait qu'artifice, un ordre qui ne s'appuierait pas sur la nature serait vide. Les sophistes n'ont pu opposer la loi à la nature que parce qu'ils empruntaient aux physiologues une vision partielle, et par là fausse, de la nature : la vraie nature ne s'oppose ni à l'art ni à la loi, mais les fonde et les justifie ; cette nature n'a pas besoin de normes qui lui soient extérieures, puisqu'elle a un caractère immédiatement normatif. Platon ne cessera donc d'opposer à la nature empirique, dominée par le hasard et dont il ne peut y avoir de science (Timée), cette « vraie nature » qu'est le monde des idées dans La République(cf. X, 612 a) ou encore la finalité cosmique suspendue à l'Âme du monde dans le Timée et dans les Lois : au livre X des Lois, c'est l'âme qui, contrairement à l'usage courant, est dite, « au sens le plus exact, exister par nature » (892 c).

Il n'en reste pas moins que Platon ne sauvait la vieille idée grecque de la nature qu'en déniant cette qualification à ce qui jusqu'alors avait principalement été tenu pour tel. Le platonisme annonçait une rupture entre les natures imparfaites du monde sensible et les natures véritables et parfaites du monde intelligible. Dans un autre vocabulaire, qui n'est pas encore celui de Platon, cette opposition allait devenir celle de la nature et de la surnature et allait donner naissance au platonisme vulgaire, celui que Nietzsche dénoncera comme une philosophie animée par le ressentiment à l'égard de l'immédiateté et de la spontanéité naturelles.

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Pour citer cet article

Pierre AUBENQUE. PHYSIS [en ligne]. In Encyclopædia Universalis. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • ANAXIMÈNE DE MILET (env. 550-env. 480 av. J.-C.)

    • Écrit par Universalis
    • 566 mots

    Né vers 556 av. J.-C., mort vers 480 av. J.-C., ce philosophe grec est l'un des trois représentants de l'école de Milet, considérés comme les premiers philosophes de l'Occident. Si Thalès tient pour acquis que l'eau est l'élément essentiel de toute matière, Anaximandre, son élève, dénomme la substance...

  • ARISTOTE (env. 385-322 av. J.-C.)

    • Écrit par Pierre AUBENQUE
    • 23 786 mots
    • 2 médias
    ...ce qu'elle a du moins d'humainement réalisable, pense Dieu négativement à partir de l'expérience du mouvement, on se convaincra que la frontière entre physique et métaphysique n'est pas toujours claire, à tel point que l'on a pu dire que « le thème de la métaphysique n'est que la question limite d'une...
  • ARISTOTÉLISME MÉDIÉVAL

    • Écrit par Alain de LIBERA
    • 4 951 mots
    • 1 média
    ...de la nature et de la physique que, malgré l'hypothèque du problème de la création, le Moyen Âge tardif rencontre le plus étroitement l'aristotélisme. De fait, il lui emprunte l'essentiel, à savoir la détermination de l'objet de la physique : la nature (définie comme « le principe et la cause du mouvement...
  • DÉMOCRITE (460 av. J.-C.?-? 370 av. J.-C.)

    • Écrit par Fernando GIL, Pierre-Maxime SCHUHL
    • 1 631 mots

    Démocrite d'Abdère est un contemporain (un peu plus jeune) de Socrate (468-399), auquel il a longtemps survécu. Son nom est lié à celui d'un maître plus ancien, Leucippe, sur lequel nous savons peu de choses, mais qui passe pour avoir été l'élève de Zénon d'Élée. Nous sommes également mal renseignés...

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